Publié le 12 Jun 2018 - 19:03
CONFERENCES ET CIRCULATION PENDANT LE RAMADAN

La pagaille ‘’religieuse’’

 

Sous prétexte de conférences ou ‘’Thiant’’ (chants religieux), des Sénégalais ont pris l’habitude de barrer les routes durant le mois de Ramadan. Ces manifestations ont un impact sur la circulation et se font parfois sans autorisation administrative, sous le regard quasi complice de l’Etat. 

 

‘’De L’autre côté du poste de courant, c’est plus rapide pour aller à Pikine. Mais en cette période de Ramadan, c’est sûr que les routes seront barrées avec les conférences (religieuses), et on risque de ne pas s’en sortir. La seule option qui s’offre à nous est d’affronter ces embouteillages avec les pertes de temps qu’ils nous font subir.’’ Cette résignation d’un chauffeur de taxi sur une grande route des Parcelles Assainies unité 21 en dit long sur le calvaire des automobilistes en cette période du mois béni de Ramadan. Le temps de ce carême, autant le  nombre de conférences religieuses se multiplie dans les quartiers et surtout le week-end, autant rares sont les organisateurs qui se soucient des conséquences sur le voisinage et les automobilistes.

S’il est vrai que ceux qui utilisent les grandes avenues ont, pour la plupart, une autorisation administrative, il n’en est pas de même de ceux qui occupent les rues secondaires. Un peu partout dans la banlieue, le phénomène est présent. EnQuête a fait le tour dans plusieurs artères pour faire le constat. Dans certains quartiers de Pikine, il arrive de voir deux manifestations religieuses qui se tiennent simultanément à moins de 500 m l’une de l’autre. Si bien qu’aucune d’entre elles ne peut enregistrer plus de 50 participants. Ne demandez surtout pas à leurs organisateurs s’ils ont une autorisation administrative au risque de passer pour un mécréant.

‘’C’est le Ramadan, on en profite pour organiser des conférences et vous, vous nous parlez d’autorisation ! A croire que vous n’êtes pas musulman ! On n’a pas besoin de cela pour l’organiser, car on ne barre pas la route encore moins ne bloquons la circulation !’’ ont pesté plus d’un, interrogés sur la question. Sur insistance, certains se lâchent alors que d’autres décident de ne pas donner suite à nos questions. ‘’On n’occupe ces espaces que pour quelques heures. Ici, c’est devant chez nous. On ne fait de tort à personne. C’est une ruelle secondaire. Je ne pense pas que cela puisse être un obstacle à la circulation. Vous cherchez peut-être à nous tirer des vers du nez, mais il n’y a rien de mal’’, a répondu Moussa Seck.

La réponse servie à Pikine est la même ailleurs. Adja Wade, habitante des Parcelles Assainies, est membre d’un parti politique qui organise annuellement des conférences religieuses. A cause des installations, la circulation a été moins fluide. Et pourtant, la dame nie que leur évènement en soit l’origine. ‘’On occupe juste une partie de la chaussée et je pense que ce n’est pas grave. On n’organise pas de ‘’sabar’’ (séances de tam-tam) encore moins des soirées dansantes. Je pense que c’est compréhensif aussi’’, a-t-elle tenté de minimiser.

LA VERSION DE LA POLICE

A côté des conférences, il y a ceux qui s’adonnent aux tapages nocturnes. Et pourtant, il y a de cela quelques années, plus précisément en 2012, un arrêté du ministre de l’Intérieur, à l’époque le Général Pathé Seck, interdisait cela. En effet, au-delà de 23 heures, il était formellement interdit de tenir certaines manifestations, qu’elles soient religieuses ou culturelles. Lors du vote du budget de son ministère par les députés en 2012, le Général Seck disait : ‘’Il faut une autorisation pour toute manifestation publique qui se tient au-delà de 23 heures. Ces manifestations, qui se prolongent jusque tard dans la nuit, incluent les chants religieux et les soirées dansantes’’.

Mais à l’instar des autres lois et textes réglementaires, l’application pose encore problème. Les interdits ministériels sont relégués au second plan, en dépit du fait que les organisateurs soient au courant. ‘’On nous demande des autorisations certes, mais puisque nous sommes en plein mois de Ramadan, on en profite pour faire nos rencontres religieuses, en essayant de faire la sourde oreille. Si la police débarque, nous dirons que nous n’étions pas au courant.

A défaut, on va essayer de passer par la fibre religieuse pour nous en sortir’’, explique un groupe de Baye Fall qui procède aux dernières réglages avant leur ‘’thiant’’. C’était il y a quelques jours à Pikine. Ces jeunes sont convaincus de ne pas être interpellés par la force publique. ‘’Je ne pense pas que la police puisse nous demander de ranger nos bagages, juste parce qu’on n’a pas d’autorisation. Puisque ceux qui sont dans la musique n’ont pas de problèmes, nous aussi, on ne devrait pas l’avoir, dans les normes. On ne fait que rendre hommage à Serigne Touba’’, se défend Pa Iba, les dents noircies par le tabac.

Pourtant, du côté de la police et de la gendarmerie, on soutient le contraire. Selon des sources sécuritaires, ceux qui n’ont pas d’autorisation verront leurs manifestations arrêtées et les organisateurs interpellés. ‘’On est là pour faire respecter la loi. On ne peut pas être partout, mais si on nous signale une manifestation, religieuse ou mondaine qui n’a pas d’autorisation, nous allons nous pointer sur les lieux pour y mettre un terme. Le matériel sera saisi et les organiseurs vont nous suivre dans nos locaux pour voir la suite à donner’’, assurent des sources policières qui invitent la  population à dénoncer des cas pareils.

CHEIKH THIAM

 

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