Publié le 22 Jun 2023 - 23:49
DR. DAVID WALTON, COORDINATEUR DU PROGRAMME AMÉRICAIN DE LUTTE CONTRE LE PALUDISME

“Le PNLP fait partie des principaux acteurs de la lutte contre le paludisme... ”

 

Pendant une semaine, le Sénégal accueille le chef de l’US President’s Malaria Initiative (PMI), une initiative du président des États-Unis contre le paludisme. Dirigé par l'USAID et mis en œuvre avec le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies, le PMI soutient 27 programmes de pays partenaires en Afrique subsaharienne et dans la sous-région du Grand Mékong en Asie du Sud-Est, représentant plus de 80 % du fardeau mondial du paludisme. Pour sa première visite au Sénégal, où le PMI intervient depuis 2007, le Dr David Walton vient partager ses 20 ans d’expérience dans le domaine de la santé mondiale, mais aussi apprendre de l’expérience sénégalaise de la lutte contre le paludisme. Dans cet entretien, le titulaire d'un Doctorat en médecine de la Harvard Medical School (États-Unis) se livre sur les succès observés au Sénégal et sur les défis à relever pour ce programme qui vise l’élimination du paludisme au Sénégal à l’horizon 2030.

 

Parlez-nous des raisons de votre présence au Sénégal.

Lorsque j’ai été installé dans mes fonctions, au mois d’août 2022, j’ai compris que le Sénégal est un pays que je devais visiter. Si vous regardez les 27 pays où opère le PMI, le Sénégal sort du lot en termes de performances, de réalisations et de progrès depuis 2006. C’est pourquoi j’ai érigé en priorité l’idée de venir voir ce qui se fait dans le pays et d’essayer de comprendre comment les leçons que nous pouvons tirer de l’expérience du Sénégal peuvent être mises à profit dans les autres pays cibles du PMI.

En même temps, il faut aussi reconnaître que le paludisme est toujours une réalité au Sénégal. Et je voulais être ici pour voir les opportunités à exploiter pour atteindre notre objectif commun d’éliminer le paludisme au Sénégal à l’horizon 2030 (l’élimination correspond à l’absence de contamination locale pendant trois ans).

L’autre raison de ma présence est que l'université Harvard et d’autres experts internationaux sur le paludisme délivrent des cours à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar et je participe à ce programme.   

Pouvez-vous revenir sur le programme PMI et de ses actions au Sénégal en particulier ?

Le PMI a été lancé en 2006 par le président George W. Bush. Depuis, il a permis de prévenir la transmission du paludisme à deux milliards de personnes dans le monde, contribuant à sauver autant de vies. Ce programme est présent au Sénégal depuis 2007 et travaille avec le Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP) et le ministère de la Santé. Nous travaillons également avec d’autres parties prenantes, dont des organisations de la société civile. Dans le cadre de ces efforts, nous avons été témoins de résultats incroyables.

Depuis 2006, le PMI a contribué pour plus de 218 milliards F CFA (365 millions de dollars) dans la lutte contre le paludisme. J’ai également remarqué que le Fonds mondial est très présent au Sénégal dans la lutte contre le paludisme et le gouvernement des États-Unis est le plus grand contributeur du Fonds mondial.

En termes de résultats, les performances du PNLP sont à saluer. Ils ont abattu un travail remarquable. Le PNLP fait partie des principaux acteurs de la lutte contre le paludisme à l’échelle du continent africain. Depuis le lancement du PMI au Sénégal, on observe une baisse de plus de 60 % de la mortalité infantile dont le paludisme est l’une des principales causes. Nous avons également noté une baisse substantielle des foyers de transmission, au point que la moitié des districts sanitaires ont atteint le statut de pré-élimination du paludisme.

Notre objectif au Sénégal est de travailler avec le PNLP, main dans la main, et de les aider à réaliser leur vision. Ce matin, j’étais avec l’équipe du PNLP et elle m’a aidé à comprendre, avec beaucoup de détails, les opportunités en présence et les défis à relever en rapport avec l’objectif d’éliminer le paludisme au Sénégal à l’horizon 2030. Nous accompagnons la mise en œuvre de leur stratégie, notamment le plan stratégique 2021-2025 axé sur les outils pour lutter contre le paludisme. Cela comprend les moustiquaires, les tests de diagnostic rapide, les protocoles de traitement par chimioprévention. Nous voulons faire en sorte que plus de la moitié des districts sanitaires du Sénégal, qui sont au stade de pré-élimination du paludisme, soient renforcés pour atteindre l’objectif d’élimination du paludisme d’ici 2030. Pour les districts qui ont atteint le stade de l’élimination, nous les assistons à maintenir ce statut.

En collaboration avec le PNLP, nous nous focalisons également sur les zones du Sénégal où la transmission du paludisme est la plus élevée. Cela correspond généralement au sud-est du pays.

Dans vos propos, vous avez soutenu vouloir apprendre de l’expérience sénégalaise. Que retenez-vous déjà de votre séjour sur les pratiques que vous avez observées ?

Ce qui est le plus fascinant au Sénégal, comme le dit un de mes collègues, c’est qu’il se présente comme un laboratoire pour le paludisme. Le pays fait des choses de manière différente, prend des risques que d’autres pays n’oseraient pas. Particulièrement, lorsqu’il s’agit de dépenser davantage pour appuyer des stratégies de lutte contre le paludisme. Par exemple, la recommandation de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) sur la chimiothérapie saisonnière ciblait les enfants de 0 à 5 ans. Le Sénégal a dépassé cette tranche d’âge pour atteindre les enfants de 10 ans. Les autorités sénégalaises ont compris que la prévalence de la maladie s'élargit au-delà des enfants de 5 ans. Ce n’est qu’en 2023 que l’OMS s’est rendu compte que les enfants de 5 à 10 ans doivent être pris en compte dans cette forme de prévention.

Donc, le Sénégal a été à l’avant-garde de cette stratégie.

Un autre exemple de la capacité d’innovation du Sénégal se voit à travers l’utilisation des moustiquaires. Nous les produisons pour une utilisation individuelle. Et cela n’est pas adapté à toutes les situations. J’ai visité, lundi dernier, des Daaras (écoles coraniques) à Diourbel. Comme les enfants dorment à plusieurs, les moustiquaires individuelles sont inefficaces pour les protéger des piqûres de moustiques. J’ai vu des moustiquaires être raccordées entre elles pour créer une moustiquaire plus grande afin d’accueillir un plus grand nombre d’enfants la nuit. Je ne pense pas que cet exemple s’observe ailleurs qu’au Sénégal.

Ces leçons nous permettent de voir que le Sénégal continue d’être ambitieux, d’innover et d’assurer une position de leader dans la lutte contre le paludisme.

En tant que spécialiste des maladies ‘’universelles’’, comment pensez-vous que le paludisme peut être éliminé de l’Afrique et du Sénégal en particulier ?

Des progrès ont été accomplis sur le continent de 2000 à 2015, en termes de baisse de la prévalence de la maladie et de mortalité due au paludisme. Entre 2015 et 2019, les progrès ont ralenti, mais toujours avec des avancées. Durant les années Covid-19, la mortalité a remonté. Mais depuis l’année dernière, on a constaté une période de  stabilité.

Donc, nous devons récupérer les acquis que nous avions avant l’arrivée de la Covid-19.

L’une des manières de le faire au Sénégal est d’accompagner la vision des autorités sanitaires. En deuxième lieu, comprendre que le destin du Sénégal est lié  à celui de la Gambie, de la Guinée, de la Guinée-Bissau et du Mali. L’une des décisions que nous avons prises en 2023 est de faire en sorte que le PMI commence à intervenir en Gambie. Le PNLP du Sénégal et son équivalent Gambie travaillent déjà en collaboration dans des activités de lutte transfrontalière contre le paludisme. Nous espérons profiter de notre présence dans la sous-région ouest-africaine pour montrer que les moustiques ne tiennent pas compte des frontières.

Une autre chose est de nous assurer que de nouveaux outils soient introduits dans la lutte contre le paludisme. Le vaccin contre le paludisme est maintenant disponible. Mais il est très cher et en quantité insuffisante. Au cours des prochaines années, nous pensons qu’un second vaccin sera mis sur le marché, beaucoup moins cher et plus disponible en quantité. Ce nouvel outil devrait être bénéfique pour le continent africain.

Lors de nos discussions avec les responsables du PNLP ce matin (hier, NDLR) nous avons pris note de leur intérêt à utiliser ce nouveau vaccin lorsqu’il sera disponible, particulièrement dans les zones où le paludisme est le plus présent. Donc, nous devons continuer nos bonnes pratiques, tout en introduisant de nouveaux outils. Sans oublier de faire en sorte que des ressources additionnelles soient disponibles pour prendre en charge toutes les nouvelles interventions contre le paludisme.

Est-ce que la collaboration concerne la recherche ?

Effectivement. Le Sénégal est chanceux d’avoir une très grande qualité d‘expertise. Cela fait des années que nous travaillons avec plusieurs chercheurs sénégalais. J’ai travaillé avec le professeur Daouda Ndiaye pour savoir ce que nous pouvons faire pour les appuyer davantage, surtout concernant le dépistage du paludisme et la détection des résistances aux médicaments en Afrique. Nous espérons les accompagner afin qu’ils puissent former d’autres laboratoires à l’échelle du continent.

Nous avons d’autres collaborations dans la recherche dans le domaine des sciences et du renforcement des capacités des experts  dans la lutte contre le paludisme en Afrique.

Qu’est-ce qui vous satisfait le plus dans la lutte contre le paludisme que vous menez à travers le monde ?

Ce qui me plait, c’est le travail que la communauté internationale a accompli ensemble. En même temps, il faut reconnaître qu’il y a encore beaucoup à faire.  Le Sénégal est un exemple éloquent, si vous regardez les progrès réalisés ces 15 dernières années. Nous nous rapprochons de l’objectif de l’élimination et c’est maintenant que les défis les plus difficiles se présentent. La lutte devient plus chère et demande de nouvelles stratégies. Mais je suis enthousiaste à l’idée de voir le PMI accompagner le PNLP et réussir l’objectif de l’élimination du paludisme au Sénégal à l’horizon 2030.

Maintenant, il faut un changement paradigmatique sur la stratégie d’accompagnement de la lutte contre le paludisme. Je parle, bien entendu, des États-Unis et de leur accompagnement des pouvoirs publics pour leur permettre de pérenniser les progrès qui ont été réalisés.  

Lamine Diouf

 

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