Publié le 26 Aug 2018 - 01:14
PAPE SAMBA KANE, JOURNALISTE CHRONIQUEUR, SUR LES CANDIDATURES ‘’FARFELUES’’ :

‘’Le journaliste ne doit pas servir au public n’importe quoi’’  Pape Samba Kane passe au peigne fin certaines déclarations intempestives de candidature et donne sa position sur 

 

Comme à la veille de chaque élection présidentielle, il y a une multitude de déclarations de candidature. Quelle doit être la posture du journaliste face à cette situation ?

La responsabilité du journaliste est engagée, dans ce genre de situation. On ne peut exclure des arrière-pensées de toute nature par rapport aux déclarations de candidature de certaines personnes. Certains le font alors qu’ils n’en ont pas les moyens intellectuels. Ils le savent eux-mêmes. D’autres ont des objectifs qui ne sont pas forcément de servir le pays.

Dès lors que cette hypothèse existe, il est de la responsabilité du journaliste d’en tirer toutes les conséquences. Il est légitime, et même heureux, que le journaliste se dise qu’il ne va pas servir au public n’importe quoi.  D’un autre côté, si l’on s’en tient aux principes, chacun a le droit de se présenter comme candidat. Mais ces principes ne doivent pas servir à stagner ou reculer une société. Tant que les principes ne servent pas à faire avancer les sociétés, on n’est quand même pas tenu de façon absolue. Pour l’illustrer, voici un homme laid qui se met devant un miroir. On lui demande pourquoi aime-t-il se mirer alors qu’il est sûr de voir une image déplaisante de sa propre personne. Il répond que, selon les principes de 89 (Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1789), il a le droit de se mirer, avec plaisir ou déplaisir. Qu’importe. Mais il a le droit de se mirer. Personne ne peut nier que sur le principe oui, il a raison. Mais le fait qu’il le fasse au risque de devenir lui-même un spectacle montre que ce n’est pas une jolie dame qui se mire.

Pour en revenir aux déclarations de candidature, certes, les gens ont le droit de se faire plaisir en se mettant dans les médias - le miroir - en posant leur candidature... Mais est-ce que nous, journalistes, nous avons le droit de leur tendre le miroir, notre micro pour qu’ils se mirent ? Au-delà de leur représentation, il faut savoir que c’est toute la société qu’ils représentent. Et à travers leur laideur, c’est le Sénégal qu’on voit. Pour répondre à la question, je dirais qu’autant ils ont le droit de se mirer selon 89, autant les mêmes principes de 89 donnent au journaliste la latitude de ne pas les suivre dans leur délire.

Mais pourquoi aiment-ils se mirer pour ne voir, en définitive, que leur propre laideur ?

Il faut savoir que la liberté d’opinion n’a jamais empêché les gens de donner des opinions exécrables. Ce n’est pas parce que la liberté d’opinion existe qu’il n’y a plus d’opinion exécrable. Ce n’est pas parce que la liberté de déclarer sa candidature existe que tout le monde a le droit de venir se présenter devant les Sénégalais pour dire : je suis candidat. Leurs motifs peuvent être variés. Certains s’adonnent à un trafic d’influence ; d’autres cherchent une notoriété facilement obtenue. Chez nous, dès que quelqu’un tape trois tam-tams, organise un meeting et rassemble sa famille, les journalistes accourent lui tendre un micro. Peut-être aussi c’est la résultante d’une déliquescence du débat et des hommes politiques de l’indépendance à nos jours. Maintenant, peut-être on se dit que tout le monde est dans le même sac. Ce qui fait que cette aristocratie de l’intelligence qu’on sentait chez les hommes politiques qui nous gouvernent n’existe plus. Aujourd’hui, on ne demande même pas à quelqu’un d’être intelligent, cultivé, instruit pour lui confier des responsabilités, alors qu’autrefois, c’étaient des critères les plus essentiels. On avait droit à de beaux discours, une bonne formation, de l’élégance chez les aspirants à des postes électifs.

N’est-ce pas là des prémices d’une banalisation de la fonction présidentielle que d’aucuns ont commencé à fustiger ?

Absolument ! Nous sommes dans un pays où des gens qui n’étaient que coursiers dans des partis politiques ont une chance, peut-être lointaine, de devenir président. Peut-être même que c’est une chance extrêmement faible, mais le simple fait que cette chance existe, c’est cela qui est dramatique. Parmi ceux qui ont déclaré leur candidature, il y en a qui, il y a 20 ans, avec la même culture, la même fortune, n’oseraient même pas imaginer être le maire d’une commune. Aujourd’hui, sans n’avoir jamais rien fait dans leur vie qui justifie qu’ils peuvent gérer un quartier, ils viennent nous dire, avec tout le sérieux du monde, un sérieux que nous leur garantissons, qu’ils veulent être président, c’est-à-dire successeur de Senghor, Diouf ou Wade. Je pense que les journalistes doivent faire attention à ne pas jouer ce rôle.

M. AMAR

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