Publié le 21 Sep 2026 - 23:06
PARTI SOCIALISTE

Pour que l’héritage ne meure pas de silence

 

Il arrive, dans la vie des peuples comme dans celle des grandes organisations, des heures où le silence cesse d’être une réserve et devient une abdication.

Le Parti socialiste du Sénégal est aujourd’hui à l’une de ces heures.

Nous ne parlons pas ici d’un parti ordinaire, né d’une circonstance électorale, d’une alliance de convenance ou d’une ambition personnelle. Nous parlons d’une formation qui a accompagné la marche du Sénégal moderne ; d’un parti dont les racines remontent aux combats de la décolonisation, dont les mutations successives ont épousé les étapes de notre histoire politique, et qui a contribué à bâtir l’État, à former des générations de citoyens, d’administrateurs, de syndicalistes, d’élus et de responsables publics.

Des héritages du Bloc démocratique sénégalais et de l’Union progressiste sénégalaise au Parti socialiste institué sous cette appellation en 1976, une même ambition a traversé les décennies : faire de la politique un service rendu à la Nation, de l’engagement une école de responsabilité et de la République une œuvre plus grande que les individus.

Le Parti socialiste a donné au Sénégal ses deux premiers présidents de la République, Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf. Il a gouverné le pays de l’indépendance à la première alternance de 2000. Cette histoire n’autorise ni la nostalgie aveugle, ni le refus des bilans, ni l’effacement des erreurs. Elle impose, au contraire, une obligation : préserver ce qui mérite de l’être, corriger ce qui doit l’être, et transmettre à la jeunesse un outil politique vivant, digne et capable de porter une espérance.

Or, depuis plusieurs années, le Parti socialiste donne à voir le spectacle douloureux d’une grande maison qui se défait à bas bruit.

Non par l’effet d’une adversité extérieure irrésistible. Non parce que l’histoire aurait définitivement condamné l’idéal socialiste. Non parce que les militants auraient cessé d’aimer leur Parti. Mais parce que s’est progressivement installée une absence assumée de leadership, une incapacité inquiétante à organiser la vie interne, à arbitrer les contradictions, à préserver la dignité des militants et à faire respecter les règles qui fondent notre association politique.

Dans cette sorte de pays des aveugles qui ne dit pas son nom, chacun semble pouvoir parler au nom du Parti, parfois au nom des instances les plus élevées, sans que celles-ci aient été réunies, consultées ou régulièrement saisies. On annonce, on interprète, on engage, on proclame ; mais les organes compétents n’ont pas toujours délibéré. La parole collective devient alors une parole flottante. Elle perd sa force. Elle perd son autorité. Elle perd, surtout, sa crédibilité.

Un Parti ne se réduit pas à une enseigne, à une histoire glorieuse ou à un patrimoine que l’on occupe. Il est d’abord une volonté commune organisée par des textes, des structures, des procédures, des droits et des devoirs. Lorsqu’on s’affranchit de ces règles, on ne modernise pas le Parti : on le désarme. Lorsqu’on contourne les instances, on ne le dirige pas : on le fragilise. Lorsqu’on traite les militants comme des spectateurs, on ne les rassemble pas : on les humilie.

La vérité est que le Parti socialiste souffre aujourd’hui d’un déficit grave de fonctionnement et de direction. Et cette vérité doit être dite, non par animosité, non par goût de la polémique, mais parce que le plus sûr chemin vers la disparition est de faire semblant de ne pas voir le péril.

Depuis le rappel à Dieu de notre regretté Secrétaire général, Ousmane Tanor Dieng, en juillet 2019, le Parti vit sous une direction présentée comme transitoire. Sept années se sont écoulées. Sept années au cours desquelles l’urgence d’un renouvellement régulier, transparent et souverain s’est imposée sans jamais recevoir la réponse institutionnelle qu’elle exigeait.

La question n’est pas celle d’un homme ou d’une femme. Elle est celle du mandat, de la légitimité, de la respiration démocratique et du respect de nos textes.

Les faits sont têtus.

Du 25 mai 2019 (date d’une session du Bureau politique tenue en l’absence de feu Ousmane Tanor Dieng, à sa demande) au 24 mai 2025, date de la session ayant approuvé la création d’une commission spéciale de relance, vingt (20) sessions du Bureau politique ont été recensées. La Secrétaire générale en a présidé treize (13).

Du 6 juillet 2019 (séance du Secrétariat exécutif national tenue à la demande de feu Ousmane Tanor Dieng alors qu’il était en soins à l’étranger) au 25 avril 2025, date d’une session finalement renvoyée, cent deux (102) séances du Secrétariat exécutif national ont été recensées. La Secrétaire générale en a présidé trente-six (36).

Ces chiffres ne sont pas des artifices rhétoriques. Ils sont le miroir d’une réalité institutionnelle. Ils posent une question simple, grave et incontournable : comment prétendre imprimer une direction, mobiliser les militants, préparer l’avenir et sauver un parti lorsque les cadres réguliers de décision ne sont pas assumés avec la constance, l’énergie et la présence qu’exige une période de crise ?

La réponse ne peut être cherchée dans des explications de circonstance. Elle doit se trouver dans un sursaut.

Car l’histoire même du Parti nous enseigne qu’un leadership se mesure moins à la solennité des titres qu’à la capacité de maintenir les institutions en mouvement. Feu Ousmane Tanor Dieng, même lorsqu’il était empêché par la maladie et se trouvait hors du pays pour recevoir des soins, veillait à ce que les instances se réunissent à sa demande. Cela ne signifie pas que son passage à la tête du Parti ne puisse pas être discuté ou évalué ; aucune œuvre humaine ne doit être soustraite à la critique. Mais cela rappelle une exigence fondamentale : un Parti ne peut être livré à l’abandon sous prétexte que l’époque est difficile.

Le Parti socialiste a connu les exigences de la transmission. En 1980, lorsque le président Léopold Sédar Senghor quitta volontairement le pouvoir, l’État sénégalais entra dans une nouvelle séquence avec Abdou Diouf, alors Premier ministre. Cette transition fut, au-delà de ses circonstances, un acte politique majeur : elle disait que les institutions doivent être plus fortes que les personnes, que l’avenir ne peut dépendre d’un seul visage et que la continuité exige des règles.

Après Senghor, Abdou Diouf porta le flambeau du Parti socialiste entre 1981 et 2000. Après l’alternance, Ousmane Tanor Dieng reçut la charge de maintenir vivante la flamme socialiste dans une époque nouvelle, plus rude, plus concurrentielle et plus incertaine. Secrétaire général du PS de 1996 à 2019, il fut l’un des principaux artisans de la survie du Parti après la perte du pouvoir, avec une culture de l’État façonnée auprès de Senghor et d’Abdou Diouf.

C’est cette chaîne de transmissions qui nous oblige.

Nous n’avons pas le droit de recevoir un tel héritage et de le laisser se dissoudre dans les querelles de personnes, les pratiques d’exclusion, les décisions sans consultation et les silences calculés.

Nous n’avons pas le droit de transformer un patrimoine politique national en domaine privé.

Nous n’avons pas le droit de laisser la Maison du Parti, symbole de tant de combats, de tant de sacrifices et de tant d’espérances, tomber gravement en ruine, comme si les murs eux-mêmes avaient cessé de rappeler à leurs occupants le devoir de préserver l’histoire. Un patrimoine qui se dégrade n’est jamais seulement une affaire de maçonnerie. Il exprime le relâchement d’une responsabilité, le déclin d’une vigilance, l’effacement progressif d’une conscience collective.

Le patrimoine matériel n’est, en vérité, que le reflet visible du patrimoine moral. Lorsqu’un parti abandonne ses lieux, ses archives, ses structures, ses règles et ses militants, il finit par abandonner ce qu’il est.

C’est pourquoi la jeunesse socialiste ne peut plus demeurer dans l’attente.

Elle ne demande ni privilège, ni faveur, ni passe-droit. Elle demande un Parti qui fonctionne. Un Parti qui écoute. Un Parti qui forme. Un Parti qui rassemble. Un Parti qui offre à celles et ceux qui veulent servir une perspective, une méthode et un horizon.

Les jeunes militants du PS ne connaissent pas le confort d’un parti-État installé au pouvoir pendant des décennies, avec ses ressources, ses relais, ses écoles de formation et ses possibilités d’ascension. Ils vivent désormais dans un Parti d’opposition, dans un environnement politique difficile, avec peu de moyens, peu d’appui et beaucoup d’obstacles. Ils doivent mobiliser, convaincre, défendre l’idéal socialiste, faire vivre les structures et garder le lien avec les populations, souvent sans accompagnement réel.

Ils doivent tout faire, ou presque, dans un Parti qui ne leur offre pas toujours les conditions minimales de leur épanouissement politique.

Comment leur demander de croire à la démocratie interne quand les instances ne se réunissent pas avec la régularité nécessaire ? Comment leur demander de défendre les statuts quand ces derniers paraissent relégués derrière les intérêts de quelques-uns ? Comment leur demander de construire l’avenir quand le présent refuse obstinément de se remettre en ordre ?

La jeunesse ne doit pas être condamnée à hériter de ruines.

Elle doit recevoir un Parti vivant.

À nos doyens, à nos aînés, à toutes celles et ceux qui ont connu la grandeur organisationnelle du Parti socialiste, son rayonnement, ses heures de responsabilité et ses moments d’autorité, nous voulons adresser une parole de considération, mais aussi d’interpellation.

Vous avez reçu un héritage prestigieux. Vous avez porté, à divers moments, les responsabilités de l’État, du Parti, des territoires, des organisations et des combats politiques. Vous savez mieux que quiconque ce qu’est une instance, ce qu’est une discipline, ce qu’est une décision collective, ce qu’est la valeur d’une parole donnée au nom d’une organisation.

Vous ne pouvez pas devenir les spectateurs lointains de la dégradation de cet héritage.

Vous ne pouvez pas laisser le retrait se substituer au devoir de transmission.

Vous ne pouvez pas préférer la tranquillité du silence au tumulte nécessaire de la vérité.

Nous savons les fatigues, les blessures, les déceptions et les désillusions que peut produire une longue vie politique. Nous savons que certains préfèrent se mettre en retrait plutôt que de participer aux conflits qui déchirent une famille. Mais il y a des moments où le retrait devient un abandon involontaire. Il y a des moments où l’absence de parole laisse le champ libre à ceux qui confondent autorité et accaparement, direction et confiscation, fidélité et soumission.

Les doyens du Parti ne sont pas appelés à prendre parti pour des personnes. Ils sont appelés à prendre position pour les principes.

Ils doivent défendre les textes contre les arrangements.

Ils doivent défendre les instances contre les improvisations.

Ils doivent défendre le congrès contre les reports indéfinis.

Ils doivent défendre la jeunesse contre le découragement.

Ils doivent défendre le patrimoine contre la ruine.

Ils doivent défendre le Parti contre sa lente mise à mort.

Car il y a, autour des faiblesses du Parti, des comportements qui prospèrent comme des charognes autour d’un corps affaibli. Ils se nourrissent du vide de leadership, de l’absence de recadrage, du refus de rendre compte et de la confusion entretenue entre la chose commune et les intérêts particuliers. Ils tirent profit de l’affaiblissement de l’organisation, se disputent les apparences du pouvoir et s’accommodent de la dégradation générale, pourvu que leur influence personnelle subsiste.

Ces comportements ne sont pas seulement indignes. Ils sont mortifères.

Ils ne peuvent continuer à prospérer que si une direction défaillante leur laisse le terrain libre. Toute autorité qui renonce durablement à organiser, arbitrer, consulter, réunir et sanctionner finit par installer l’idée que tout est permis. Et lorsqu’un Parti donne le sentiment que tout est permis, il cesse d’être une organisation politique : il devient un espace de survie individuelle.

Cette dérive doit cesser.

La direction du Parti doit entendre que l’heure n’est plus aux réponses évasives, aux promesses sans échéance, aux annonces sans suites, ni aux arrangements silencieux. Le temps est venu de restaurer le fonctionnement normal, régulier et transparent de toutes les structures, de la base aux instances nationales.

En septembre 2025, des responsables du Parti ont eux-mêmes reconnu publiquement que les structures étaient frappées d’« obsolescence de la base au sommet » et ont annoncé un projet de renouvellement des instances ainsi que la tenue d’un congrès extraordinaire. Cette reconnaissance doit désormais produire des conséquences. Un diagnostic, aussi juste soit-il, ne sauve rien par lui-même. Il ne vaut que par le courage des décisions qu’il appelle.

Il faut donc :

• Réunir régulièrement et effectivement les instances prévues par les textes ;

• Garantir que toute parole engageant le Parti soit fondée sur une décision claire, délibérée et traçable ;

• Publier un calendrier rigoureux de renouvellement des structures, depuis les coordinations de base jusqu’aux organes nationaux ;

• Convoquer un congrès inclusif, transparent et souverain, seul capable de refonder durablement la légitimité de la direction ;

• Rendre compte aux militants de l’état du patrimoine, des moyens, des biens, des archives et des infrastructures du Parti ;

• Mettre en œuvre un programme réel de formation, de mobilisation et de responsabilisation de la jeunesse ;

• Mettre fin à l’ostracisme, à la sélection clanique et à toutes les pratiques qui privent le Parti de ses forces vives.

Ces exigences ne sont ni excessives ni subversives. Elles ne sont que l’expression normale d’une fidélité aux statuts, à l’histoire et aux militants.

Nous ne cherchons pas à détruire le Parti socialiste. Nous refusons qu’il soit détruit.

Nous ne voulons pas opposer les générations. Nous voulons rétablir entre elles le pacte de transmission.

Nous ne voulons pas dresser les militants les uns contre les autres. Nous voulons que chacun retrouve sa place dans un cadre démocratique, fraternel et respectueux.

Nous ne voulons pas humilier une direction. Nous voulons qu’elle se ressaisisse, qu’elle assume ses responsabilités et qu’elle mesure la gravité de la tâche qui lui incombe.

Mais l’heure est venue de dire, avec clarté et sans haine, que le Parti ne peut plus continuer à être administré dans l’exception permanente.

Un Parti historique ne peut vivre durablement sans congrès, sans renouvellement, sans délibération, sans reddition de comptes et sans leadership.

Un Parti d’opposition ne peut survivre à l’inertie de sa direction, au découragement de sa jeunesse et à l’exclusion de ses militants les plus engagés.

Un Parti qui ne protège ni sa parole, ni son patrimoine, ni ses procédures, ni sa jeunesse finit toujours par perdre son âme avant de perdre son nom.

Le recours à la justice n’est ni notre souhait ni notre réflexe. Les différends d’une famille politique doivent d’abord être réglés par les textes, les réunions statutaires, le dialogue, l’arbitrage des anciens et le congrès. La justice ne peut être que l’ultime recours lorsque toutes les voies internes ont été épuisées ou volontairement verrouillées.

Des procédures judiciaires relatives à la gouvernance interne du PS ont déjà été engagées. La presse a notamment rapporté le rejet d’une requête contestant la légitimité de la direction actuelle, décision qui a permis à celle-ci de poursuivre les activités statutaires. Mais le droit ne saurait servir de refuge à l’immobilisme. Une décision de procédure ne remplace pas une réforme, pas plus qu’elle ne dispense une direction de sa responsabilité politique de renouveler les instances et de restaurer la confiance.

Si le déni persiste, si l’ostracisme s’aggrave, si la gestion clanique continue de prévaloir, si les instances restent privées de leur fonctionnement, si le patrimoine demeure abandonné et si aucune volonté sérieuse ne se manifeste pour sauver le Parti, alors il faudra assumer l’éventualité d’une action en justice.

Non pour achever le Parti. Mais pour empêcher qu’il soit achevé.

Non pour régler des comptes. Mais pour demander des comptes.

Non pour ajouter une fissure aux murs du Parti, mais pour empêcher que les lézardes ne deviennent ruines.

Parce qu’il est parfois nécessaire de recourir au droit lorsque ceux qui ont la garde de la maison refusent d’en réparer les fissures.

Le Parti socialiste du Sénégal appartient à ses militants. Il appartient à son histoire. Il appartient à toutes celles et ceux qui l’ont servi avec fidélité. Il appartient aussi, au-delà de ses membres, au patrimoine démocratique du Sénégal.

Nous avons reçu de nos anciens un legs de dignité. Nous devons le transmettre, au moins, dans une dignité égale.

C’est pourquoi il faut cesser de faire semblant de ne pas voir.

Il faut cesser de parler au nom d’instances que l’on ne réunit plus.

Il faut cesser de sacrifier la démocratie interne aux commodités d’un entre-soi.

Il faut cesser d’abandonner la jeunesse à la solitude.

Il faut cesser de laisser les murs, les structures et les esprits tomber en ruine.

Il faut, enfin, rendre le Parti à ses militants.

Rendre les instances à leur mission.

Rendre la parole à sa dignité.

Rendre le patrimoine à la mémoire.

Rendre l’avenir à la jeunesse.

Et sauver, avant qu’il ne soit trop tard, cette grande maison politique qui fut l’une des consciences organisées du Sénégal.

Alioune NDOYE
Maire de Dakar-Plateau
Membre du Secrétariat exécutif national et du Bureau politique du Parti socialiste

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