Publié le 7 Jan 2020 - 19:03
APRES TROIS JOURS DE DETENTION A L’AEROPORT DE TUNIS-CARTHAGE

Nd. Sokhna Sané battue et expulsée de Tunisie

 

Une jeune Sénégalaise a été expulsée manu militari par l’immigration tunisienne, dans des conditions déplorables, selon l’Association des Sénégalais de Tunisie (Ast) dont le secrétaire général, furieux, assure que c’est une décision arbitraire.

 

Un autre dossier chaud pour le ministère des Affaires étrangères et les Sénégalais de l’extérieur. Une Sénégalaise répondant au nom de Ndèye Sokhna Sané est entre les mains de la police de l’air tunisienne depuis ce 1er janvier 2020. D’après les dénonciations du secrétaire général de l’Association des Sénégalais de Tunisie (Ast), elle aurait même été bastonnée dimanche soir, quand elle a opposé un refus net d’embarquer pour un vol forcé à destination de Dakar. D’après les dernières informations d’’’EnQuête’’, la force tunisienne a eu gain de cause, puisque Ndèye Sokhna était parée pour prendre le vol Tunis - Dakar de 18 h, alors qu’elle vit en règle dans ce pays depuis 2014. Par la force !

Ibrahima Ba, le secrétaire général de l’Association des Sénégalais vivant en Tunisie, est hors de ses gonds, quand il explique la ‘‘décision arbitraire’’ dont la compatriote a été victime. ‘‘La seule chose qu’ils aient dite est qu’elle a été fichée. C’est le seul semblant d’explication, alors qu’elle est bel et bien en règle’’, s’époumone-t-il au bout du fil, quand ‘’EnQuête’’ l’a joint hier. Il en veut pour preuve le fait que les autorités tunisiennes aient délivré à la dame une carte provisoire qui devait expirer ce 12 janvier en attendant de lui décerner une carte de séjour. Mieux, Ndèye Sokhna Sané s’est également vu accorder une autorisation de sortie du territoire tunisien, quand elle a passé des vacances d’un mois au Sénégal entre le 1er décembre 2019 et ce 1er janvier 2020. Arrivée à l’aéroport international de Tunis-Carthage dans la nuit du jeudi à vendredi à 4 h du matin, son calvaire a commencé depuis.

Les membres de l’association se sentent d’autant plus meurtris par ce traitement que ce sont eux qui lui ont suggéré de résister pour ne pas aller en salle d’embarquement, car elle était en règle et qu’une procédure était engagée par l’Ast pour sa non-expulsion. ‘‘Ce qui fait le plus mal, est que nos autorités n’ont même pas pu avoir le procès-verbal qui notifie et motive la décision d’expulsion’’, ajoute-t-il. Ses camarades et lui prévoient de tenir un point de presse à Tunis pour dénoncer cet acte.

Ndèye Sokhna Sané : ‘‘Cinq personnes m’ont rouée de coups. Cinq personnes !’’

La jeune dame, qui travaille comme femme de ménage, a également pu porter un témoignage audio par WhatsApp, après une âpre bataille pour rentrer en possession de son téléphone. S’adressant à Ibrahima Ba, elle déclare : ‘‘Ils m’ont dit hier (dimanche) que mon ambassadeur viendrait me voir aujourd’hui (lundi). Puis, dans la foulée, ils sont venus me présenter un billet retour sur Dakar.

Je leur ai opposé un refus et leur ai dit que j’attendais de m’entretenir avec l’ambassadeur (Ndlr : Khadidiatou Tall Faye). Ils m’ont alors trainée de force devant la salle d’embarquement. Cinq personnes m’ont rouée de coups (pleurs). Cinq personnes ! Sans qu’aucun n’intervienne. Cinq personnes m’ont battue et m’ont confisqué mon téléphone par la suite. Tall (Ndlr : le deuxième conseiller de l’ambassade) est venu. Il n’a fait que répéter ce qu’il a dit hier et avant-hier. Il dit qu’il ne peut absolument rien y faire, car on est sur le territoire d’un pays souverain et qu’il fallait que je rentre. Il m’a dit que mon niveau d’éducation était faible. Que je devais rentrer. Quand je lui ai fait remarquer qu’ils détenaient toujours mon téléphone, il a répondu qu’ils me le rendraient au moment de l’embarquement. C’est moi qui ai fait un boucan qui a révolté des passagères européennes qui se sont interposées pour mon téléphone’’, a témoigné Ndèye Sokhna Sané.

L’Ast se dit d’autant plus offusquée par ce traitement que dans la culture tunisienne, les châtiments corporels ne sont jamais infligés aux femmes, du moins pas en public.

‘’Voilà ce qui arrive avec nos dirigeants. Une femme qui a passé presque toute sa vie à travailler, se retrouve, du jour au lendemain, privée de toutes ses sources de revenus, sans aucune raison valable. Elles sont nombreuses et braves en Tunisie, et sont tout aussi exposées à cet arbitraire’’, s’indigne M. Tall qui insiste bien sur le fait que la dame n’est coupable d’aucun délit ou d’aucune forfaiture. D’après lui, il n’y a pas de visa d’entrée pour la Tunisie, mais une carte de séjour dont la détention requiert l’inscription à une formation en entreprenariat, un contrat de travail, une inscription régulière dans une faculté.

Restrictions

‘’EnQuête’’ a tenté d’entrer en contact, toute l’après-midi d’hier, avec le deuxième conseiller de l’ambassade du Sénégal à Tunis, M. Tall, qui a suivi le dossier, sans succès. Hier à Tunis, les choses ont même été très tendues entre la représentation diplomatique sénégalaise et les membres de l’Ast qui déplorent le minimalisme de l’ambassade dans ce dossier. Ces derniers, qui ont assiégé l’ambassade, se sont confrontés au refus de Son Excellence Khadidiatou Tall Faye de ne leur parler qu’à la condition de recevoir le président de l’association et deux autres membres seulement. Ce que la dizaine de personnes présentes a refusé, voulant être tous reçus en même temps. Les positions se sont figées avant que l’ambassadrice, ferme dans sa décision, ne menace d’appeler la police tunisienne. Devant l’impasse et l’urgence de porter assistance à Ndèye Sokhna Sané, les membres de l’Ast ont préféré quitter l’immeuble abritant l’ambassade.

Le secrétaire général de l’association s’inquiète de la récurrence de ces cas sur des Sénégalais qui débarquent des vols quotidiens Dakar - Tunis. D’après lui, cet acte est en partie la conséquence des restrictions de l’Union européenne face à la migration irrégulière et que ‘‘Tunis est devenu une zone tampon’’ pour contenir les éventuels flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne. Certains pays de l’Union européenne ont, en effet, réussi, par des pressions, à externaliser le contrôle migratoire dans des pays africains du pourtour méditerranéen, comme la Tunisie.

‘‘Après les Ivoiriens, ce sont clairement les Sénégalais qui sont visés. Le risque est de plus en plus grand, quand on est un Africain subsaharien, de subir un contrôle inopiné dans cet aéroport’’, se plaint M. Tall. Depuis la signature de l’accord de coopération économique, technique et scientifique signé à Tunis, le 30 mars 1962 et ratifié le 21 août 1962, la relation entre Dakar et Tunis se porte plutôt bien. Les deux pays entretiennent de bons rapports sanctionnés par une trentaine d’accords, de conventions, de traités et de protocoles additionnels.

OUSMANE LAYE DIOP

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