Publié le 28 Nov 2020 - 04:27
IBRAHIMA SENE, DIRECTEUR D’ABCM SENEGAL, SUR LE COUTS DES SOINS APRES AVORTEMENT

‘’Pour les 16 000 femmes, nous étions à 500 000 000 F CFA pris en charge par l’Etat’’

 

Ibrahima Sène, ancien consultant au ministère de la Santé, détaille, dans cet entretien, les contours d’une étude portant sur les coûts des soins après avortement. Actuellement à la tête d’un cabinet qui mène des enquêtes dans le domaine de la santé, le directeur d’ABCM Sénégal soutient que le coût de ces soins peut être considérablement réduit, grâce à des méthodes préventives telles que la planification familiale.

 

Votre cabinet a effectué des travaux de recherche portant sur les coûts des soins après avortement (SAA). Qu’est-ce qui l’a motivée ?

L’objectif, c’est de diminuer au maximum la mortalité maternelle. Par exemple, au Sénégal, en 2017, on était à 315 décès pour 100 000 accouchements. C’est vrai qu’en valeur relative, c’est très peu, mais c’est énorme pour ces gens qui perdent un membre de leur famille. Ainsi, le but recherché des spécialistes de la santé de la mère et de l’enfant, c’est d’atteindre le niveau zéro décès. J’ai été contacté par un cabinet qui se nomme Goodmarker Institute qui travaille dans le domaine de la santé de la mère et de l’enfant. Il a fait une étude comparative en Afrique, et le Sénégal représentait les pays d’Afrique de l’Ouest. Il y a aussi le Rwanda et l’Ouganda. Nous avons commencé cette étude le 1er juin 2016 et nous l’avons terminée le 31 décembre 2016. Malheureusement, l’initiateur de cette étude est décédé avant la sortie des résultats. Néanmoins, ils ont été publiés dans un ‘’Lancet’’. Les professionnels de la santé savent que c’est une revue de qualité et c’est une référence en ce qui concerne les études dans le monde entier.

Quelles ont été les méthodes de travail ?

La même méthodologie a été employée dans les trois pays pour pouvoir faire une très bonne comparaison. Le premier point, c’est qu’on a eu, à la base, plus de 160 structures de santé et après on a procédé par élimination pour voir les zones où il y avait le plus d’accouchements, le plus de soins après avortement et où il y avait aussi une bonne méthode de la planification familiale après les soins après avortement.

Après cela, nous avons retenu 44 structures sanitaires de tous les niveaux. Nous avons touché le secteur public et le secteur privé. Nous avons touché à tous les trois niveaux de structures sanitaires, en partant du moins outillé au plus outillé, pour qu’il n’y ait pas d’inégalités entre les différentes catégories de patientes.

En réalité, je n’ai pu travailler qu’avec 41 structures, parce que la période de travail a coïncidé avec l’hivernage et il y a certaines zones du pays qui deviennent carrément inaccessibles, lors de la saison des pluies. C’est le cas de Salémata où la route est complètement coupée. On a donc été obligé d’éliminer trois sites.

Que faut-il retenir de ces travaux de recherche ?

Pendant la période d’étude, nous avons eu environ 16 000 cas dans les structures sanitaires qui ont été visitées. En plus de ceux-ci, il y a eu à peu près 12 000 et 13 000 femmes qui sont des perdues de vue, soit parce qu’elles n’ont pas eu les moyens de poursuivre leur traitement, soit parce que le ticket coûtait trop cher ou que l’aspiration manuelle intra-utérine coûtait trop cher pour elles. Il est arrivé des fois où ces femmes ne sont plus revenues, parce qu’elles avaient peur. Cela parce que c’étaient des soins après un avortement qui était provoqué. Puisque l’avortement est illégal au Sénégal, ces femmes ont eu peur de se faire dénoncer. Et nous, on ne peut pas les retrouver, parce qu’on n’a pas leur contact. Donc, elles restent avec une pathologie qui peut aboutir à quelque chose de beaucoup plus grave.

Il faut noter un point assez important, c’est que toutes les femmes qui arrivent pour des soins après avortement ou autre soin ont un droit d’accès à ces soins. Pour le prestataire de santé, l’obligation, c’est de lever l’urgence ou plutôt l’urgence, c’est de lever l’urgence et après on va s’intéresser à la procédure administrative ou judiciaire. Mais on ne peut pas faire peur à une femme de sorte qu’elle parte avec non seulement sa peur et sa pathologie. Quand un patient arrive, il faut d’abord le traiter, lever l’urgence, puis après on parle d’autre chose.

Finalement, à combien reviennent les soins après avortement ?

Pour les 16 000 femmes, nous étions à 500 000 000 F CFA pris en charge par l’Etat. Ce qui n’a rien à voir avec les coûts indirects qui entrent dans les dépenses du transport, de son logement et pour sa nourriture, quand elle est en dehors de sa zone d’habitation. Et il faut noter aussi que ce sont des coûts qui sont parfois multipliés par deux, parce qu’au Sénégal, on a l’habitude d’avoir des accompagnants, quand nous allons dans des structures de santé.

En plus de cela, il y a un autre aspect dont les gens parlent peu. Une personne malade qui n’a pas les moyens et qui vient dans une capitale régionale, Dakar, Thiès, Mbour ou Kaolack, est obligée de vivre dans une sorte de précarité. Elle n’a pas assez de moyens pour pouvoir subvenir à tous ses besoins, cela, parce qu’elle n’est pas dans sa zone de confort.

A ce sujet, le ministère de la Santé a fait beaucoup d’efforts dans la prise en charge des soins après avortement. A titre comparatif, en 2016, sur l’ensemble du territoire national (en dehors de l’étude), le Sénégal était environ à 28 000 cas de prise en charge de soins après avortement. En 2018, on était à 32 000 cas de prise en charge. Ce n’est pas le chiffre qui doit faire peur, mais le nombre de prises en charge de l’Etat. Aussi, ce ne sont pas toutes les 32 000 femmes qui sont traitées, parce qu’il y a beaucoup de femmes qui vont se faire traiter par la médecine traditionnelle. Évidemment, on est en Afrique, tout le monde utilise la médecine traditionnelle, mais dans ce cas de figure, il faut dire qu’il y a un problème de dosage qui se pose. On peut parler aussi de plusieurs décoctions que les femmes prennent, comme le mélange qu’elles font avec le bleu utilisé dans le lavage des habits. Elles l’ingurgitent et cela peut avoir des conséquences dans son estomac, tout comme dans son appareil génital.

Vous avez sûrement des recommandations...

C’est vrai que le Sénégal a ratifié le Protocole de Maputo faisant référence aux avortements médicalisés, lorsqu’une femme est victime de viol ou d’inceste. Mais pour le moment, la loi n’a pas encore été promulguée. Alors, la recommandation, c’est de faire très attention et de se focaliser sur la planification familiale, parce que quand il y a une bonne planification, on n’arrive pas à un cas d’avortement. Il faut également mettre le focus sur l’éducation et l’information sur la santé des jeunes filles et des femmes, et leur dire les méfaits des avortements clandestins. Il n’y a que de cette façon qu’on pourra avoir une population éduquée sexuellement. Cette éducation sexuelle fait partie de la santé.

Ainsi, l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste réduirait les coûts des soins après avortement…

Tout à fait. L’avortement médicalisé a un lien avec le coût des SAA. Naturellement, cela réduirait les coûts indirects que supportent les patientes. Cet argent-là peut servir à l’éducation de leurs enfants ou à faire un petit business de manière à être autonome. Pour l’Etat, c’est une autre manière aussi de garder de l’argent et de le mettre dans la prise en charge d’autres pathologies. 

Je fais un plaidoyer pour que les grandes firmes ou les personnalités publiques nanties au Sénégal puissent être de grands mécènes dans la santé au Sénégal, en finançant des études de la recherche. Il se trouve que toutes ces études, ne l’oublions pas, sont financées par l’extérieur. Et en général, quand un bailleur est étranger, il va forcément vous demander de faire des études sur des sujets qui l’intéressent lui, alors que nous au Sénégal, nous avons nos propres réalités. En dehors des bailleurs étrangers, très peu sont les personnes qui financent la recherche au Sénégal. Il faudrait commencer à changer de paradigme et demander aux nationaux, aux citoyens sénégalais qui ont fait fortune dans ce pays, d’aider le secteur de la recherche.

Que ce soit dans la santé ou un autre domaine. Il faut qu’ils nous aident à améliorer la qualité de vie des Sénégalais. Sinon, il y aura une inégalité et elle existe entre les citadines et les rurales. Dans les capitales, il y a des hôpitaux qui peuvent prendre en charge directement les patientes. Mais si vous habitez en zone rurale ou périurbaine, vous avez énormément de difficultés, parce qu’il faut vous déplacer. Déjà, c’est un manque de présence pour les enfants et un manque à gagner, parce que peut-être ces femmes ont un commerce ou leur champ dans leur commune. Quand une mère décède, la famille devient automatiquement déséquilibrée, les enfants sont laissés dans la misère. Donc, il faudrait que les gens s’intéressent à la recherche, à la santé ou d’autres domaines qui amélioreraient quantitativement et qualitativement la vie des Sénégalais.

EMMANUELLA MARAME FAYE

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