Publié le 18 Mar 2018 - 06:22
LE PR. ABDOULAYE SECK SUR LE TAUX DE CROISSANCE

‘’La croissance en elle-même n’est pas une finalité…’’ 

 

Le Sénégal a enregistré un taux de croissance de 7,2 % en 2017. Un chiffre très critiqué par des économistes. Joint par ‘’EnQuête’’, le professeur d’économie à l’Université Cheikh Anta Diop, Abdoulaye Seck, décortique ce taux. Il indique que, même si les données sont réelles, la croissance n’est pas une finalité en soi et celle du pays ne pourra pas satisfaire les besoins des Sénégalais, d’ici deux à trois ans. Toutefois, il est optimiste.

 

Le taux de croissance du Sénégal est estimé à 7,2 % en 2017. Quelle lecture faites-vous de ce chiffre ?

Ces six dernières années, la croissance économique a connu un regain, en termes de profit. Entre 2012 et 2014, on avoisinait un taux de 4 %. A partir de ces trois dernières années, il s’est relevé. On a eu des taux qui sont passés de 6 à 7,2 %. Donc, la croissance s’accélère. Maintenant, c’est lié à plusieurs facteurs. Il y a des conditions extérieures qui sont extrêmement favorables. Le premier élément, c’est le coût de l’énergie qui baisse. Le baril de pétrole a baissé significativement.

Ce qui a une répercussion directe sur la production d’électricité, non seulement en termes de quantité, mais il y a une diminution des délestages. C’est un élément très important, parce que l’énergie est un facteur contributif très important dans la croissance économique. Le deuxième élément externe, c’est le fait qu’il y a une demande extérieure relativement forte et évolutive. Ce qui fait que nous avons des exportations qui sont en pleine dynamique. Et celles-ci offrent des débouchées à nos entreprises. Et plus on exporte, plus nous avons des gains de croissance relativement importants. Ces deux aspects renforcent la compétitivité de notre économie.

Qu’en est-il des éléments internes ?

C’est le fait qu’il y a des efforts budgétaires relativement importants de l’Etat. C’est-à-dire, la capacité de mobilisation des ressources de l’Etat a augmenté. Ce qui fait qu’il est en mesure d’avoir des recettes relativement suffisantes, qui permettent d’investir dans des activités productives qui favorisent la croissance économique. L’Etat fait aussi des efforts d’investissements relativement importants, non seulement en termes de soutien à l’activité économique, mais également en termes d’infrastructures. C’est tout un ensemble d’éléments qui rentrent dans la croissance économique. Quand on a les infrastructures qu’il faut, le coût économique que supportent les entreprises est réduit. Lorsque celui-ci baisse, c’est un gain relativement important pour les entreprises. Leurs capacités productives augmentent. Et quand les entreprises ont des capacités productives en hausse, la production augmente. Il y a des réformes importantes que l’Etat met en œuvre pour l’amélioration du climat des affaires. Quand celui-ci s’améliore, entreprendre devient relativement facile, profitable et bien plus sûr. Ce qui pousse le secteur privé à investir, à produire et ceci contribue à la croissance économique.

Pourtant, les produits exportés sont jugés trop faibles pour tirer la croissance. Qu’en est-il réellement ?

Effectivement ! C’est une des faiblesses que nous avons chez nous. D’une part, on a une hausse des exportations. Si on prend le secteur horticole, par exemple, c’est vraiment le plus dynamique, je crois. L’autre, c’est celui des matières premières, avec les phosphates, etc. Le problème qu’on a avec ces exportations, c’est tout simplement parce que ce sont des produits qui ne sont pas transformés. Généralement, c’est un drame qu’on a en Afrique. Nous exportons des produits avec des niveaux de transformation extrêmement faibles.

L’enjeu, maintenant, c’est de voir comment rentrer dans le processus de transformation à travers le développement du secteur agricole. C’est-à-dire en transformant les produits agricoles. Mais également de voir dans quelle mesure on peut utiliser nos matières premières, les ressources minières pour des transformations nettement supérieures. Parce que plus on transforme, plus on développe le schéma de la chaine de valeurs, on crée en aval des structures de production et de transformation. Donc, c’est une production additionnelle qui rentre dans la croissance ; des emplois, des revenus qu’on crée, des recettes de l’Etat qu’on génère. C’est tout bénéfique pour l’activité économique dans son ensemble, mais aussi pour les populations, en termes d’emploi et de ressource.

Ce qu’il faut, c’est revoir la structure de nos exportations. Augmenter le volume d’exportation ne doit pas être une fin en soi. Il est important de voir la qualité de ce qu’on exporte. Si nous exportons les produits de base non transformés, le manque à gagner pour l’économie sera énorme. Parce que les transformer aurait permis de développer des secteurs productifs en aval et ceux-ci auraient besoin de main-d’œuvre. Donc, c’est l’emploi, des revenus salariaux, etc. Ça, c’est un drame séculaire en Afrique.

Vous avez parlé de l’amélioration du climat des affaires. Mais des lenteurs sont notées dans la mise en œuvre des réformes…

Effectivement, des lenteurs existent. C’est évident que le niveau d’inefficience administrative que nous avons, en rapport avec le secteur, explique que nous ayons des lenteurs extrêmement importantes. Mais c’est juste des contingences administratives. Le gouvernement est conscient de cela. Ce qu’il faut, c’est avoir un partenariat beaucoup plus soudé, profond avec le secteur privé. Quand on regarde la tournure des échanges, à un moment donné, on se dit que c’est le gouvernement qui n’a pas l’air de bien comprendre l’enjeu fondamental de l’essor du secteur privé.

Parce que, quand on regarde les différentes plaintes du secteur privé (national) relatif notamment au fait qu’il n’est pas assez impliqué dans la marche du pays, je crois que cela dénote d’une prise en charge inefficace de ses besoins. Or, c’est un secteur qu’il faut mettre en avant dans toute stratégie de développement. Parce que lorsque nous parlons de croissance économique, c’est essentiellement le secteur privé. Si nous voulons impulser l’activité économique, il faut le mettre au cœur de tout dispositif de réformes. L’entrepreneur est au début, à la base et à la fin de toute activité de création de richesses. Les économies qui ont connu le développement relativement important reconnaissent bien tous les paradigmes liés à l’entreprenariat privé.

Est-ce que la croissance économique se reflète sur le niveau de vie des Sénégalais ?

Quand on parle de croissance économique, ce ne sont pas tous les secteurs qui vont connaitre le même niveau de dynamisme. Certains auront un niveau relativement important. Ce qui veut dire que la population qui en dépend directement pourrait en bénéficier. Celle qui dépend des secteurs qui ont des revenus qui n’ont pas connu de dynamisme aussi soutenu, elle ne verra pas du tout une certaine amélioration. Par exemple, si on est dans le domaine agricole rural et que l’économie connait une croissance assez importante et que celle-ci n’est pas tirée par ce secteur, on va entendre parler de croissance, mais cela ne va pas changer nos conditions de vie.

Ce qui peut expliquer que cette croissance ne peut pas réellement avoir un impact sur les conditions de vie des populations. C’est ce qu’on a actuellement ; une tranche très importante de la population ne participe pas dans le processus de production. Ou bien ce sont des individus qui ne participent pas sur le marché du travail. Ce qui veut dire qu’ils sont écartés du processus de création et de distribution de la richesse. Si vous avez une croissance et qu’une partie importante de cette population ne participe pas à la création de cette richesse, elle ne pourra pas faire partie de la distribution. Ne faisant pas partie de ce processus, elle ne pourra pas en bénéficier.

Que peut faire l’Etat, dans ce cas ?

L’Etat peut corriger cela à travers des schémas de redistribution du revenu national. Lorsque, par exemple, l’Etat a un programme de bourses familiales, on a des ménages démunis qui ne participent pas à la production. Ce que l’Etat peut faire dans un élan de solidarité nationale, c’est de prélever, à travers l’impôt, une partie du revenu et de la redistribuer. Parce que tout simplement, ces gens sont exclus du processus de production nationale. Ce ne sont pas de salariés, des entrepreneurs.

On peut avoir une croissance économique, mais si on a un mécanisme de distribution et de redistribution qui ne prend pas en charge les exclus du processus, cette croissance ne va pas forcément se traduire en termes de paramètre collectif d’amélioration du niveau de vie. Maintenant, on a l’habitude de dire, en économie, que sur le long terme, la croissance économique finira par augmenter le niveau de bien-être des Sénégalais. Mais, à court terme, la corrélation n’est pas directe. La croissance qu’on aura dans deux ou trois ans ne pourra pas satisfaire les besoins des Sénégalais. Parce que la demande est énorme. Il faut un délai relativement long, peut-être une vingtaine d’années. Il faut une accumulation de richesses sur une longue durée pour y parvenir.

Que pensez-vous du doute que certains économistes ont sur les chiffres du ministère de l’Economie, estimant qu’ils ne reflètent pas la réalité ?

Les chiffres sont ce qu’ils sont. S’il faut les refuser, il le faut sur la base de leur production et de leur rationalité. Quand on regarde les méthodes de production des chiffres, généralement, elles sont basées sur des statistiques relativement fiables, pas à 100 %. Pour les méthodes de traitement de ces informations, elles sont rigoureuses et sont appliquées dans tous les pays du monde. Quand on voit nos agences, directions en charge des statistiques du ministère de l’Economie et d’autres ministères, elles sont généralement en étroite collaboration avec les institutions internationales. Des fois, il y a la Banque mondiale qui prend les chiffres pour travailler avec. On a, en général, des méthodes qui convergent. Ce que nous faisons en la matière, en termes technique, ne doit pas créer de débats.

Là où se situe le débat, c’est lorsqu’on dit qu’on a un taux de croissance relativement important, mais ça ne se reflète pas sur le niveau de vie des ménages. C’est là qu’on peut avoir un débat réel. Parce que c’est là où la question se pose. La création de richesses est là. On n’en disconvient pas. On a un taux de croissance de 7,2 %, on n’en doute pas. Ce qui doit nous intéresser, c’est de voir est-ce que cela correspond réellement à une amélioration des conditions de vie des populations. La croissance en elle-même n’est pas une finalité. La finalité réelle, c’est que la richesse que nous créons puisse bénéficier à tout le monde. Maintenant, si on se rend compte qu’elle ne bénéficie pas à tous les Sénégalais, on peut se poser la question de savoir quelle est l’efficacité des mécanismes de distribution et de redistribution de cette richesse. En définitive, le débat doit distinguer ces deux points-là.

Le Sénégal a déjà atteint un taux de croissance de plus de 8 % dans les années 70. Pourquoi, aujourd’hui, le gouvernement insiste souvent sur le niveau atteint ces dernières années ?

Lorsqu’on parle de croissance, c’est un phénomène qui doit être durable. Quand on regarde le profil de croissance du Sénégal qu’on avait dans les années 70, 80, jusqu’à la veille de la dévaluation, on a des années où le taux de croissance était très fort, mais aussi d’autres années où il était négatif. Donc, l’activité économique a chuté. Lorsqu’on parle de croissance, on est généralement dans le long terme. On ne regarde pas année après année. Si on gagne aujourd’hui et qu’on perde l’année suivante, cela veut dire qu’on n’a pas de croissance. C’est effectivement ce qui s’est passé au Sénégal. Lorsqu’on regarde le profil de croissance depuis l’indépendance, jusqu’à la veille de la dévaluation, la croissance était faible et, dans beaucoup de cas, négative.

La croissance économique au Sénégal a réellement démarré après la dévaluation. C’est à partir de ce moment qu’on a connu des taux relativement forts. On était à -2 % avant la dévaluation. Après, on avait plus de 2 %. Cela a augmenté jusqu’en 2005 ; on était à des taux relativement très importants de 5, voire 6 %. A partir de cette date, il s’est affaissé. On a eu des taux très bas, jusqu’en 2012. C’est entre 2012 et 2014 environ qu’on a eu un relèvement de la croissance avec un taux de 4 à 5 % et, en ce moment, on est dans les 6 et 7 %.

Le fait de mettre l’accent sur le taux procède de deux choses.  La première, c’est la capacité de création de richesses et des potentiels du pays. Ce qui veut dire que quand on évalue les potentiels de croissance, on va pouvoir les fixer à un certain taux. La seconde est qu’on fixe les objectifs en termes d’émergence, d’amélioration des conditions de vie des populations, de réduction de la pauvreté, etc. Si on a ces ambitions fixées, il doit y avoir des dynamiques de croissance qui permettent de réaliser l’émergent à l’horizon 2035.

Cependant, cela dépend de la vision. Parce que c’est elle qui est traduite en objectif. Si on a une vision à un horizon temporel, on essaie de se fixer des objectifs de croissance, on y met les moyens pour les atteindre.

Est-ce que les difficultés de commercialisation de l’arachide, cette année, peuvent avoir des impacts sur les prévisions économiques de l’année 2018 ?

Je ne pense pas. Parce que cela dépend des prévisions qu’on a faites. Lorsqu’on fait la campagne de l’année dernière, cela rentre dans le taux de l’année dernière. C’est vrai qu’on peut avoir des difficultés en la matière. Même si on n’arrive pas à écouler toute la production, le plus important, c’est qu’elle est là. Généralement, c’est ce qui rentre dans le processus de croissance. Evidemment, ce sont des contraintes structurelles qui sont là depuis des années et aucun gouvernement n’a réussi à les relever.

Mais lorsqu’on prend du recul et qu’on observe les chiffres, il y a de quoi être optimiste. Notamment par rapport à tous les facteurs qui tendent pour la plupart vers le positif, mais également cette volonté de l’Etat de pouvoir dynamiser davantage la croissance. Nous avons des acquis réels qui permettent de penser qu’effectivement, si nous nous basons là-dessus, nous pouvons avoir des résultats beaucoup plus importants en 2018 et en 2019.

PAR MARIAMA DIEME

 

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