Publié le 22 Apr 2015 - 01:02
PAR MAME TALLA DIAW

Transhumance, mode d’emploi

 

Transhumer ! C’est le mot en vogue au sein de la classe politique sénégalaise. Grosso modo, il s’agit de quitter un parti politique perdant aux élections vers un autre, en règle générale le vainqueur du scrutin. C’est un mot chargé, car il renvoie au ventre. Les animaux ne vont que là où ils espèrent trouver un pâturage ; le transhumant politique lui aussi va se jeter dans les bras du vainqueur, avec des justifications « prêtes-à-penser ».

Retombées les clameurs d’indignation qui ont accompagné le clin d’œil du président Macky Sall au Pds, lors de sa « conférence de presse » à Kaffrine, la semaine dernière, il faut bien résoudre l’équation à plusieurs inconnues. L’image du transhumant est écornée ; il est jeté en pâture aux journalistes et la seule question que l’on se pose à son propos est le montant de la somme qui l’a fait changer de camp.

Qu’est-ce qui pousse un homme ou une femme politique à tourner le dos au chemin de l’honneur ? A oublier ses convictions quelle que soit la météo électorale ? A se renier ? Il y a d’abord les héritages. Héritière des pères fondateurs, la classe politique sénégalaise a traversé les siècles, sans jamais se débarrasser de cette culture de rente qu’offrent les positions élevées au sommet de l’Etat et de ses démembrements. Dans le schéma classique de la transhumance, c’est la puissance publique qui ouvre son parapluie pour porter secours à une victime d’ondées (une déroute électorale), mais il peut arriver que ce soit un responsable en disgrâce qui cherche à se refaire une santé, forçant les portes, quelle que soit l’humiliation subie. Il en a toujours été ainsi.

Le jeu politique sénégalais, à force de reniements et de renoncements, de coups tordus et d’attaques en dessous de la ceinture est devenu inextricable. C’est bien là une triste réalité. Cela dénature l’appréciation que l’on se fait de l’homme public ; la transhumance casse les mythes autour d’une personne ; et ça donne du grain à moudre aux adversaires.

Mais cette situation ne date pas d’aujourd’hui et transhumer ne signifie pas toujours capituler. Il y a également les fusions/acquisitions de partis. Ce fut le cas dans les années 50 quand le président Senghor convainc Me Lamine Guèye de fusionner avec lui pour donner naissance au Ps (quelques années plus tard) qui deviendra fort grâce à la fusion avec le Pra/Sénégal mené par le Pr Ahmadou Makhtar MBow. Peut-on les qualifier de « transhumants » ?

L’appréciation que l’on se fait de la transhumance dépend de plusieurs facteurs dont la réputation au sein de l’opinion de celui qui se l’applique. Il n’y a pas de politique des mœurs en démocratie. Seule compte l’intime conviction de l’électeur isolé devant l’urne. Très souvent, surtout en milieu rural, l’homme politique est poussé, jusqu’à la torsion du bras par ses propres militants, vers les vainqueurs. Et que penser de certains de nos chefs religieux ? Beaucoup parmi eux ont fait le grand saut. Le rapport que nous avons au pouvoir intègre peu la défaite. Or, en démocratie, il faut bien un pouvoir et une opposition ! Le président de la République est dans son rôle quand il cherche à consolider sa majorité. Tout comme l’est le chef de l’opposition quand il raille le nouveau pouvoir en place. Et pour finir, le chemin inverse constitue-t-il une transhumance ?

Le Parti socialiste, en 40 ans de pouvoir, a systématiquement déstabilisé le Parti démocratique sénégalais. Me Wade a beaucoup souffert de ce harcèlement, perdant à cinq reprises son numéro 2 après des assauts socialistes ou des contradictions internes (Fara Ndiaye, Serigne Diop, Ousmane Ngom, Idrissa Seck et Macky Sall). Mais en 2000, le président nouvellement élu découvrira des vertus à la transhumance. Arrivera ainsi la plus grande vague de départs vers le Pds. Aujourd’hui, c’est ce même Pds qui tire la sonnette d’alarme, après des « retours en zone ». S’il y a des fritures sur la ligne Ps/Apr, c’est parce que les premiers ont compris que la massification du second ne pouvait qu’être en leur défaveur. L’affiliation à un parti politique est un acte éminemment privé.   

MAME TALLA DIAW

 

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