Publié le 22 Jan 2026 - 15:28
CAN ET RÉSEAUX SOCIAUX

Péril sur l’esprit sportif

 

En dehors des stades, la Coupe d’Afrique des nations 2025 s’est jouée sur le terrain virtuel, où l’émotion et la haine ont tendance à prendre le dessus sur l’esprit sportif.

 

C’est devenu tendance. À chaque Coupe d’Afrique des nations, les réseaux s’enflamment, la compétition se jouant également sur le plan virtuel entre internautes des différents pays. Mais de plus en plus, l’humour et l’esprit sportif cèdent la place à une haine excessive. “Inquiétante”, selon Mamadou Diagne, journaliste, brand and communication manager.

Dans une contribution parvenue à notre rédaction, il attire l’attention sur cette violence verbale et virtuelle qui prend de plus en plus de l’ampleur sur le continent et qui “se manifeste par des polémiques émotionnelles, souvent construites loin des faits, mais capables de s’imposer comme des réalités à force d’amplification numérique”. Espace de communion populaire, “le football africain devient ainsi un terrain de rivalités artificielles et de débats poussés à l’extrême. La passion sportive est happée par la logique du clash, où l’émotion prend le pas sur l’analyse…”, a-t-il prévenu.

“La passion sportive happée par la logique du clash, où l’émotion prend le dessus sur l’analyse”

Le résultat, selon l’ancien journaliste de la RTS, peut être désastreux. “…Des discours de haine, d’abord confinés aux plateformes sociales, gagnent l’espace public. Les perceptions se figent, les tensions s’installent et la « fitna » numérique devient un fait social”, analyse Monsieur Diagne, qui constate qu’il est de plus en plus difficile d’établir une frontière entre ce qui relève du virtuel et ce qui relève du réel.  

La Can 2025 n’a pas échappé à la règle. Elle est venue conforter une réalité déjà tangible. Tout au long de la compétition et même avant, les échanges ont été houleux sur la toile. Séparés par des milliers de kilomètres, le Sénégal et la RDC sont ainsi devenus presque des “ennemis virtuels”. Leurs confrontations, de plus en plus mordantes. Même si des influenceurs comme Herman Amisi ont permis de faire baisser cette tension durant cette CAN 2025.

Le rôle amplificateur des réseaux sociaux

En ce qui concerne les relations entre le Sénégal et le Maroc -des rapports qui jusque-là étaient présentés comme exemplaires- il faut noter que quelque chose s’est bien cassé durant cette dernière CAN. Certes la finale perdue à domicile par le Maroc y est pour quelque chose, mais les réseaux sociaux ont aussi joué le rôle d’amplificateur de certaines frustrations.

Depuis leur défaite face au Sénégal, les slogans racistes et anti-Sénégalais ne cessent de pulluler sur certaines plateformes marocaines. Des slogans qui trouvent aussi du répondant côté sénégalais.

C’est dans le même sillage, à des degrés différents, qu’il faudrait inscrire certains clashs entre ressortissants de l’Alliance des États du Sahel (AES)  et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao); entre Sénégalais et Ivoiriens, mais aussi entre Algériens et Marocains. Si parfois cela ne sort pas du cadre de l’humour et de l’esprit du jeu, dans certains cas, elles peuvent prendre des formes très violentes, nourrissant ainsi certaines rancœurs.

Ces clash qui ont marqué la Can

Dans une interview publiée dans nos précédentes éditions, l’analyste en diplomatie sportive, Wiliam Dossou, attirait déjà l’attention sur la force de ces réseaux sociaux et les risques que cela peut engendrer. “…Tant que ces rivalités restent encadrées, elles peuvent jouer un rôle cathartique. Mais lorsqu’elles sont amplifiées par les réseaux sociaux, les discours nationalistes ou la désinformation, elles risquent de dépasser le cadre sportif et d’alimenter des ressentiments durables.”

De l’avis du spécialiste béninois, le football n’est pas la source de la violence dans certaines situations. Elle révèle plutôt des réalités existantes. “Les crispations observées autour de certaines équipes rappellent une vérité fondamentale : le sport n’est jamais totalement déconnecté du politique. Les rivalités sportives servent parfois de prolongement symbolique à des différends diplomatiques préexistants.”

Selon Mamadou Diagne, les RS sont le premier laboratoire de ce qu’il appelle la fitna moderne. “Victoires et défaites y sont immédiatement transformées en contenus viraux. Ce qui compte n’est plus tant ce qui s’est passé sur le terrain que ce qui fait réagir en ligne. Le débat se construit selon les règles de l’algorithme, pas celles du jeu”, a-t-il soutenu.

Rôle des médias  

Le pire dans cette situation c’est que parfois des médias classiques en quête de buzz et d’audience s’en mêlent et donnent à ces clashs encore plus d’ampleur et de crédibilité. Pour M. Diagne, il faudrait surtout éviter que ces polémiques numériques deviennent la matière première de l’agenda médiatique. Malheureusement, constate le spécialiste pour s’en désoler, de plus en plus, les sujets traités par les médias naissent sur les réseaux sociaux. “Le buzz précède l’enquête, la tendance dicte quelquefois la ligne éditoriale. Là où les journalistes devraient déconstruire, certains se contentent de relayer”, allerte le spécialiste de la communication digitale.

Et quand de puissants médias étrangers en font leur fonds de commerce, ça devient encore plus préoccupant. Mamadou Diagne relève un certain intérêt de certains médias internationaux pour ces polémiques africaines. “….Cette surmédiatisation sélective entretient des narratifs réducteurs et renforce des débats inutiles, au détriment de la qualité du jeu, de l’organisation ou des performances réelles. Le football africain n’est plus raconté pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il fait “réagir”, a-t-il déploré.

Les conséquences désastreuses de certaines polémiques

Pour en revenir à la finale Maroc-Sénégal, les discours qui pullulent depuis quelque temps inquiètent aussi bien les autorités que les citoyens, poussant de nombreuses voix à monter au créneau pour appeler à l’apaisement. Mais les tensions restent palpables, malgré les tentatives de dédramatisation notées de part et d’autre.

Déjà le lendemain du match, la mort du Sénégalais Cheikh Charles Diouf avait ému plus d’un Sénégalais. Selon les premières informations diffusées par la communauté sénégalaise sur place, il aurait été tué à coup de couteaux par des Marocains. Dans la foulée, la police marocaine a fait un communiqué dans lequel elle écarte très rapidement et de manière très bizarre la thèse du meurtre.

Dans un article publié le lundi, nos confrères de Seneweb revenaient sur le profil de la victime à travers les témoignages de ses proches. Après avoir passé la matinée du dimanche ensemble, ils se sont quittés l’après-midi et chacun est allé regarder le match de son côté.

“C’est ce matin (lundi) qu’on a entendu des rumeurs attestant qu’un Sénégalais aurait été retrouvé mort. Par devoir de patriotisme, on est parti à la morgue pour identifier le corps (...). C’était un véritable choc quand on a vu que c’était notre grand frère et ami Cheikh. Il était dans un état lamentable. Quand on a vu son corps, on a remarqué plusieurs hématomes et blessures comme s’il avait subi des sévices”, informait le média en ligne.

Selon de nombreux témoins contactés par EnQuête, il est devenu dangereux de se présenter comme Sénégalais au Maroc. Que ça soit dans les taxis, dans les restaurants, partout, ils sont stigmatisés et parfois intimidés. “Il y a des gens que l’on a licenciés sans aucun motif. Surtout pour ceux qui n’avaient pas certaines garanties contractuelles. La vérité est que la situation est très tendue”, soutient une source joint par Enquête.

Côté sénégalais, des actes de violences ont également été enregistrés, notamment à la faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop, où des Sénégalais ont essayé de s’en prendre à des étudiants marocains. Le pire a été évité grâce à l’intervention de ses camarades sénégalais.

Face aux tentatives de négation, l’Amicale des étudiants de la fac médecine a fait un communiqué pour apporter des clarifications. “Un groupe d'individus a effectué une descente dans les salles de révision afin d'attaquer des étudiants étrangers, occasionnant ainsi la blessure d'un étudiant sénégalais qui tentait de prendre leur défense”, renseigne la structure qui condamne fermement ces actes.  

Il convient de noter que depuis quelques jours, le ministère des Affaires étrangères a multiplié les communiqués pour détendre l’atmosphère. Certains Sénégalais ont même trouvé “nul” son communiqué après la finale, dans lequel il félicite le Maroc pour la belle organisation, en oubliant complètement de féliciter l’équipe gagnante. Tout ça pour essayer de recoller les morceaux. Or, depuis lundi, aucun communiqué n’a été publié pour parler du compatriote décédé dans des conditions très troublés. Joint par téléphone, cette source proche du ministère annonce la publication prochaine d’un communiqué.

Appel à la responsabilité

Selon le spécialiste Mamadou Diagne, la responsabilité est collective pour juguler ce fléau. “Concernant les internautes, ils sont invités à plus de discernement. Pour les influenceurs, leur conscience est interpellée, par rapport à leur pouvoir d’amplification. Aux médias africains et occidentaux, surtout, dont le rôle n’est pas d’exploiter la polémique, mais de la contextualiser, il est demandé de relativiser et de déconstruire le cancan.”

Le rôle des médias et des acteurs de l’information, rappelle Mamadou Diagne, n’est pas seulement d’utiliser les réseaux sociaux comme source ou comme caisse de résonance des contenus viraux. “Il est, surtout, d’intervenir de manière ingénieuse et pédagogique pour aider le public à faire le tri, à hiérarchiser l’information et à distinguer les faits des émotions”, a rappelé le journaliste-expert en communication digitale.

 “À défaut, la fitna gagne du terrain, l’algorithme remplace l’analyse, et la passion sportive se transforme en conflit permanent.”, prévient le journaliste qui invite les uns et les autres à prendre leurs responsabilités: “Informer aujourd’hui, c’est aussi résister à la facilité du buzz pour restaurer la confiance, la nuance et l’intelligence collective.”

MOR AMAR

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