La société civile exige un consensus et met le pouvoir au défi du dialogue

Face au mutisme des autorités et aux risques récurrents de blocage entre la Présidence de la République et l'Assemblée nationale, l'initiative Sursaut Citoyen monte au créneau à Dakar. Soucieuses d'éviter une révision partisane dictée par les seuls rapports de force du moment, les figures emblématiques du mouvement réclament une concertation nationale d'envergure adossée aux conclusions des Assises nationales et aux travaux de la CNRI.
Un silence assourdissant au sommet de l'État
Les autorités sénégalaises sont-elles réellement prêtes à jouer la carte de la concertation démocratique et du dépassement partisan ? En tout cas, du côté de la société civile, le temps de la patience semble désormais révolu face à ce qui ressemble de plus en plus à une stratégie de fuite en avant de la part du pouvoir central.
Réunis ce mercredi, Mamadou Ndoye, Me Mame Adama Guèye et Paul Correa, trois voix majeures au sein de l'initiative républicaine Sursaut Citoyen, ont tiré la sonnette d'alarme et lancé un avertissement à l'ensemble de la classe politique. Leur ambition affichée est d'empêcher par tous les moyens légitimes que la future révision de la loi fondamentale ne dérive en un nouvel affrontement stérile, voire en un blocage institutionnel dommageable pour la stabilité de la Nation.
La démarche entreprise par le mouvement se voulait pourtant rigoureusement républicaine, méthodique et transparente. En effet, dès le 24 juillet dernier, une série de demandes formelles d'audience a été transmise aux plus hautes autorités administratives et politiques de l'État. Le courrier a été adressé au président de la République, au président de l'Assemblée nationale, ainsi qu'aux différents présidents de groupes parlementaires et à de nombreux députés à titre individuel. L'objectif exprimé était limpide : soumettre à la réflexion collective des propositions structurées de réforme institutionnelle et rechercher, en amont de tout processus législatif, un consensus national solide capable d'engager le Sénégal sur le long terme.
Pourtant, le bilan tiré par les organisateurs de ces sollicitations répétées demeure particulièrement famélique et révélateur des crispations ambiantes. À ce jour, une seule et unique réponse officielle est parvenue sur la table des initiateurs : celle transmise par Aïssata Tall Sall, présidente du groupe parlementaire de la coalition Benno Bokk Yakaar. L'ensemble des autres autorités sollicitées, à commencer par le pouvoir exécutif et la Présidence de la République, s'est emmuré dans un silence assourdissant.
Une absence de retour que Sursaut Citoyen interprète non pas comme une simple négligence administrative, mais comme le symptôme d'une hésitation des autorités à soumettre leurs projets aux règles de l'examen citoyen et du débat contradictoire.
Sortir du piège des rapports de force et de l'opportunisme politiste
Prenant la parole pour planter le décor politique de cette interpellation, Mamadou Ndoye a vivement mis en garde contre le danger mortel que font peser les tensions récurrentes entre la présidence de la République et la représentation nationale. Selon l'ancien leader politique et acteur de la société civile, aborder une révision constitutionnelle dans un tel climat de méfiance et de confrontation interinstitutionnelle expose le pays à un risque majeur de déstabilisation ou de dévoiement démocratique.
Mamadou Ndoye a résumé en termes très fermes le piège qu'il convient d'éviter à tout prix : « Nous voulons éviter soit une impasse, soit une réforme constitutionnelle partisane ». Il met ainsi en garde contre la tentation récurrente des régimes successifs d'utiliser la norme constitutionnelle comme un instrument d'aménagement du pouvoir au profit du camp présidentiel du moment, au lieu d'en faire le sanctuaire neutre des règles du jeu démocratique.
Pour sortir de cette mécanique de bras de fer et d'hégémonie passagère, Sursaut Citoyen préconise un retour salutaire aux sources des réflexions prospectives menées par le peuple sénégalais au cours des deux dernières décennies. Le mouvement propose de réactiver les engagements solennels souscrits par la plupart des responsables politiques de premier plan à travers le Pacte de bonne gouvernance.
Ce texte de référence puise sa légitimité indiscutable dans la synthèse approfondie des Assises nationales et dans les recommandations rigoureuses de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI), présidée en son temps par le regretté professeur Amadou Mahtar Mbow.
Quatre piliers intraitables pour prémunir la République contre ses démons
Pour que la prochaine révision constitutionnelle soit réellement perçue par l'opinion publique et les acteurs politiques comme légitime, stable et effective, Sursaut Citoyen pose un diagnostic clair et formule quatre exigences cardinales, présentées comme les piliers indissociables de la refondation institutionnelle.
La première garantie exige une séparation nette et effective des pouvoirs, ce qui implique de réaliser l'indépendance réelle du pouvoir judiciaire vis-à-vis de la tutelle de l'exécutif en mettant fin à la présidence du Conseil supérieur de la magistrature par le chef de l'État pour rétablir un équilibre faussé. La deuxième garantie repose sur la consécration de libertés publiques opposables à l'administration et assorties de voies de recours directes pour chaque citoyen.
La troisième garantie impose une obligation stricte de reddition de comptes à la charge des élus et ministres devant leurs mandants. Enfin, la quatrième garantie exige la sacralisation du bien public via le contrôle renforcé des déclarations de patrimoine, la vérification impartiale des fonds secrets, la transparence des contrats de ressources naturelles et l'appel à candidatures pour la haute administration.
Saisir le revers juridique pour opérer une remise à plat historique
Intervenant sur la portée politique des récents développements juridiques, Paul Correa a apporté un éclairage pragmatique sur la situation créée par l'invalidation de la précédente initiative de révision constitutionnelle par le Conseil constitutionnel. Loin d'y voir un motif de découragement ou de crise, il invite les décideurs politiques et l'opinion à saisir cette décision comme un signal salutaire et une opportunité historique de clarification.
Pour Paul Correa, cette censure institutionnelle offre le prétexte idéal pour « remettre les choses à plat » et repartir immédiatement sur des bases saines, consensuelles et juridiquement inattaquables. Refusant de cantonner la réflexion aux salons feutrés de la capitale, les responsables de Sursaut Citoyen ont annoncé leur intention de poursuivre sans relâche leurs démarches d'interpellation des autorités, tout en élargissant le cercle des concertations à la presse nationale, aux organisations de la société civile, aux syndicats et aux diverses catégories socioprofessionnelles du pays.
À travers cette mobilisation, les initiateurs entendent rappeler une vérité fondamentale trop souvent occultée par les passions électorales : la rédaction d'une Constitution ne saurait se réduire à un simple arbitrage de circonstances ou à un arrangement d'appareils entre la Présidence et l'Assemblée nationale. Il s'agit avant tout d'édifier un contrat social supérieur, capable de traverser les époques, de survivre aux alternances de régimes et de protéger la Nation contre les excès du pouvoir.
L'analyse sans concession de Me Mame Adama Guèye : le diagnostic du mal démocratique
Portant la voix d'un engagement juridique et citoyen de long terme, Me Mame Adama Guèye a livré lors de cette tribune un diagnostic particulièrement sévère, mais méthodique, des carences structurelles du système politique sénégalais.
Abordant la question du consensus, l'avocat a d'emblée souligné un paradoxe saisissant : si l'ensemble de la classe politique et de la société civile s'accorde aujourd'hui sur la nécessité d'opérer une réforme constitutionnelle d'envergure, le contenu actuellement soumis ou envisagé reste profondément insatisfaisant. Selon lui, aucune révision ne saura trouver grâce aux yeux des citoyens si elle ne prend pas le soin d'ancrer de manière irréversible les quatre garanties cardinales que sont l'indépendance de la justice, la centralité de la personne humaine, le respect intangible des libertés et la protection absolue des biens publics.
S'attaquant au cœur du fonctionnement des institutions, Me Mame Adama Guèye a dénoncé l'hyper-présidentialisme qui étouffe la démocratie sénégalaise depuis des décennies. Il constate avec regret que, quelles que soient les déclarations d'intention, le pouvoir exécutif continue de prendre un dessus étouffant sur le pouvoir législatif et sur le pouvoir judiciaire, maintenant ce dernier dans un état de subordination incompatible avec les exigences modernes d'un État de droit.
L'avocat a également plaidé pour un basculement doctrinal majeur en appelant à revenir à l'essence même du mandat démocratique : réaffirmant avec force que le citoyen est le mandant suprême et l'élu un simple mandataire comptable de ses actes. Pour concrétiser cette exigence, il réclame l'instauration d'une démocratie participative vivante où des citoyens exigeants n'attendent plus passivement l'échéance électorale quinquennale pour peser sur la décision publique.
Dans cette perspective, il a qualifié de scandaleuse et d'inacceptable l'opacité ayant entouré la précédente tentative de révision, exigeant que les citoyens soient non seulement informés en toute transparence de tout projet de modification constitutionnelle, mais qu'ils disposent également d'un droit d'accès direct, bien qu'encadré, au Conseil constitutionnel.
Enfin, Me Mame Adama Guèye a porté le fer dans la plaie en formulant une critique décapante du clientélisme politique et de la captation partisane des ressources de l'État. Il a rappelé que la pratique consistant pour un pouvoir nouvellement installé à confisquer l'appareil d'État et ses richesses au profit exclusif de ses partisans constitue une tare absolue qui traverse toute l'histoire politique du pays, de Léopold Sédar Senghor à Bassirou Diomaye Faye, en passant par Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall.
Qualifiant le clientélisme de véritable détournement de voix et de déni d'égalité démocratique, il demande l'inscription explicite dans la Constitution de l'interdiction absolue de ces pratiques assimilées à un détournement d'autorité. Il réclame enfin une définition claire et opérationnelle du crime de haute trahison, l'instauration de mécanismes indépendants de vérification des patrimoines, et la consécration de critères stricts et incontournables de compétence et d'intégrité pour toute nomination aux hautes charges de la République, mettant un terme définitif au recrutement de personnes dépourvues des qualifications requises.
MAMADOU DIOP






