La flambée des prix augmente les inégalités

À Kédougou, la hausse du prix de l’or continue d’attirer entreprises étrangères et orpailleurs orpailleurs
«Nous gagnons notre vie ici, sur le lieu qu'ils veulent occuper», raconte Dienabou Baldé (nom d'emprunt) tout en exerçant l'activité à laquelle elle consacre plus de 12 heures par jour, presque tous les jours de la semaine: chercher de l'or dans une mine à ciel ouvert à Tomboronkoto, dans la région de Kédougou. Elle craint, comme d'autres compagnes, que l'arrivée d'une compagnie minière étrangère ne la prive de sa source de revenus. Paradoxalement, la situation que vit Baldé est similaire à celle d'autres villages de cette région. Les mines industrielles arrivent avec des promesses d'investissement et de création d'emplois, mais elles impliquent également le déplacement des communautés qui étaient déjà là avant - y compris les orpailleurs artisanaux qui, à Tomboronkoto, sont majoritairement des femmes.
Alors que le prix de l'or monte, l'incitation à venir le chercher augmente pour tout le monde, et les orpailleurs de toute l'Afrique de l'Ouest doivent faire face à des entreprises très capitalistes et à des machines venues d'Australie, du Royaume-Uni, de la Chine et des États-Unis. Au moment d'écrire cet article, le prix sur le marché mondial est de 4700 dollars l'once, un prix multiplié par 2,6 par rapport à celui d'il y a trois ans. Alors que les tensions géopolitiques s'emparent du monde, de plus en plus de banques centrales, d'entreprises et de gestionnaires de fonds achètent de l'or pour s'assurer une valeur refuge en cas d'effondrement général. C'est, ironiquement, la même décision que prennent, à une échelle complètement différente, les petits producteurs qui viennent chercher leur subsistance dans des endroits comme Tomboronkoto ou Bantakokouta. Par leur travail, ce sont eux, en fait, qui permettent le fonctionnement du reste de la chaîne. Un travail invisible pour lequel ils sont payés, de manière irrégulière, chaque fois qu'ils parviennent à trouver une petite quantité d'or. Le reste du temps, ils le cherchent.
L'or gagnera également en importance à mesure que la transition énergétique progressera, car c'est un excellent conducteur d'électricité qui remplit «des fonctions critiques dans les ordinateurs, les équipements de communication, les vaisseaux spatiaux, les moteurs d'avions à réaction et une multitude d'autres produits» selon l'US Geological Survey.
À Bantakokouta, une autre localité de la région de Kédougou, Youssou Touré (nom d'emprunt) s'enfonce dans un trou pouvant atteindre quarante mètres pour faire son travail. Il reste plus d'une heure à l'intérieur, et quand il ressort, il nous reçoit pour nous expliquer son quotidien : « C'est comme une loterie, tu peux gagner, tu peux ne pas gagner, tu peux perdre la vie ou tu peux être blessé », dit-il.
Dans la région, il y a des personnes de 19 nationalités différentes, explique Tabara Cissokho, coordinatrice de l'organisation Publiez ce que vous payez. La mission de Cissokho est de prévenir et de servir de médiateur entre les communautés affectées et les entreprises présentes dans la zone : «Au-delà de cela, on fait la dissémination des rapports ITIE chaque année. Parce que chaque année, quand les rapports ITIE sortent, c'est à l'antenne de Publiez ce que vous payez d'aller aux fins fonds de la région, pour donner des informations synthétisées à ces communautés. Pour qu'elles puissent savoir réellement combien toutes les entreprises qui sont implantées dans la région versent à l'État et comment cet argent est utilisé.»
Des promesses contaminées
L'or s'est imposé au cours de la dernière décennie comme l'une des principales exportations du Sénégal. En 2004, le pays a exporté 160 kilos, pour lesquels il n'a perçu qu'un million de dollars. En 2024, il a exporté 14,5 tonnes pour une valeur de 930 millions de dollars, selon la base de données de l'ONU Comtrade. La majeure partie de l'or finit dans trois destinations : la Suisse, les Émirats arabes unis et l'Australie. Cependant, ces chiffres comportent des nuances: d'une part, ces montants doivent être partagés avec les entreprises minières, qui sont généralement propriétaires de la majorité des parts des projets - et assument la plupart des coûts. La mine de Sabodala, la plus grande productrice d'or du pays, est détenue à 90 % par Endeavour Mining. D'autre part, les chiffres n'expliquent pas la réalité sur le terrain, comme le raconte Cissokho. À la pollution, liée à toutes les activités minières, il faut ajouter l'augmentation du coût de la vie ou la discrimination à l'égard des femmes.
« L’impact économique est très important. Aujourd’hui, notre train de vie est devenu très élevé. Avant, le kilo de viande, ne coûtait même pas 1500 francs CFA. Aujourd'hui, on se retrouve à 4000 francs, alors que la majeure partie des gens ne travaillent pas dans ces mines », raconte Cissokho, qui ajoute un autre regard lié à la discrimination de genre. Les femmes travaillent avec les hommes, mais doivent aussi s'occuper des tâches domestiques. Elles sont souvent absentes au moment de partager les bénéfices de l'orpaillage artisanal, ce qui les laisse dans une situation compliquée : elles sont les premières à travailler, mais les dernières à recevoir. L'utilisation du mercure, ajoute Cissokho, laisse aussi les travailleurs locaux sans protection: dans l'orpaillage artisanal, ils travaillent sans aucun type de protection. « Elles sont exposées et souvent, c'est des femmes âgées qui sont dans les sites, même dans les maisons, elles font le traitement et il y a des produits qui sont là. Cela cause des problèmes de santé. Nous sommes confrontés à des maladies nouvelles, qui n’existaient pas avant. Mais il est difficile pour les médecins d’établir le lien avec les exploitations.»
Dans les mines industrielles, l'un des principaux défis est le transfert de compétences, au-delà du nombre d'emplois créés. C'est pourquoi Cissokho reconnaît l'importance des chiffres publiés par l'ITIE, mais elle invite à aller plus loin : « Ces rapports nous renseignent par exemple qu’il y a plus de travailleurs locaux que d’étrangers, mais ces derniers gagnent bien plus, parce qu’ils occupent les emplois les plus importants. Je pense qu’il faut faire en sorte qu’il y ait un transfert de compétences, renforcer davantage les compétences locales pour qu’ils puissent occuper n’importe quel emploi. »
En 2020, la crise du Covid-19 a secoué le monde entier, y compris le Sénégal. Depuis lors, le pays a exporté plus de 80 tonnes d'or pour une valeur de 4,4 milliards de dollars. De nombreux Sénégalais estiment ne pas avoir bénéficié de cette richesse. Pour l'économiste Demba Moussa Dembelé, cette situation découle de l'architecture du système financier international : «Il y a des publications qui montrent que chaque année, l'Afrique perd des dizaines de milliards de dollars sous forme de flux financiers illicites. Et la principale source de ces flux financiers, c'est le secteur minier. Ici au Sénégal, comme au Nigeria, comme en Tanzanie ou comme ailleurs, le secteur minier est la principale source de flux financiers illicites. Et donc, le bilan est négatif. L'argent qui est produit, une bonne partie reste à l'extérieur.»
Selon l'organisation Swissaid, le continent africain a perdu entre 23 et 35 milliards de dollars par an en raison de la sous-évaluation des ventes d'or au reste du monde. Entre 321 et 474 tonnes sortent d'Afrique sans être déclarées au fisc, selon la même Swissaid. Pour le Sénégal, le montant des pertes entre 2013 et 2022 s'élève à environ 2,4 milliards de dollars, avec 36 tonnes sorties clandestinement du pays.
Le défi des comptoirs
La collecte de l'or produit de manière artisanale est l'un des principaux défis, tant pour le Sénégal que pour d'autres producteurs d'or de la région. À peine 10 % est collecté par l'État, et le reste sort en grande partie par le Mali - à destination des Émirats arabes unis. Tabara Cissokho raconte que pour les orpailleurs, le problème est avant tout financier : les comptoirs des circuits officiels n'ont souvent pas assez d'argent pour les payer. La nécessité de couvrir les factures du quotidien finit par pousser les orpailleurs hors des frontières du pays : «Quand tu pars au Mali, le prix est plus élevé et il n’y a pas trop de contraintes, tu écoules facilement ton produit et tu reçois ton argent. Au comptoir, on te fait parfois attendre pour défaut d’argent », commente Cissokho. Et elle conclut: «Les orpailleurs ne peuvent pas attendre. Ils ont besoin de manger.»
Dans une certaine mesure, la situation de l'or à Kédougou reflète une série de défis communs avec le reste du pays. Les besoins à court terme - obtenir des revenus - priment sur des facteurs plus structurels -le respect de l'environnement- dont les conséquences sont déjà négatives. La pollution de l'eau, combinée à la sécheresse, rendra difficile l'autosuffisance alimentaire des habitants de Kédougou. Ils dépendront ainsi davantage des importations de nourriture, arrivant dans certains cas par le port de Dakar. Toute hausse du prix de l'essence renchérira automatiquement tous les produits alimentaires d'une région frappée par le chômage. Pour Mamadou (nom d'emprunt), ce choc entre le court et le long terme est devenu le grand facteur explicatif de sa vie: il est venu à Bantakokouta temporairement pour obtenir de l'argent à investir dans une parcelle agricole ou un commerce. Et cela fait déjà dix ans, et il est toujours coincé dans la mine.
Le Sénégal, qui dispose d'importantes ressources naturelles, se demande depuis des années comment le pouvoir politique pourrait contribuer à transformer ces richesses en bien-être pour sa population. Malheureusement pour les populations, la découverte d'une dette bien plus importante que prévu, en septembre 2024, a augmenté les difficultés du gouvernement.
Sorti tout juste de la mine après une heure de fouille minutieuse, il retrace le parcours périlleux qui l'avait mené de depuis son village natal, près de la frontière avec «Le manque de choix c’est un choix», confiait-il, stoïque.
Par Núria Vilà Coma et Jaume Portell Caño






