Publié le 6 Apr 2017 - 08:34
LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Ces courtiers du développement vous trompent Monsieur le Président

 

Monsieur le Président de la République,

Je vais devoir faire mauvaise fortune bon cœur en me livrant à un exercice que j’abhorre; le genre épistolaire consistant à s’adresser au chef de l’Etat par le biais d’une adresse publique. Je l’abhorre
disais-je, compte tenu d’un certain respect voué au principe hiérarchique. La plus haute institution du pays est en effet représentée partout dans le pays par les différents échelons du pouvoir décentralisé. A cette aune, la personne qui incarne l’illustre fonction est réputée bien informée aux moyens de canaux variés.
D’autre part, les dérives et outrances constatées dans la parole publique en général peuvent dissuader toute personne soucieuse d’un minimum de retenue, de faire chorus avec le tumulte ambiant.

Ces précisions faites, je m’adresse à votre honneur, en tant que citoyen, élu local et responsable associatif, pour partager avec votre Excellence, la situation économique et sociale de la commune de Léona, ex-Communauté rurale du même nom, dans le département de Louga. Une communauté qui aurait reçu plus de 30 milliards de F CFA d’investissement en 10 ans, compte non tenu du budget accumulé de la collectivité locale pendant la même période.  Une manne financière dont on se demande encore où est-ce qu’elle est bien passée? Tellement les réalisations sont maigrichonnes comparées aux milliards déclarés
investis. Un contre-exemple qu’on ne souhaite pas voir faire tache d’huile dans le reste du Sénégal.

C’est à cette aune, et au nom de votre appel inaugural de votre magistère à « une gestion sobre et vertueuse » que je me permets, dans une démarche citoyenne d’attirer votre attention.

Notre collectivité locale, peuplée de quelque 35 000 âmes réparties dans plus de 100 villages et hameaux, s’étend sur 415 km2. Avec une frange côtière d’une vingtaine de kilomètres, elle est bien dotée par
dame nature. Le climat y est doux, l’horticulture florissante, une agriculture sous pluie qui occupe encore une bonne partie de la population et un secteur de  la pêche prometteur.

Et puis, vous nous aimez bien Monsieur le président de la République. La preuve par les chiffres. Depuis votre accession à la magistrature suprême, c’est la 3ème fois que vous nous faites l’honneur de nous rendre visite à Léona.

La première fois, c’était en 2014 pour les besoins de la célébration de la Journée nationale de l’horticulture à Potou. Vous y êtes revenu le 20 février dernier pour le lancement des activités de la phase 3 du Programme d’urgence de développement communautaire (PUDC), avec la réalisation dans notre commune du 1er forage sur les 251 que compte le programme au niveau national. Enfin, le jeudi 30 mars dernier, vous avez inauguré le quai de pêche, flambant neuf, de Potou Sur mer. Si je prends en exemple notre collectivité locale, ce n’est pas par hasard. Elle est sans doute, toutes proportions gardées, la collectivité locale qui a reçu, depuis plus de 10 ans, le plus d’argent au Sénégal.

Où sont passés les milliards ?

Une grande sollicitude accompagnée d’investissements financiers considérables. Nous vous en sommes  très reconnaissants. Toutefois, Monsieur le Président de la République, vous n’auriez jamais dû être à Léona pour inaugurer un forage au village de Ngouffatt, il y a un mois si le Projet « Villages du Millénaire » (PVM), déroulé de 2006 à 201 ne s’était soldé par un échec retentissant.

En effet, pendant toute cette décennie, « ce projet consistant en une intervention multisectorielle dans des villages du continent africain à fort potentiel de développement, mais pâtissant de poches d’extrême pauvreté », n’avait ciblé dans tous le Sénégal que ce qui fut alors la communauté rurale de Léona. Le PVM proposait de s’attaquer  l’ensemble des aspects de la pauvreté de façon simultanée. Ainsi, plusieurs milliards de FCAF sont déclarés investis dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’agriculture et des pistes de production pour un résultat plus que lamentable. Où sont passés tous ces milliards ? Que sont devenus les actifs  et le legs transférés à la commune de Léona à la fin du projet en décembre 2015 ? Telles sont les questions que se pose tout résident ou observateur honnête qui a suivi les péripéties de ce « Projet Village du Millénaire », né d’un partenariat entre le Earth Institut de l’Université de Columbia aux
Etas unis, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’Organisation Millennium Promise et le Millennium Villages International.

Il y a certes des réalisations et acquis positifs. Le taux de scolarité a beaucoup progressé avec une part décisive du budget de l’Etat. Trois postes de santé ont été construits ou habilités, du personnel affecté et payé par le projet. Mais, aucun d’entre d’eux n’égale, ni en envergure, ni en matériel ou en coût, le poste de santé de Médina Thiolom construit et équipé sur fonds propres (plus de 100 millions de francs) par une association de de résidants et de ressortissants de la commune de Léona. Des efforts considérables ont été consentis dans le domaine hydraulique. Mais des travaux entamés restent à l’état de chantier alors que le projet a plié bagages, tandis que son legs est en lambeaux du fait d’une gestion catastrophique, sans compter un foisonnement d’exemples de mauvaise gestion et de détournements de derniers publics, actuellement en instruction devant la Justice.

Monsieur le président de la République, outre vos trois périples dans la commune de Léona - quatre, si on comptabilise le voyage préélectoral que vous y avez effectué le 4 janvier 2011 en tant qu’opposant politique - deux de vos anciens Premiers ministres (M. Abdoul Mbaye et Mme Aminata Touré), ainsi que plusieurs ministres de la République, ont successivement visité Léona et chanté son modèle de développement.

Pour autant, Monsieur le Président, la description que les responsables du PVM leur font faire, les louanges d’une certaine presse « embarquée », les rapports truqués transmis aux bailleurs, décrivent Léona comme un pays de Cocagne qui n’existe que dans leur imagination fertile. Mieux, Monsieur le Président de la République, l’audit indépendant et nécessaire révélera, en n’en point douter, un summum de malversations  et de mauvaise gestion qui ferait oublier les Karim Wade et consorts et relégueraient à l'arrière-plan les accusations qui valent aujourd’hui au maire de Dakar Khalifa A. Sall, son incarcération à Rebeuss.

A la fin du projet, la santé est redevenue malade, l’agriculture chancelante, les quelques kilomètres de pistes plus que cahoteuses. Ironie du sort, le 26 mars dernier à Potou, au moment où le ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural vantait les équipements infrastructurels, les subventions sur  l’engrais et autres sacrifices consentis par l’Etat, le kilogramme d’oignon se négociait à moins de
100 F CFA sur place et des maraichers se demandant où est passée la subvention sur l’engrais. C’est dire, Monsieur le Président de la République que ce ne sont pas les investissements mobilisés ou déclarés qui font défaut, mais bien ce qu’en ont fait les courtiers du développement, scandaleusement accrochés aux basques de responsables des collectivités locales.

Monsieur le Président de la République,
Le « modèle » de Léona, tant chanté, au point d’inspirer le PUDC, mérite qu’on s’y attarde. La réalité quotidienne est en effet tout aux antipodes de que l’on veut bien faire croire. Elle est palpable. Elle est têtue. Il suffit d’aller sur le terrain, interroger les villageois ainsi que les vrais acteurs du développement. Le sentiment d’injustice est fort. La colère sourde risque de gronder dans les urnes les soirs de scrutins.
Avec ma très haute considération,

Cheikh DIOP, Conseiller municipal de Léona,

Secrétaire général de l’Association pour le développement de la commune de Léona
ADECOL

 

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