Publié le 24 Aug 2026 - 12:41
 CHRONIQUE HOMMAGE À DANSOKHO

Le Piège suprême

 

‘’Ô pays, mon beau peuple’’, qu’est-il donc arrivé à notre si glorieux pays pour que la descente infernale dans les sous-sols glauques de la République, ne s’arrête jamais ? Concours de bêtises dans les bas-fonds politiques autour de ‘’caisses noires’’. Discours de bordel en pleine République avec un retour en scène de l’affaire Adji Sarr, par le truchement de sa ‘’jumelle’’ de Sweet Beauty, Ndèye Khady Ndiaye. On en oublie.

L’exemple commence par le sommet, on parle du Président de la République comme si on s’adressait à un braqueur de station d’essence, du Président de l’Assemblée nationale, comme d’un vulgaire gérant de bordel… On ne s’encombre pas outre mesure des conséquences bien désastreuses de ces débats sur la société, surtout dans sa frange la plus jeune.

Lorsqu’on grandit dans une famille où papa et maman s’injurient à longueur de journée, on finit par intégrer l’écart de langage dans un couple comme quelque chose de bien normal. Et l’on grandit fatalement avec cette tare, pour la reproduire, souvent inconsciemment lorsque la maturité d’âge se présente.

La zone de crainte pour l’avenir de nos institutions devrait, plus qu’ailleurs, se situer à ce niveau. L’on ne mesure pas encore l’action nocive de ces live à longueur de journée sur la santé mentale nationale des citoyens, qu’ils soient mineurs ou même majeurs avec un âge psychologique bien souvent immature. Qu’ils soient étudiants, femmes de ménage, vigiles, marchands ambulants etc.

Il est vrai que ce sont les politiques eux-mêmes qui ouvrent la boîte aux pandores. Lorsqu’on parvient à prendre le pouvoir grâce à une éthique d’action fondée sur le ‘’gatsa-gatsa’’ et la manipulation de masse, on peut avoir des difficultés à instaurer un langage politiquement correct une fois au perchoir. Et pourtant il faudra y arriver. Comment faire ? Voilà une bien périlleuse équation nationale qu’il faudra pourtant résoudre. Sommes-nous suffisamment lucides, après plusieurs années dans le noir, pour nous sortir de ce piège, dans le contexte actuel complexifié par une crise économique d’une réelle gravité ?

Amath Dansokho, dont l’anniversaire de la disparition est en vérité le prétexte de ce papier, savait adopter un langage rugueux dans l’opposition. Voilà un homme à qui l’Histoire aurait pardonné de vouloir tout brûler. La clandestinité du PAI, treize années d’exil entre 1964 et 1977, la prison à plusieurs reprises : personne n’avait davantage de motifs de tenir la République sénégalaise pour une coquille vide, un décor de théâtre au service des mêmes. Le communiste de Kédougou avait toutes les raisons d’être un homme de la table rase. Il ne l’a jamais été.

Amath avait compris, bien avant nos bavards d’aujourd’hui, cette chose pourtant simple : que l’on peut vouloir chasser celui qui gouverne sans souhaiter que la place devienne inoccupable. Que l’opposant du jour héritera exactement des institutions qu’il aura laissées debout - ou des ruines qu’il aura contribué à faire. C’est peut-être là son legs le moins commenté. Il avait assez de discipline de vie, une bonne connaissance des vertus de la discussion et un sens politique bien aiguisé pour ne pas dépasser certaines frontières.

Me Abdoulaye Wade lui-même, pour aventurier qu’il pouvait apparaître à certains moments de la vie politique, savait modérer son discours, pour éviter disait-il, ‘’de marcher sur des cadavres pour aller au Palais’’.  Et lorsque Dansokho et Me Wade se sont retrouvés face à face, après une brève période de co-gestion du pouvoir, ils se sont férocement combattus, presque 12 ans durant, mais en prenant le soin de ne jamais ébranler les sacro-saintes fondations de la République.

Face aux dérives du pouvoir de Me Abdoulaye Wade, nos politiques ont su créer, un espace vertueux de rassemblement – qu’il s’appelle, Coalition pour l’alternative, Cadre permanent de concertation ou Benno Siggil Senegal - en connexion avec les masses populaires. Cela suppose de l’idéologie, de l’organisation, de la méthode et de l’éthique.

L’idéologie d’abord, parce qu’on n’insulte que faute d’arguments ; un corpus de pensée dispense de la grossièreté, il donne à dire autre chose que sa colère. L’organisation ensuite, car un parti structuré choisit ses porte-parole et répond de leurs mots, là où il n’y a plus que des militants en direct sur les réseaux, chacun parlant au nom de tous sans que personne ne réponde de rien. La méthode, surtout : le Cadre permanent de concertation ne fut pas un slogan, mais un lieu où l’on négociait des règles avant d’aller au combat.

L’éthique enfin, qui ne s’écrit dans aucun code, cette frontière que l’on porte en soi et que nulle loi ne saurait remplacer. Quatre exigences que l’on appelait autrefois, tout simplement, la formation politique. Elle a disparu de nos partis. Le vide qu’elle laisse s’appelle l’invective.

L’intériorisation des lignes rouges à ne point franchir, devrait être la balise politique à protéger, pour éviter de rendre la place inoccupable. Car, il ne faudrait point s’y tromper, on peut bien se permettre de transformer à coups de scalpels, les habits de la République, en lambeaux, pensant de façon bien idiote qu’on le fait contre la personne physique qui en occupe la place principale. Mais oublier que Bassirou Diomaye Faye passe et que son successeur ne pourra porter que les habits qu’on lui aura laissé sur le trône, relève de la puérilité. Le piège suprême est donc le suivant.

Si le respect dû aux Institutions de la République meurt dans le cœur de ses citoyens, personne ne pourra le ressusciter, sans créer une grande violence. Et c’est le pays entier, le peuple et les élites politiques en premier, qui en pâtiront. Un bon philosophe et mathématicien, Blaise Pascal défendait dans ses Pensées qu'un magistrat en robe et perruque impose le respect non par sa raison mais par l'effet qu'il produit sur l'imagination du peuple. Les sentiments de respect qu’on peut et doit éprouver vis-à-vis des institutions, la soumission à la loi et l’amour de la patrie sont loin d’être indestructibles. Bien au contraire, ils sont d’une grande fragilité.   

L’espace public ne peut pas se réduire à un jeu de ping-pong d’insanités et de petitesses. Et bien souvent, c’est le déficit de niveau, dans les capacités intellectuelles des nouvelles élites politiques qui crée cette faille au cœur de la République. La rugosité du discours est aussi l’indice de peurs cumulées. Peur de l’avenir, déficit de confiance en ses capacités, peur d’une mort politique prématurée, peur d’un réveil brutal des masses endormies etc. La somme de ces peurs crée une sorte de culture extrémiste qui consiste à distiller le chaos, si rien ne se passe comme prévu. Formule kamikaze !   

Mahmoudou WANE

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