Publié le 30 Jul 2013 - 20:00
À LA DÉCOUVERTE DE LA PÊCHE SOUS-MARINE OU ''PLONGÉE''

Cet ''art'' périlleux de gagner sa vie

 

Pêche au harpon, pêche sportive, pêche sous-marine, les noms sont variés pour dénommer ce que, de Ngor à Yoff, en passant par Soumbédioune, on connaît sous le vocable de ''plongée''. À l'origine une discipline sportive, la pêche au harpon est devenue un métier en vogue dans les communautés de pêcheurs lébous. Des milliers de jeunes se sont jetés à corps perdu dans cette forme de pêche qui fait recette. Toutefois, un lourd tribut lui est payé en retour. Les accidents y sont fréquents, les morts aussi. Mais l'appât du gain reste le plus fort. EnQuête vous plonge dans les vagues, flux et reflux de ce métier en vogue.

 

13h30mn sur la plage de Yoff, des pêcheurs, partis tôt le matin en mer, commencent à revenir. Aidés des populations riveraines, surtout de jeunes gens, ils s'emploient à sortir leurs pirogues de l'eau. A la queue leu leu, tout ce beau monde tire sur une corde qui s’enfonce dans l'eau. Elle est attachée à une pirogue située à quelque 100 m du rivage et ballottée par les vagues qui la font tanguer légèrement. Trente (30) mètres plus loin, c'est le même spectacle de jeunes gens qui halent une autre pirogue. Sur cette plage, sont rangées côte à côte plus d'une trentaine de pirogues. L'affluence n'est pas énorme, à cette heure avancée de la matinée. Car, le soleil est au zénith et une chaleur accablante s'abat comme une chape de plomb sur les vendeuses de poissons, pêcheurs, enfants, vieux pêcheurs à la retraite,... qui se meuvent sur la plage. Sauf pour une nuée de petits enfants qui jouent sur le sable blanc et font, de temps en temps, trempette dans l'eau.

Les pêcheurs au harpon, communément appelés ''plongeurs'', sont une petite communauté forte aujourd'hui de 400 pêcheurs dont 300 jeunes dans ce village de Yoff. ''Il n'y a pas de travail. Beaucoup de jeunes se sont réfugiés dans la plongée'', avance Babacar Diagne, en short noir et tee-shirt bleu dégoulinant d'eau. Il rentre à peine de sa virée matinale en mer. D'ailleurs, il ne cesse de loucher par dessus notre épaule, histoire de surveiller l'opération de halage de son embarcation. La quarantaine, Babacar a l'impression d'être plongeur depuis toujours. Il pratique aussi bien l'apnée* que la plongée avec bouteille. Fils de plongeur, il a été initié au métier très tôt et le pratique pour gagner sa vie, depuis 1984. Aujourd'hui, il a fait de l'apnée et a attrapé 5 langoustes. A la pesée cela rapportera ''12 500 francs''. ''Ça suffira à peine pour assurer la dépense quotidienne'', révèle-t-il avec le sourire. ''C'est la période morte, il n'y a pas beaucoup de poissons''. Il faudra attendre le mois de janvier pour que les bonnes affaires reprennent. Il se laisse aller à quelques confessions et révèle que la pêche sous-marine est pratiquée à Yoff depuis les années 40, même si à l'origine c'était une histoire de famille. C'est également valable aujourd'hui.

 

De père en fils

Nous sommes rejoints par  Magib Samb, qui revient d'une virée en mer. Il ne pratique que l'apnée. Aujourd'hui, la pêche n'a pas été bonne. Il est rentré bredouille. Qu'importe, il s'en remet à Dieu et compte repartir le lendemain. ''Nous sommes dix frères dans la famille à faire la ''plongée'', révèle le nouveau venu, après s'être livré à des exercices d'étirement. ''De 1960 à 1975, poursuit-il, la plongée était l'affaire de  3 familles : Samb, Thiaw et Ndiène. Mon père, Ibrahima Samb, fait partie des premiers à avoir embrassé le métier. C'est lui qui a initié beaucoup de ses amis aux ficelles du métier. Il a même été désigné champion d'Afrique de plongée en 1961. Cela doit figurer dans les archives des journaux de l'époque. Il pouvait rester 5 minutes sous l'eau sans respirer''. Son ami Babacar Diagne conforte cette idée de lignage. Deux de ses enfants font déjà la plongée, de même que ses neufs petits frères.

L'idée de faire autre chose que le pater ne leur a jamais traversé l'esprit. Toutefois, apprendre le métier demande de la patience et des années d'apprentissage. Pendant des années, le papa part en mer avec deux fils. Lorsque le plus âgé acquiert les rudiments du métier, on lui dégote le matériel pour qu'il aille de son côté. Il prend sous son aile un frère plus jeune ou son fils. Le papa prend un autre. Ainsi de suite.

 

Un métier à  risques

Si la pêche sous-marine rencontre beaucoup de succès au sein des communautés de pêcheurs de Yoff, Ngor et Soumbédioune, elle demeure un métier dangereux, immanquablement fatal à celui qui n'en maîtrise pas les fondamentaux. C'est l'avis de Pa Diagne. Lui, c'est le doyen des plongeurs de Yoff. ''C'est le seul à son âge qui plonge jusqu'à présent. Il a été épargné par les accidents'', dit de lui Alla Ndiaye, président de la plage de Yoff Tonghor.

Du haut de ses 78 ans, Pa Diagne n'imagine pas un jour sans plongée. Le patriarche ne se rappelle pas la date à laquelle il a commencé la pêche à harpon. ''Tu n'étais pas né'', rétorque le vieux avec aplomb. Les cheveux à peine grisonnants, il a gardé toute sa vigueur. Le métier demande de l'endurance et tous ces pêcheurs s'entraînent la nuit. Avec son ensemble de jogging noir et blanc, assis à l'intérieur d'une cabane (Mbar mi) à l'abri du soleil sur la plage, Pa Diagne se remet, en compagnie d'amis et de parents, de son expédition matinale en mer. Son secret ? Lui, le seul rescapé de sa génération, pointe le doigt sur son nez et déclare: ''Je n'ai qu'une seule vie. Je fais attention et ne vais jamais au-delà de mes limites''. Il ne plonge jamais au-delà de 20 m.

 

''Je suis un miraculé''

Une sagesse et une mesure dont devraient s'inspirer les plus jeunes. Car, les accidents de plongée sont monnaie courante et dans ces cas, c'est souvent la mort ou la paralysie. ''Ici à Yoff, il y a des jeunes qui sont aujourd'hui paralysés. Deux d'entre eux continuent d'aller en mer'', révèle Alla Ndiaye. ''Je me considère comme un miraculé'', confesse Babacar Diagne, plongeur de 41 ans et polygame (3 femmes et beaucoup d'enfants). ''J'ai eu un accident de décompression* en 1989. En ces temps-là, je plongeais jusqu'à des profondeurs de 50-60 mètres. Heureusement qu'il y avait encore la marine française qui m'a sauvé. J'ai été recueilli et introduit dans un caisson de décompression*, de 11h du matin jusqu'à 22h. En entrant dans le caisson, je portais un short rouge, quand on m'a sorti, il était devenu blanc. Même ma peau avait une couleur blanchâtre. Après cet épisode, je suis resté paralysé pendant un long moment. Grâce à la rééducation, j'ai pu remarcher. Ensuite, j'ai essayé de comprendre ce qui m'était arrivé. Depuis lors, je ne vais plus à certaines profondeurs. Je me contente de 20 m''.

 

Ivresse des profondeurs

Miraculé, Makham Fall, 40 ans, plongeur à Soumbédioune, l'est également. Il est passé à deux doigts de la paralysie. ''J'étais à 50 m de fond lorsque j'ai eu un problème avec ma bouteille. J'ai pu regagner la surface, sans avoir fait de paliers*. Aidé par mon compagnon, j'ai pu réintégrer la pirogue. Il me fallait coûte que coûte une autre bouteille pour retourner dans l'eau et faire les paliers, sinon c'était la paralysie ou pire encore. Sur le chemin du retour, je commençais à perdre connaissance, lorsqu'on a aperçu un autre plongeur qui allait en mer. Grâce à sa bouteille d'oxygène, j'ai pu retourner dans l'eau et décompresser. C'est ce qui m'a sauvé''.

Outre les accidents de décompression, l'autre danger qui guette ces plongeurs est ''l'ivresse des profondeurs''. ''Tu somnoles et oublies que tu te trouves dans l'eau'', indique Makham Fall. Et dans ces cas,  prévient Babacar Diagne : ''Il faut avoir beaucoup de maîtrise. La seule chose à faire est de remonter au plus vite et de se stabiliser en demi-profondeur, à 20 ou 15 m de la surface''. Depuis un certain temps, les accidents sont devenus plus fréquents parmi les plongeurs. Cela s'explique par plusieurs facteurs combinés. De nombreux pêcheurs, mus par l'appât du gain, se sont mis à la pêche sous-marine sans pour autant maîtriser les techniques de plongée ou en appréhender réellement les dangers. D'autres se laissent piéger par les poissons qui se faufilent entre les roches qui se referment parfois derrière le pêcheur. Certains oublient de surveiller le niveau de leur bouteille d'oxygène, ce qui est souvent fatal.

 

''Quand je suis malade...''

Quid du danger qui les guette tous les jours ? Ces plongeurs n'en font qu'à leur tête et se considèrent comme des as de la plongée. Nombre d'entre eux n'ont qu'un seul souci : faire plus et mieux que la figure paternelle. Par ailleurs, une relation viscérale les lie à l'eau. Leur vie se résume à aller en mer et à se reposer. La maladie ne saurait être un obstacle. ''Quand je suis malade, je vais en mer et je plonge dans l'eau. Automatiquement après, je me sens mieux'', confie Magib Samb qui envisage mal de rester quelques jours sans entrer dans l'eau. ''Si je reste trois jours sans aller en mer, je sens ma peau se flétrir'', fait-il remarquer. Même son de cloche chez Maram. ''Mon univers se résume à ma maison et à cette baie de Soumbédioune'', dit-il. Dans l'eau, ils se sentent dans leur élément. ''Mon père est devenu paralysé. Mais malgré cela, il partait toujours en mer. On le portait pour le mettre dans l'eau'', raconte Magib.

Business et engouement

C'est un fait, la pêche sous-marine a la cote au sein des communautés lébous. Et pour cause, il y a beaucoup d'argent. ''Entre janvier, février, mars et avril, je gagne au moins 150 000 francs, par jour'', confesse Magib qui ne fait que l'apnée. ''Je plonge jusqu'à 28 m et ne reste que 2 minutes et des secondes dans l'eau. Je mets 30 secondes pour descendre. Je prends 45 secondes pour cibler le poisson et l'atteindre. La remontée est plus lente, à cause de la ceinture de plomb et de la proie''. Le tout sans respirer. Il dit s'assurer que le poisson est là avant de plonger. ''C'est la pratique et la connaissance des habitudes du poisson qui nous guident. Nous connaissons les bons coins'', dit-il. Il faut dire que les chiffres varient. Ceux qui plongent avec bouteilles gagnent jusqu'à 800 000 francs, par jour, selon certaines indiscrétions. De plus en plus, ils déposent des ''épaves'' au fond de l'océan et les poulpes viennent s'y réfugier. Lesdites ''épaves'' sont construites avec des pneus superposés à l'aide de cordes ou autre, disposés en demi-cercle sur le sol marin.

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