Publié le 15 Jun 2018 - 01:26
AFFAIRE PRODAC

Les déballages de Green 2000

 

Le berger répond à la bergère. Ces derniers temps, le rapport de l’Inspection générale des finances a fait les choux gras de la presse nationale. Pour la première fois, l’entreprise israélienne Green 2000, mise au banc des accusés, sort du bois et porte la réplique à ses détracteurs. A l’en croire, si les 4 domaines agricoles communautaires concernés ne sont toujours pas livrés, c’est exclusivement de la faute du ministère de l’Economie et des Finances avec les nombreux retards de paiement.

 

Green 2000 brise le silence. Dans un document bien détaillé, l’entreprise israélienne bat en brèche les accusations portées contre elle par l’Inspection générale des finances (Igf). Il ressort de leurs déclarations que le Sénégal n’a qu’à s’en prendre au ministère de l’Economie, des Finances et du Plan et au bailleur Locafrique, si le programme a connu des lenteurs. ‘’Si les termes du marché T1962 /15, objet du contrat signé le 28 août 2015, validé le 15 septembre et approuvé le 21 septembre 2015 avaient été respectés par la partie sénégalaise, les 4 Dac auraient été livrés clé en main en novembre 2016’’, informe la société israélienne.

Cette précision faite, Green 2000 est revenue sur les principaux faits de l’espèce. A ceux qui l’accusent d’avoir bénéficié d’un gré à gré, l’entreprise rappelle que c’est par décision n°198/15/Armp/Crd du 15 juillet 2015 que l’Armp a autorisé le Prodac à passer par entente directe avec elle le marché T 1962/15 objet du contrat immatriculé et signé le 28 août 2015. C’était pour la réalisation des quatre premiers domaines agricoles communautaires (Dac), pour un montant total de vingt-neuf milliards six cents millions cinq cent trente-six mille francs Cfa (29 600 136 000). Mieux, le document explique que contrairement aux indications de certains, il y avait bel et bien un cahier des charges annexé au contrat purement administratif. Ce document, affirme l’entreprise, avait bien fixé les détails techniques des réalisations et des équipements qui lui ont été commandés. Le 15 septembre 2015, le contrat a été validé par la Direction centrale des marchés publics (Dcmp) et approuvé par le ministre du Budget le 21 septembre 2015.

La convention de financement intervenue cinq mois après la signature du contrat

Par rapport au retard dans l’enregistrement du contrat, la société israélienne souligne : ‘’Ayant appris que la mobilisation des fonds nécessaires à l’exécution dudit marché n’était pas encore effective, il était plus pertinent d'attendre la confirmation du financement avant de procéder à l'enregistrement du contrat, juste après le processus ayant abouti le 21 septembre 2015’’. Malheureusement, explique la note, ‘’il aura fallu attendre 5 bons mois, après que le contrat a été signé, pour qu’enfin la convention de financement du projet soit conclue le 22 février 2016 par le ministère de l’Economie, des Finances et du Plan avec la compagnie Locafrique. A ce titre, le bailleur, Locafrique, était tenu de mobiliser les ressources le 21 mars 2016 au plus tard’’, fait savoir le document.

Voilà ce qui explique, si l’on en croit la note, le retard déploré dans la notification. Une formalité intervenue le 24 mars 2016 à travers l’ordre de service n°000151Mjecc/Sg/Cab/Sp lui demandant de démarrer immédiatement les travaux objet du contrat. A partir de cette date, Green 2000 s’est engagée à atteindre l’exécution complète des 4 Dac en huit mois.

Les capacités de Locafrique remises en cause par Green 2000

Chat échaudé craignant l’eau froide, la société israélienne décide de prendre ses précautions. Le document précise : ‘’Echaudée par les lenteurs déjà enregistrées dans le processus de mobilisation de ce financement, depuis la signature du marché, Green 2000 avait de très bonnes raisons de s’inquiéter quant à la capacité du bailleur à mobiliser  le financement requis en respectant scrupuleusement le plan de décaissement validé par le ministère de l’Economie, des Finances et du Plan.’’ Et les craintes, d’après l’entreprise, se sont justifiées ultérieurement. ‘’C’est seulement le 5 mai 2017 (soit 10 mois après l’émission de l’ordre de service) que le bailleur a pu compléter la totalité de l’avance de démarrage, alors que Green 2000 avait déjà largement commencé les travaux sur les 4 sites’’, informent les Israéliens. Mieux, poursuivent-ils, ‘’à la présentation de la facture de l’avance de démarrage des 20 %, faite le 28 avril 2015, le premier décaissement n’a été reçu que le 1er juin 2016, représentant à peine 5 %, après des multiples tâtonnements. Au 8 juillet 2016, c’est-à-dire 11 mois après la signature du contrat, le bailleur n’avait pu mobiliser que 5 % de l’avance de démarrage, malgré des relances formelles restées sans réponse écrite’’. ‘’Comment Green 2000 pouvait-il donc cautionner à 100 % une avance de démarrage qui était saucissonnée et dont la mobilisation était dès lors totalement incertaine ?’’, s’interroge la société israélienne.

‘’Le préjudice subi du fait des retards de paiement est énorme’’

Green 2000 rappelle, par ailleurs, qu’elle est la seule compagnie dépositaire du modèle Astc qui se rapproche le plus de la philosophie des domaines agricoles communautaires. Elle montre sa bonne foi : ‘’Fidèle à sa réputation forgée par une expertise avérée et des décennies d’expériences à travers le monde, et soucieuse de respecter les délais contractuels, Green 2000 avait, dès la signature du contrat, mobilisé 4 équipes d’experts de très haut niveau dont elle avait commencé à assurer la prise en charge’’. Car, selon la société israélienne, il était question de démarrer les 4 sites en même temps.

Green 2000 avait, au même moment, passé la plupart des commandes pour tenir compte du temps d’acheminement des équipements jusqu’au port de Dakar. ‘’Ce sont donc ces aspects pratiques et pragmatiques que Green 2000 avait tenu à assurer d’abord, en connaissance de causes’’. ‘’Pour un marché qui aurait dû être exécuté en huit mois, du fait de la défaillance totale dans la mise à disposition des fonds annoncés à la signature du contrat, le préjudice subi par la compagnie Green 2000 est énorme. Il est à la fois financier et non financier’’, ont-ils ajouté.

Très en verve, les Israéliens accusent : ‘’Le Sénégal a raté l’occasion d’égrener depuis fin 2016 les Dac, un modèle unique dans la sous-région.’’

Les regrets de Green 2000

Selon l’entreprise, la concrétisation des Dac aurait permis la prestation de services agricoles de qualité exceptionnelle à plus de 20 000 producteurs (sur les 4 sites) qui auraient vu leur productivité connaître un bond qualitatif, la formation de plus de 45 000 jeunes entrepreneurs agricoles dans les terroirs concernés, la promotion de 65 000 exploitations diversifiées et rentables, et la création de plus d’une centaine de milliers d’emplois directs et indirects dans les 4 terroirs.

Après les mises au point, les responsables de Green 2000 n’ont pas manqué d’interpeller l’Etat à travers le Prodac.

‘’Il est également important de souligner qu’une chose est de mettre en place les infrastructures qui constituent la base d’impulsion des Dac (rôle et mission de Green 2000), une autre, combien aussi importante sinon plus attendue, est celle de préparer, organiser les acteurs directs qui polarisent la base d’impulsion. C’est là une fonction et un rôle qui incombent au Prodac’’, lit-on dans le document. La compagnie regrette ainsi ce qui s’est passé et se lave à grande eau. ‘’Green 2000 est une compagnie connue et reconnue dans le monde pour son expertise, son professionnalisme, et son intégrité ne saurait souffrir d’aucune contestation. C’est dans cet état d’esprit que nous sommes arrivés au Sénégal pour confirmer cette réputation’’.

En pleine tempête, l’entreprise reçoit dans son compte en Israël plus d’un milliard de francs Cfa

Mais dans l’océan de désespoir qui les a un moment submergés, a surgi une petite note d’optimisme. Green 2000 ne désespère plus de voir ce projet, qu’elle pense formidable, aboutir malgré tout. Le plus cocasse, c’est que malgré le tumulte, au milieu de la tempête soulevée par le rapport de l’Igf, Green 2000 a quand même reçu, le 11 juin 2018, dans son compte, en Israël, un virement de 1,5 milliard de francs Cfa du bailleur. Mais malgré cet effort, la société n’est pas satisfaite, puisqu’elle court depuis 9 mois derrière une facture de 3,6 milliards de francs Cfa.

Ainsi, après avoir réalisé sa part du contrat avec professionnalisme, Green 2000 se désole de devoir subir des payements au compte-gouttes auxquels Locafrique les a habitués depuis le début de l’exécution de ce marché. Elle peste en outre contre les accusations selon lesquelles elle a ouvert un compte en Israël pour se soustraire de la législation sénégalaise. ‘’Nous ne pensions pas que le fait ; pour une entreprise israélienne, de détenir un compte dans une banque en Israël pouvait être considéré comme une tentative de soustraire de l'argent. Il n'y a pas plus contraignant que la législation bancaire en Israël. Green 2000 n'a rien à soustraire et est ouverte à tout type de contrôle de l'effectivité de son travail sur le terrain. L'image et le professionnalisme de Green 2000, bâtis de longue date, ne sauraient être bazardés pour quelque intérêt’’.

Les Israéliens ne digèrent pas non plus les accusations selon lesquelles leur entreprise aurait été chassée du Tchad. ‘’Green 2000 n’a jamais travaillé ni pour le gouvernement du Tchad ni pour aucun privé tchadien. Soutenir que Green 2000 a été chassée du Tchad n'est que pure calomnie’’, dégage-t-on en touche.

Malgré toutes ces péripéties, la société se dit résolument engagée à livrer des domaines agricoles communautaires qui feront la ‘’fierté’’ du Sénégal. Pour ce faire, ils espèrent que toutes les parties prenantes respecteront scrupuleusement leurs engagements. ‘’Si les paiements dus à Green 2000 sont réglés et les décaissements assurés effectivement suivant l’avancement des travaux sur les sites, Green 2000 s’engage à livrer les 4 Dac opérationnels dans les 8 mois à venir’’. ‘’Bannissons la calomnie et travaillons main dans la main en toute franchise et transparence’’, conclut la société israélienne.

PRECISION DE LOCAFRIQUE

Le principal bailleur du Prodac n’a pas tardé à réagir. Dans un document dont ‘’EnQuête’’ détient copie, la société dirigée par Khadim Ba livre sa part de vérité. Morceaux choisis !

Mobilisation des fonds nécessaires

‘’Plusieurs entreprises de la place sont accompagnées par Locafrique dans leurs investissements. Dans le cadre de la mise en œuvre du Prodac, nous avons eu un rôle exclusivement de partenaire financier, donc de bailleur, comme ça pourrait être le cas de n’importe quelle banque de la place. L’Etat du Sénégal, soucieux de mettre en œuvre l’un de ses projets majeurs, a sollicité de Locafrique un financement des Dac pour 29 milliards remboursables sur 5 ans. Ce projet entrant parfaitement dans sa vision stratégique de transformation du secteur agricole, Locafrique a accepté de le financer en mobilisant par ses propres soins les fonds nécessaires. Locafrique, naturellement à titre d’établissement de crédit, se limite seulement à payer au fournisseur Green 2000 selon les modalités prévues par la convention de financement. Elle n’intervient aucunement dans la mise en œuvre des activités.’’

Justification de la suspension des paiements

‘’Les paiements à Green se font sur demande formelle du Prodac qui est le maitre d’ouvrage délégué représentant les intérêts du Sénégal. Cependant, pour bien encadrer l’opération, la convention de financement est liée aux conditions de validité du contrat de marché entre Green 2000 et le ministère de tutelle (ministère de la Jeunesse).

Ayant constaté, comme il ressort dans le rapport de l’Igf, des manquements graves dans la mise en œuvre du projet, Locafrique a d’abord demandé des corrections pour une conformité aux dispositions du code des marchés publics et à la convention de financement. Plusieurs courriers d’alerte à l’ensemble des parties prenantes, y compris le ministre de tutelle,  ont été documentés par l’Igf. Après une année d’approche pédagogique faite de lettres d’alerte, de sensibilisation sur les manquements graves, Locafrique, à titre de partenaire financier de l’Etat, a pris ses responsabilités malgré les pressions et les tentatives de diabolisation dans le projet, pour suspendre tous les paiements. Cette posture a été à la base, entre autres, de la décision des autorités de procéder à un audit du projet pour y voir clair. Et c’est cette posture qui vaut à Locafrique les articles de presse de dénigrement. Locafrique doit être perçue comme étant l’acteur majeur qui a fait éclater le deal qui s’apparente à un crime économique.’’ 

Mame Talla Diaw

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