Héritage commun, destin solidaire au-delà des rivalités sportives

Il arrive que le football, miroir grossissant de nos passions collectives, brouille momentanément la lecture du réel. Il exacerbe les émotions, réveille des susceptibilités et donne parfois l’illusion que l’instant peut effacer le temps long de l’Histoire. Pourtant, comme l’écrivait Fernand Braudel, « les événements sont de la poussière ; seules les structures durent ».
La relation entre le Sénégal et le Maroc appartient précisément à ce temps long, profond, structurant qui résiste aux soubresauts conjoncturels. Le sport : un révélateur non un fondement Une rencontre sportive, aussi intense soit-elle, ne saurait devenir le prisme unique à travers lequel se lisent des décennies de fraternité, de solidarité diplomatique et de convergence stratégique. Le football relève de l’émotion immédiate ; les relations entre États relèvent de la raison, de la mémoire et de la vision.
À ce sujet, Nelson Mandela rappelait avec justesse : « Le sport a le pouvoir d’unir les peuples, mais il ne doit jamais devenir une arme de division. » Le Sénégal et le Maroc ont trop partagé pour se laisser enfermer dans la tyrannie de l’instant. Une fraternité forgée par l’Histoire et la confiance Des figures tutélaires comme Léopold Sédar Senghor et Sa Majesté le Roi Hassan II ont posé les fondations d’une relation qui dépasse les intérêts circonstanciels. Deux hommes d’État, deux intellectuels, deux visionnaires convaincus que l’Afrique devait se penser dans la continuité, la loyauté et la dignité. Senghor affirmait que : « La civilisation de l’universel se construit par l’enracinement et l’ouverture. » Le Sénégal et le Maroc ont su conjuguer cet enracinement fraternel à une ouverture stratégique, notamment sur des dossiers sensibles où la loyauté n’a jamais été à géométrie variable.
La constance comme valeur cardinale La position sénégalaise sur la question du Sahara, assumée avec courage et constance, a parfois eu un coût diplomatique. Mais elle a renforcé un principe fondamental des relations internationales : la crédibilité. Comme le soulignait Henry Kissinger : « Les nations n’ont pas d’amis ou d’ennemis permanents, elles ont des intérêts permanents. » Or, l’intérêt supérieur du Sénégal et du Maroc a toujours été la stabilité, la confiance mutuelle et la solidarité africaine. Des épreuves partagées, des choix assumés De Kolwezi à la crise sénégalo-mauritanienne, les moments de vérité ont révélé la nature réelle des alliances.
Les mots du Roi Hassan II « La Mauritanie est un pays ami, le Sénégal est un pays frère » ne relevaient pas de la rhétorique, mais d’un positionnement stratégique et affectif clair. Ces choix rappellent une vérité énoncée par Raymond Aron : « L’Histoire est tragique parce que les hommes y font des choix irréversibles. » Les choix faits par Dakar et Rabat l’ont été dans le sens de la fidélité et de la fraternité. Désamorcer la passion, restaurer la raison Il est donc impératif, aujourd’hui, de refuser l’escalade verbale, la stigmatisation et les lectures simplistes.
Le football ne doit pas devenir un champ de projection des frustrations géopolitiques ou des colères sociales. Comme le rappelait Hannah Arendt : « La violence commence là où la parole échoue. » Préserver la parole mesurée, responsable et fraternelle est un devoir civique. L’avenir : une responsabilité partagée Le Sénégal et le Maroc ont une responsabilité particulière sur le continent : celle d’incarner une Afrique adulte, capable de gérer ses passions sans renier ses fondements. Une Afrique qui comprend que les rivalités sportives peuvent coexister avec des alliances stratégiques solides.
À l’heure où le monde se fragmente, l’exemple sénégalo-marocain rappelle cette vérité simple formulée par Aimé Césaire : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » La fraternité sénégalo-marocaine, elle, n’est pas décadente. Elle est vivante, éprouvée et tournée vers l’avenir. Conclusion Le coup de sifflet final d’un match ne saurait clore un chapitre écrit par des générations. Le Sénégal et le Maroc sont liés par un héritage commun et un destin solidaire. Le football passera. L’Histoire, elle, demeure. Revenir à de meilleurs sentiments n’est pas un renoncement ; c’est un acte de maturité politique, culturelle et panafricaine.
Alioune Cheikh Anta Sankara Ndiaye
Expert en développement international
Écrivain de la transformation






