Publié le 17 Jan 2026 - 01:35
L’île de Gorée est un lieu de révolte, de liberté et de dignité, mais pas seulement un site de mémoire victimaire de l’esclavage

L’île de Gorée est un lieu de révolte, de liberté et de dignité, mais pas seulement un site de mémoire victimaire de l’esclavage

 

L’île de Gorée, souvent présentée comme un symbole majeur de la traite négrière atlantique, ne saurait être enfermée dans une mémoire exclusivement victimaire. Si elle fut indéniablement un lieu de captivité, de déshumanisation et de souffrance, Gorée fut également un espace de résistances africaines, marqué par des révoltes d’esclaves wolof, qui témoignent de la volonté irréductible de liberté et de dignité des populations asservies.

Les sources historiques signalent en effet au moins deux révoltes d’esclaves wolof à Gorée, en 1749 et 1777survenues dans le contexte du système esclavagiste mis en place par les puissances européennes. Ces soulèvements, bien que durement réprimés, traduisent une réalité essentielle : les esclaves n’étaient pas de simples victimes passives, mais des acteurs historiques conscients, capables d’organisation, de résistance et de refus de l’ordre esclavagiste.

Ces deux révoltes s’inscrivent dans une tradition plus ancienne et large de contestations africaines de l’esclavage, bien avant les abolitions légales européennes. Elles rappellent que la liberté ne fut pas octroyée, mais arrachée par la lutte, au prix de sacrifices considérables.

 Après que les premières rebellions d’esclaves Wolof désolaient leurs colonies en  Amériques, le Roi d’Espagne et Empereur germanique Charles Quint interdit par décret, le 11 Mai 1526, l’introduction de tout esclave Wolof dans ses possessions d’outre Atlantique, dont la traduction est la suivante :

« Faites très attention dans la Casa de Contratación qu'aucun esclave noir appelé Gelofe [ Wolof] n'aille aux Indes (appellation des Ameriques à l’époque ), ni ceux qui sont du Levant, ni aucun autre élevé avec des Maures [c-à-d. musulman], même s'ils sont de la race des Noirs de Guinée, sans notre particulière et spéciale autorisation .»

Un autre décret, signé à Ségovie le 28 septembre 1532 par l’impératrice souligne le tempérament des “Jolofes” :

« …..J’ai été informé que tous les dommages que l’île de Sant Juan et d’autres îles ont causés lors du soulèvement des noirs et des morts de chrétiens qui s’y sont produits ont été causés par les Gelofes (Wolof) noirs qui se trouvent sur eux pour être comme ils le disent sont arrogants et désobéissants et rebelles et impénitents.....»

Le danger posé par ces Wolofs  qui allaient «toujours à cheval» et se révélaient «habiles et audacieux, tant dans la charge que dans l’utilisation de la lance», a été souligné dans une lettre au roi d’Espagne écrite le 28 juin 1546.

Les cavaliers Wolof des possessions Espagnoles impressionnèrent certains de leurs contemporains Blancs, et le poète Espagnol Juan de Castellanos (1522-1607), qui résidait à Porto Rico, salua leur dextérité :

«Destos son los Gilosos muy guerreros Con vana presuncion de caballeros» :

«Les Wolof sont habiles et très guerriers avec de vaines présomptions d’être chevaliers.»

Deux siècles plus tard  en 1759 et 1777 des guerriers Wolof reduits en esclavage se révoltèrent deux fois  dans l’ile de Gorée et la derniére fut fructueuse car libératrice.

Le général Louis Faidherbe relate ces faits historiques dans son ouvrage Le Sénégal : la France dans l’Afrique Occidentale, en s’appuyant sur des sources européennes plus anciennes. Il précise notamment que les éléments qu’il rapporte à ce sujet sont extraits d’un ouvrage imprimé à Amsterdam en 1789, dont l’auteur est désigné par les seules initiales M. P. D. P.

…….Les cinq cents captifs, Wolof abhorrant la captivité plus que tous les autres peuples leurs voisins, après avoir pris connaissance du fort et de l'ile de Gorée , y complotèrent une révolte formée avec intelligence, très bien tramée, et qui ne pouvait manquer de réussir, sans un jeune enfant de onze a douze ans qu'on avait mis à la captiverie, les fers aux pieds, pour le punir de quelques petits vols qu'il avait faits et qui a dénoncé le complot aux colons.
 

Le soir, en rentrant, le tiers des révoltés devait se jeter brusquement sur le corps de garde qui est à la porte du fort, s'emparer des armes des soldats, posées sur leurs râteliers, tuer les dix ou douze soldats de garde, qui ne s'y seraient point attendus; pendant laquelle opération un autre tiers des révoltés entrerait dans le fort, s'emparerait du magasin aux fusils, de la salle d'armes, de la poudrière, etc. et pendant cette expédition, le dernier tiers devait se rendre au village et se disperser, pour massacrer tous les blancs et autres qu'ils rencontreraient, afin que, rien ne s'opposant plus à leurs projets, maîtres du fort et de l’ile, ils pussent tous s'armer de chacun un fusil, poudre, balles, emporter les marchandises les plus fines et les plus précieuses, et de moindre volume, et enfin descendre ensuite au bord de la mer, s'embarquer dans les chaloupes pontées, canots et pirogues qu'ils y trouveraient, et passer de suite à la Grande Terre, d'où ils auraient gagné facilement le Cayor .

Aussitôt que nous fûmes informés de cette conspiration, pendant que les captifs étaient dehors, au travail, l'on fit tripler la garde, avec ordre d'être sous les armes, la baïonnette au bout du fusil, lorsque les captifs rentreraient.

Le lendemain matin, le commandant de l'ile les fit tous assembler dans la cour du fort, et s'adressa particulièrement aux deux ou trois chefs de la révolte, qu'on savait être des grands de leur pays, pour leur demander s'il était vrai qu'ils eussent projeté, la veille, de massacrer tous les blancs de l'ile. A cette première question, qui leur fut faite devant tout le monde, les deux chefs, loin de nier le fait, ni chercher des faux-fuyants, répondirent avec hardiesse et courage que rien n'était plus vrai, qu'ils devaient ôter la vie à tous les blancs de l'ile, non pas par haine pour eux, mais bien pour qu'ils ne pussent s'opposer à leur fuite et au moyen qui leur était offert d'aller rejoindre leur jeune roi qu ils avaient tous la plus grande honte de n'être pas morts les armes à la main sur le champ de bataille, pour lui; mais qu'actuellement, puisqu'ils avaient manqué leur coup, ils préferaient la mort à la captivité.

A cette réponse vraiment romaine, tous les autres captifs crièrent d'une voix unanime en wolof ; Dé gue la! dégue la ! (Cela est vrai! cela est vrai !).

Le Conseil de la Direction s'assembla pour délibérer et il fut décidé que les deux chefs de la révolte seraient mis à mort le lendemain, devant tous les captifs et les gens de l'ile assemblés, de la manière suivante

Le lendemain, on fit assembler tous les captifs dans la savane. On en fit former un rond ovale, ouvert par un bout. Vis-à-vis de cette ouverture, on fit placer deux petites pièces de canon chargées non à boulet, mais de la seule bourre, nommée l; enfin, à l'extrémité de cette ouverture, les deux chefs de la révolte y furent placés, et, tirés par le maître canonnier, et avec la seule bourre de canon, ces malheureux furent jetés morts à quinze pas d'où ils avaient été canonnés.

Après que leurs tentatives furent découvertes, il nous arriva un vaisseau de la Rochelle, appartenant à un, négociant de cette ville, capitaine Avrillon, affrété par la Compagnie des Indes pour apporter des approvisionnements au Sénégal, et pour prendre ensuite un chargement de noirs que nous avions ordre de lui donner pour faire son retour, et de toute la quantité qu'il en pourrait prendre.

Je me rappelle que chaque fois que je reconnaissais que les captifs destinés à être embarqués l'après-midi provenaient des cinq cents captifs révoltes, je les faisais apercevoir au capitaine Avrillon, en lui conseillant de les tenir bien enferrés, s'il ne voulait lui-même éprouver une révolte; il me répondit, avec le ton d'un homme qui aime à paraître n'ignorer de rien, qu'il en avait bien conduit d'autres, quoique certainement il n'eût jamais connu les noirs de cette nation.

Enfin, il les embarqua tous, et partit ; mais le deuxième ou troisième jour après être en mer, il eut l'imprudence d'en faire déferrer quatorze ou quinze, et de les mettre sur son pont à manœuvrer, pour soulager, disait-il, son équipage. Ces nègres déferrés ne manquèrent pas de ramasser tous les clous et les ferrements qu'ils purent trouver dans le navire ; ils les donnèrent furtivement à leurs camarades, avec lesquels ils trouvèrent le moyen de se déferrer dans une seule nuit. Le sixième jour du départ du navire, le capitaine Avrillon paya cher d'avoir négligé les avis que je lui avais donnés.

En allant, à la pointe du jour, de sa chambre pour se rendre sur le gaillard d'avant, il fut empoigné par la jambe par un bras vigoureux qui le tira de dessus le passe-avant et le fit tomber sur le pont, où tous les captifs étaient déjà montés, les fers aux pieds en apparence, mais sans goupilles. Le capitaine fut assommé à l'instant à coups de boulons des fers des captifs.

Au premier cri qu'il lit d'abord, un de ses officiers vint à son secours avec cinq de ses matelots, qui tous furent assommés en un instant. Si dans ce moment une partie des nègres déferrés étaient montés sur le gaillard de derrière, ils se seraient trouvés entièrement maîtres du navire; mais le reste de l'équipage consistait en vingt-deux ou vingt-quatre hommes; éveillés par le bruit, voyant tous les captifs déferrés, ils eurent la présence d'esprit de sauter sur la porte de la cloison à claire-voie, qui sépare les nègres du gaillard de derrière, et de courir au coffre d'armes, d'en prendre les fusils et les pistolets, de les charger, et de tirer, toujours à balles, sur les captifs révoltés, et particulièrement sur ceux qui, plus alertes et plus en jambes, cherchaient à monter le long des manœuvres du navire, pour franchir ' l'obstacle de la cloison a claire-voie et s'emparer des blancs qu'ils savaient être en très petit nombre; mais chaque nègre qui se trouvait prêt à passer par-dessus était décoche, jusqu'à bout portant, par une bain' de fusil qui le faisait tomber; mais il était aussitôt remplacé par un ou plusieurs autres à la fois.

Cela dura près d'une heure ; ils se succédaient les uns aux autres par différents cordages et éprouvaient le même sort. On ne tirait point sur le gros de la cargaison, plus pour ménager le bien de l'armateur que par humanité. La rage des révoltés à prétendre passer par-dessus la barrière augmenta si fort, malgré la mort qui les attendait, que voyant que rien ne les rebutait, l'officier resté commandant sur le gaillard de derrière, craignant de n'avoir pas le temps de charger ses armes, se décida à faire tirer à mitraille deux petits canons qu'on tient toujours en chandelier dans la claire-voie de la cloison, et toujours pointés sur le pont, on l'on tient les nègres dans le jour.
 

Ces deux coups de canon, chargés de beaucoup de mitraille, tuèrent un si grand nombre de ces malheureux, que le reste se jeta en pagaille dans l'entrepont. Lorsqu'il ne parut plus un seul noir, l'on vint fermer les panneaux des écoutilles,l'on compta les morts, qui montaient à deux cent trente, non compris sept blancs, qui furent tous jetés à la mer………

Une autre tentative de révolte à l’ile de Gorée  d’esclaves  Wolof eut plus de reussite en 1777. Cette revolte fut decrite  dans un ouvrage "l'île du sortilège" de P. Brau (Source gallica) en ces termes :

 Cette même date de 1763 avait marqué l'événement des gouverneurs nommés directement par le roi.

Sous l'un d'eux, Le Brasseur,……….. les Ouolofs révoltés redevinrent un instant maîtres de l'île de  Goré (1777). L'épaisse nuit s'empourpra largement des feux de leurs torches.

Les blancs purent heureusement trouver un asile dans le fort du haut que les gouverneurs Maurel et Le Brasseur, ce jour-là mieux inspirés, avaient tout juste fait reconstruire.

 Ce soir-là, les farouches Wolofs errants ne purent, au milieu de hurlements , que ravager par le feu et par le fer les masures éparses.

 Désespérant d'anéantir la totalité des blancs, leur horde acharnée ne put que se saisir des quelques embarcations abandonnées et se ruer de là comme une meute à travers le bras de mer tantôt franchi vers les lointains verts de leur presqu'île……..

Avec ces deux revoltes d’esclaves, l’ile de Gorée doit être pensée et présentée non seulement comme un lieu de mémoire de l’esclavage, mais aussi comme un lieu de mémoire de la révolte, de la résistance et de la dignité humaine. Reconnaître ces révoltes wolof, c’est restituer aux Africains réduits en esclavage leur pleine humanité historique, leur capacité d’action et leur rôle central dans la lutte contre l’oppression.

Autant sur les murs de la maison des esclaves de Gorée etaient affichées des documents infamants sur la servitude des noirs , autant on devrait aussi presenter ces deux documents d’archives indiquant la révolte ,la résistance la soif de liberté des esclaves Wolofs

Amadou Bakhaw DIAW

President Mbootayu Léppiy Wolof

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