Publié le 5 Jul 2017 - 00:15
DÉSENCLAVEMENT DU CONTINENT PAR LA LIAISON FERROVIAIRE NORD-SUD ET EST-OUEST

Un projet sérieux ou la mégalomanie d’un dirigeant irresponsable ?

 

On ressasse à l’électorat et aux dirigeants africains.es depuis quelques années un taux de croissance de l’économie africaine, estimé à plus de 10% quand l’Europe et certains pays du Nord peinent à atteindre 1 % et que la Chine est passée en dessous de sa forte et envieuse croissance à deux chiffres de la dernière décennie? C’est ce que nous veulent croire certains journaux économiques, les débats économiques, des publications des institutions financières internationales. Mais qu’un taux de croissance sans création d’emploi

Certains dirigeants africains ont cru cette annonce des économistes du système, c’est-à-dire celles et ceux qui ont soutenu des programmes, qui n’ont jamais créé des emplois, au contraire ils les ont détruit. On ne doit pas être surpris de la manipulation de ce qu’Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique, appelait et avec raison, l’autre axe du mal : la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International et l’Organisation Mondiale du Commerce en réponse à l’axe du mal (Corée du Nord, Irak et Iran) du président étasunien en 2003, Georges Bush J., pour justifier sa politique internationale désastreuse.

Certains dirigeants africains comme le président de la République de Djibouti, Mr. Ismaël Omar Guelleh, ont cru vraiment à une telle annonce.  Le taux de la croissance de l’économie de ce petit pays de la Corne de l’Afrique était estimé en 2015 à 7%. Une croissance qui reste invisible pour la très grande majorité de la population, des services publics déficients et une corruption endémique. Malgré ces points négatifs, Ismaël Omar Guelleh se donne des projets pharaoniques au pays et propose des projets régionaux (avec l’Ethiopie) et continentaux. L’économie djiboutienne est passée entre les mains des grands groupes chinois de la finance (des banques d’investissement pour les sociétés chinoises), de la construction (des entreprises chinoises construisent des routes, des bâtiments administratifs…), des services portuaires (la construction des ports)…

Lors du 28ème sommet des Chefs d’Etat et de gouvernements de l’Union Africaine du 29 au 31 janvier 2017 à Addis-Abeba, le président de la République de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh et celui du Sénégal, Macky Sall se sont rencontrés. Le président djiboutien  fait l’éloge du Sénégal en ces termes : «le Sénégal occupe une place importante dans le continent et dans le monde. Mieux, il affiche des perspectives de devenir un pays émergent dans les prochaines années.» En effet au pays de la Téranga, le gouvernement de Macky Sall a adopté un ambitieux plan, Plan Sénégal Emergent. En fait, beaucoup de pays africains ont des plans de ce type, et jusqu’à présent, les résultats économiques et sociaux se font attendre.

Se posant comme un stratège, son homologue djiboutien mise sur le Sénégal pour le développement du continent. Nous comptons, affirme-t-il, beaucoup sur le Sénégal pour tirer une partie du continent vers le développement et nous espérons que ce défi sera relevé. Il évoque ce qu’il appelle le manque d’un maillon : le désenclavement de l’Afrique par la liaison ferroviaire d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Reprenant l’exemple de la muraille verte (projet qui n’est pas sorti des tiroirs ministériels), il propose une liaison ferroviaire entre Djibouti et Dakar. Or c’est réducteur  de parler d’un maillon.

En théorie, la proposition est excellente. Au lieu d’attendre des acteurs.es extérieurs.es pourquoi ne penser une proposition africaine. L’intégration politique et socioéconomique du continent africain est un thème récurrent, mais aucun dirigeant n’a pris en sérieux parce que les dirigeants jusqu’au début des années 2000 n’ont eu aucune vision d’une intégration pensée d’abord au bénéfice des populations et non celle d’entreprises étrangères et ensuite il n’y a pas eu une participation des entreprises africaines.

Cependant cette proposition soulève plusieurs questions. D’abord l’origine de sa proposition, est-elle vraiment une pensée personnelle ou vient-elle de ses liens avec des entreprises étrangères, qui investissent en République de Djibouti ou que ce pays leur sert de base pour conquérir d’autres marchés africains ? Et en particulier celles de l’empire du milieu. Ensuite pourquoi propose-t-il en 2017 ? Est un moment propice pour réfléchir à un tel projet. Enfin est-elle viable ? Entre la République de Djibouti et le Sénégal il y a plus d’une dizaine de pays ; beaucoup sont instables politiquement et socialement. Un ambitieux projet doit répondre avant tout à des intérêts, qui bénéficient aux pays et à leurs populations. Quels échanges commerciaux et mêmes humains y-a-t-il entre les pays, que traversera l’hypothétique liaison ferroviaire entre l’Est et l’Ouest du continent ? Aucune entreprise burkinabè, malienne, sénégalaise, tchadienne ne participe aux marchés publics djiboutiens. Aucune entreprise éthiopienne, djiboutienne, somalienne ne participe aux marchés publics en Afrique de l’Ouest.

S’il y a des échanges universitaires entre la République de Djibouti et le Sénégal, ce n’est pas suffisant pour créer des liens économiques forts e durables. Qui financera ce projet? Aussi sur le plan technique, tant que les pays africains ne disposeront pas les matériaux et les techniques, la dépendance de l’extérieur sera toujours grande et cruelle. Au dixième siècle, les rails ont été posés par les puissances coloniales européennes pour saccager les ressources naturelles du continent pour le développement du capitalisme occidental et la destruction des structures économiques et sociales des sociétés africaines. Au XXIème siècle, c’est la Chine qui développe le rail en Afrique. L’Ethiopie et la République de Djibouti ont inauguré une ligne de chemin de fer moderne, paraît-il, électrifié, la première dans le continent. Œuvre des banques et des entreprises chinoises, donc sous la coupe de la dépendance chinoise.

Si on ne prend pas en considération toutes les dimensions économiques, financières, et surtout techniques, une telle proposition n’est que le fait de la mégalomanie d’un dirigeant, qui confond le temps politique, la postérité et le temps de l’action effective et concrète. Et la mégalomanie ne construit pas un pays, une région et un continent, au contraire elle les détruit. Nos pays sont victimes des décisions mégalomaniques de leurs dirigeants.

Mohamed Abdillahi Bahdon

 

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