Malick Ndiaye, le veilleur de l’éthique Ceddo

Le 25 avril 2023, le sociologue Malick Ndiaye s'éteignait à Dakar. Trois ans plus tard, l'auteur de L'éthique Ceddo et la société d'accaparement continue d'éclairer nos débats. Souvenir d'un intellectuel qui n'aura jamais dissocié la pensée du combat.
Trois ans ont passé. Le temps, dit-on, console - il n'efface pas. Et lorsqu'on relit aujourd'hui Malick Ndiaye, lorsqu'on l'imagine reprenant la parole sur tel ou tel soubresaut de notre vie publique, on mesure à quel point cette voix manque. Pas seulement à l'université. À la cité tout entière.
On le revoit, au milieu des étudiants, parler avec cette ferveur qui ne faisait jamais de concession à la facilité. On l'entend encore, dans les studios de radio ou sur les plateaux de télévision, retourner une question piège d'une formule qui faisait mouche. On se souvient de sa silhouette dans les manifestations, parmi les plus jeunes, mêlé à la foule, sans calcul.
Né en 1953, il soutenait en 1987, sous la direction de Pierre Fougeyrollas, une thèse pionnière sur le Sénégal des origines, où il forgeait déjà sa lecture du « présidentialisme bonapartiste senghorien ». C'est de cette matrice critique que naîtra son maître ouvrage, L'éthique Ceddo et la société d'accaparement, qui le fera connaître bien au-delà des cercles académiques. Deux concepts pour penser le Sénégal d'hier et d'aujourd'hui : d'un côté l'éthique Ceddo, fondement moral hérité d'une longue tradition de résistance ; de l'autre la société d'accaparement, ce mal qui ronge nos institutions à travers la captation des terres, des ressources et du pouvoir lui-même.
Lecteur exigeant de Max Weber, il puisait avec un égal bonheur dans la philosophie wolof et dans la sociologie classique pour construire une lecture endogène du Sénégalais contemporain. Deux figures lui auront servi de boussole : Le Goorgi, type moyen du citadin postindépendance, et Les Móodu Móodu, dont il faisait l'éthos même du développement sénégalais. À cela s'ajoutent ses essais politiques sans complaisance - Sénégal : où va la République ?, La Seconde Alternance sénégalaise à l'épreuve de l'impunité - où il regardait le pouvoir en face, sans haine et sans peur.
Le maître et ses disciples
Ancien chef du Département de sociologie de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'UCAD, Malick Ndiaye aura formé toute une génération de sociologues émérites qui font aujourd'hui la fierté de la discipline au Sénégal et au-delà. Parmi ses anciens étudiants devenus des figures publiques, on compte notamment Pape Alé Niang, actuel directeur général de la RTS, dont la trajectoire de journaliste engagé porte, à bien des égards, l'empreinte de cette école de l'insubordination intellectuelle qu'incarnait son ancien professeur. D'autres encore, dans les amphithéâtres comme dans les rédactions, dans les administrations comme dans la société civile, se réclament de cet héritage où la rigueur de l'analyse ne s'est jamais séparée du courage civique.
L'homme avant le concept
Car Malick Ndiaye, c'était d'abord un homme. Une chaleur. Une présence. Trotskyste de la première heure, ancien de l'OST, membre fondateur d'And-Jëf/PADS via le Cercle des lecteurs de Suxuuba, il ne reniera jamais cette jeunesse de gauche. Brièvement ministre conseiller après l'alternance de 2012, il claquera la porte en 2014 et publiera dans la foulée un livre critique sur les dérives du nouveau régime - fidèle à cette idée qu'il se faisait de l'intellectuel : libre, ou rien.
On le retrouvera ensuite partout. Aux côtés de Y'en a marre, où Aliou Sané voyait en lui un « garmi des temps modernes ». Au sein du Front des citoyens pour la refondation de la République. Aux manifestations de Nio Lánk, interpellé un jour avec Thierno Bocoum qui l'appelait affectueusement « le grand ». Sur la place de la Nation, partout où se jouaient les libertés. Et toujours avec cette générosité intellectuelle qui marquait ceux qui l'approchaient - étudiants, militants, journalistes - et que ses proches évoquent encore aujourd'hui avec une émotion intacte.
À ses détracteurs, il opposait avec malice cette distinction qu'il chérissait : il y a, disait-il, l'intellectuel d'un côté, le diplômé de l'autre. Lui se rangeait sans ambages dans la première catégorie. Et nul ne songeait à le contester.
Une pensée qui parle encore
Trois ans après, sa société d'accaparement résonne avec une singulière acuité dans un Sénégal qui, sous une nouvelle alternance, continue d'interroger les conditions d'une vraie refondation. Son appel à un « retour aux valeurs », enraciné dans une éthique Ceddo réinventée, croise de plein fouet les débats actuels sur la souveraineté et la rupture. Le colloque international organisé en sa mémoire par la Société sénégalaise de sociologie et d'anthropologie en a témoigné : sa pensée est plus vivante que jamais.
Ses derniers mois étaient consacrés à un projet qu'il n'aura pas eu le temps d'achever - restituer, à l'École doctorale ETHOS, ses longues enquêtes de terrain sur les fondements culturels et historiques de nos peuples. Ce chantier reste ouvert. Et c'est peut-être à ses disciples - les anciens comme les plus jeunes - qu'il revient désormais de le poursuivre.
Le veilleur
Trois ans, et la voix manque. Manquent ses analyses au scalpel, sa parole franche, ce regard qui ne se laissait pas acheter. Manquent ces moments où, d'une seule phrase, il remettait un débat sur ses pieds. Mais l'œuvre demeure, avec cet héritage exigeant : penser librement, parler franc, ne rien céder.







