De grâce ne nous faites pas ça !

- Maître Abdoulaye WADE, Président de la République du Sénégal
Je me souviens du 19 mars 2000, le Sénégal venait de réussir une alternance démocratique qui nous avait valu le respect et l’admiration du monde entier.
Maître Abdoulaye Wade était élu Président de la République du Sénégal.
A l’époque, dans le cadre de nos activités de promotion et de défense des droits de l’homme, nous nous étions rendus à l’Institut d’Etudes politiques de Rennes, en France.
Nous formions une délégation composée d’un peu moins d’une dizaine de personnes représentant l’Amicale de L’Institut des Droits de L’Homme et de la Paix de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Nous avons été accueillis avec tous les honneurs. On fit retentir dans l’amphithéâtre l’hymne national du Sénégal.
Les paroles d’un des professeurs qui nous introduisait résonnent encore dans mes oreilles comme une chanson douce et un éloge qui nous faisaient nous sentir si fiers.
Mais cette célébration était surtout perçue de ma part comme une invite à une certaine exigence : Celle de garder le cap et de rester sur la bonne voie.
Il avait dit à peu près : « Nos amis viennent du Sénégal, ce pays extraordinaire de l’Afrique de l’Ouest qui vient de réaliser une alternance politique sans effusion de sang et de la plus belle des manières… ». Et j’en oublie.
Mais hélas, très vite, les attentes ont été déçues car force est de reconnaitre que les promesses de changement n’ont pas été tenues et la montagne de l’alternance tant attendue a accouché d’une souris, de pratiques politiciennes qui ont précipité le pays dans une situation pour le moins regrettable pendant 12 ans.
Nous avons encore en mémoire ce que les Sénégalais ont vécu comme calvaire tant sur le plan de la morosité de notre situation économique que des restrictions de nos libertés, en passant par le travail de sape de nos valeurs.
Nous nous sommes retrouvés dans une situation où l’argent était devenu roi. La fin justifiait les moyens.
L’éthique n’était plus qu’un vain mot qui n’engageait que celles et ceux qui voulaient bien y croire encore.
Ce qui s’en est suivi est encore bien frais dans les mémoires.
- Monsieur Macky SALL, Président de la République du Sénégal
Monsieur Macky SALL a accédé à la magistrature suprême le 25 mars 2012.
Personne ne s’imaginait que l’alternance allait se réaliser si facilement et surtout personne n’attendait l’heureux élu.
Nous avions ainsi la conviction qu’un terme allait être mis à l’injustice, aux pratiques rétrogrades et que dorénavant les nouvelles autorités allaient œuvrer pour améliorer les conditions de vie des sénégalais.
Et bis repetita ! 12 ans plus tard, à l’heure du bilan, on s’est aperçu que le résultat n’était pas fameux car on aura vécu pire que dans le régime précédent.
Qui pouvait croire qu’on allait se trouver dans une impasse où les droits sont bafoués, les libertés neutralisées et le pays paralysé ?
Les sénégalais étaient fatigués.
Le système résistait et s’imposait encore plus. Les politiciens continuaient ainsi de faire ce qu’ils savent faire de mieux : DETRUIRE.
Il était rare de voir une parole libre, une parole véridique osant dire au locataire de l’avenue Léopold Sédar SENGHOR d’alors et à tous ses soutiens - aussi bien de circonstance que de conviction - que la voie choisie n’était pas la bonne, que le Sénégal ne leur appartenait pas, que le vent de l’histoire, il tourne, que le bon Dieu a prévu une fin pour toute chose, que quiconque se comporte mal devra un jour ou l’autre rendre compte, que qui détourne les deniers publics devra un jour rendre gorge ! Et ce sera ici-bas ou dans l’au-delà.
Les courtisans étaient constamment en action mais les résistants ont été résolument en réaction !
Il faut reconnaitre au peuple sénégalais cette force de toujours rebondir malgré les difficultés, les écueils et les équations d’apparence irrésolubles.
Il va voter et il se mobilise malgré le désespoir et les reniements.
- Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar FAYE, Président de la République du Sénégal
Le 24 mars 2024, Monsieur Bassirou Diomaye FAYE est élu Président de la République du Sénégal.
Les conditions dans lesquelles il a accédé au pouvoir sont encore fraiches dans les mémoires.
Il l’a été par la volonté du bon Dieu et c’est une redondance que de le dire.
Il a été élu par la volonté du peuple sénégalais certes, mais aussi et surtout parce qu’un homme l’a désigné : Il s’appelle Ousmane SONKO.
Il n’est pas nécessaire de revenir sur le périple de cet homme, de ce qui s’est passé, de la façon dont il a été injustement écarté de l’élection présidentielle de 2024, de tout ce qu’il a enduré du fait de l’ancien régime mais il faut affirmer avec force une vérité qui semble être une évidence :
Monsieur Ousmane SONKO a eu le courage, la détermination, la pugnacité, la résilience, la patience, l’ingéniosité et la générosité de se battre pour son pays.
Partant, nous lui devons au moins reconnaissance, respect et admiration.
Bien entendu, cela ne signifie nullement qu’on ne puisse pas le critiquer ou ne pas partager sa vision ou ses positions. Au contraire.
Cependant, il faut toujours garder présent à l’esprit que le bon Dieu accorde à qui il veut ce qu’il veut au moment où il le veut.
Quiconque tente de lutter contre celui qui a été choisi par Dieu perd son temps.
La jalousie est la plus redoutable des maladies.
Les sénégalais y ont cru malgré tout ce qui s’est passé, malgré toutes les intimidations.
Ils se sont levés comme un seul homme et ils ont voté pour le Président Bassirou Diomaye FAYE.
Ils ont voté pour lui parce qu’ils ont été convaincus que SONKO est DIOMAYE, DIOMAYE est SONKO.
Après tant d’années de souffrances, de déception, de découragement, le peuple sénégalais a pris son destin en main et a confié les clés du pays à Monsieur Bassirou Diomaye FAYE de jure et à Monsieur Ousmane SONKO de facto.
Aucune falsification ou réécriture de l’histoire n’est possible car elle est encore toute récente.
Un espoir immense est né de cette élection.
Les sénégalaises et sénégalais avaient la conviction que c’en était fini des déboires vécus par le peuple depuis des décennies.
Le peuple a fait comprendre à l’ancien régime qu’il détenait le pouvoir entre ses mains, que c’est lui qui décide qui doit le diriger et qu’il est plus que jamais jaloux de sa liberté, de ses libertés.
Aujourd’hui, nous semblons vivre des moments de tensions entre les deux têtes de l’exécutif. Une telle situation est intenable et elle risque d’être lourde de conséquences si elle venait à perdurer.
Le but de notre modeste contribution n’est point de s’appesantir sur qui aurait tort ou qui aurait raison. Quoique ce débat ne manquerait pas de pertinence, d’importance et de légitimité.
Mais il nous semble que le plus urgent est d’alerter sur les conséquences qui pourraient naître d’une si grande déception.
Elles sont multiples et les enseignements à en tirer le sont tout autant.
- Les enseignements
- Tout d’abord, force est de reconnaître qu’il faut toujours lutter pour conquérir et préserver les acquis.
- Le Sénégal dispose certes d’atouts majeurs mais il n’en demeure pas moins qu’il est aussi vulnérable que les peuples qui dorment sur leurs lauriers.
- Il convient de se départir de toute idée consistant à penser que le Sénégal serait une terre bénie et partant, rien de grave ne peut lui arriver.
Les malheurs arrivent même dans le pays du prophète Mouhamad SWS.
- Nous ne sommes ni plus intelligents ni plus beaux que les autres peuples d’Afrique ou du monde. Nous devons cesser tout nombrilisme et avoir conscience de nos limites pour pouvoir être toujours à la hauteur.
Soyons humbles tout en étant conscients de nos capacités.
- Les conséquences
- Les sénégalais risquent de remettre en cause l’utilité de voter aux élections si à chaque fois leurs votes sont détournés.
- Les sénégalais risquent de se dire que les politiques sont tous pareils et qu’on ne peut absolument pas leur faire confiance, tout ce qui les intéresse c’est de conquérir et de conserver le pouvoir non pas pour servir leur pays mais pour se servir eux-mêmes.
- Les sénégalais risquent d’être gagnés par un sentiment de lassitude et de découragement si à chaque fois ils sont trahis.
- Le Sénégal risque de vivre une campagne électorale permanente.
- Conclusion
Il convient de dire avec force qu’il est particulièrement indécent de penser à la prochaine élection présidentielle, à peine le premier mandat entamé.
Il est encore plus insupportable d’entendre dire - même si on peut le comprendre - que la situation politique de notre pays est telle que maintenant, il faut laisser faire et préparer 2029.
NON ! Le Sénégal n’a pas de temps à perdre. Nous en avons déjà beaucoup perdu et nous faisons partie des pays les plus pauvres au monde.
Nous devons accélérer la course pour résoudre nos nombreux problèmes d’ordre économique, social, sociétal et politique.
Il faut cesser toute pratique politicienne et penser collectif.
Les temps sont révolus. Finis les calculs politiciens, les pratiques d’un système qui résiste mais qui va nécessairement disparaître. Et le mal est profond.
Une belle occasion nous a été donnée d’entrer dans l’histoire. Ne la gâchons pas.
Que chaque sénégalaise et chaque sénégalais fasse son examen de conscience et s’interroge sur sa part de responsabilité dans les épreuves que nous vivons de manière si récurrente.
Que chacune et chacun s’interroge sur nos pratiques, sur notre envie de facilité, de passe-droits, sur notre absence de rigueur et de discipline.
Car, ne l’oublions pas, les dirigeants sont le reflet de la société. Même si les politiques détiennent seuls le secret et la prouesse de pouvoir pousser le bouchon si loin.
Il est aussi important de prendre conscience du fait qu’on peut nécessairement servir son pays de plusieurs manières possibles.
La Présidence de la République en est une. Il y en a bien d’autres.
Et heureusement, car il y a un seul poste de Président par mandat.
Il n’y a pas non plus un poste de député pour chaque sénégalais.
Il n’y a pas non plus un poste de conseiller municipal, départemental ou régional pour chaque sénégalais., etc…
Et pourtant, chacun peut et doit faire de la politique au sens large et au sens noble du terme.
Que chacune et chacun de nous commence par respecter son travail, ses engagements, son pays, ses compatriotes, les biens publics, etc…
Toute ambition est légitime tant qu’elle repose sur des bases légales et morales.
Pensons moins aux prestiges et aux mondanités. Tout cela est temporaire. Qui dit temporaire dit éphémère.
Pensons à l’avenir. Pensons à l’histoire qui sera racontée un jour à nos enfants.
Prenons garde de ne pas y entrer de manière négative. C’est le pire des héritages qu’on pourrait leur léguer.
Rien n’échappe au bon Dieu. Et à l’heure des nouvelles technologies de la communication, rien n’échappe non plus aux humains.
Quiconque n’en a pas conscience aura le réveil brutal.
Alors, non nous n’attendrons pas 2029 pour trouver une issue heureuse à cette situation de blocage. 3 ans c’est beaucoup pour le Sénégal !
Des mécanismes doivent exister pour remettre le Sénégal non pas sur les rails mais sur le tarmac de l’aéroport afin qu’il puisse prendre son envol.
Il est encore temps d’arrêter les dégâts.
Je refuse de nous imaginer en 2029 en train de constater les dégâts d’une alternance qui aura échoué.
De grâce, ne nous faites pas ça !
Paris, le 4 avril 2026
Ibrahim GUEYE
Avocat au barreau de Paris
Docteur en droit







