Publié le 9 Nov 2020 - 15:31

De Trump à Macky

 

‘’Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent vrais et les meurtres respectables et pour donner à du vent l’apparence de la solidité’’ – George Orwell 

 

La bonne nouvelle vient finalement de l’Oncle Sam. Dans la grisaille de la Covid-19, avec des économies qui s’effondrent partout dans le monde et près de chez nous, des présidents qui rafistolent leur Constitution pour prolonger le nirvana au pouvoir, la chute de Donald Trump est une belle lueur qui vient illuminer le monde. L’Amérique administre ainsi la preuve que même les plus coriaces des hommes politiques peuvent être proprement vaincus, à force d’organisation et de méthode. Les citoyens américains ont su se mobiliser, avec peu de violence, pour abréger les ambitions césariennes d’un homme venu d’une autre époque.

La société américaine, profondément divisée, devra cependant panser ses plaies et se réinventer une nouvelle voie.

Mais si Joe Biden est forcément plus sympathique que Trump qui a du mal à cacher son racisme primaire et moyenâgeux, l’Amérique n’est pas notre pays et ses intérêts ne sont pas nôtres. La preuve que même les démocrates, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, portent leurs gants de fer, l’assassinat abject, le 20 octobre 2011 à Syrte, du guide libyen feu Mouammar Kadhafi, avec renforts d’images humiliantes véhiculées sur la toile. Barack Obama était au pouvoir aux Etats-Unis, Joe Biden Vice-Président et Nicolas Sarkozy Président de la République française. L’Afrique paie aujourd’hui encore les conséquences de cet assassinat jusqu’aux frontières de nos pays, avec la montée en puissance du terrorisme islamique.    

Si leçons il y a à tirer dans la victoire de Biden sur Trump, celle des forces modérées et démocratiques sur celles rétrogrades, racistes et conservatrices américaines, c’est surtout dans la pédagogie et l’intelligence de la stratégie déroulée, incluant une participation active de la société civile qui s’est mobilisée comme jamais elle ne l’avait fait auparavant, en lançant par exemple des mouvements à impact mondial, comme Black Lives Matter…  

Et chez nous alors…

On est bien loin des rafistolages politiques qu’on constate dans la sous-région ouest-africaine et chez nous au Sénégal. Bien vrai qu’on ne peut pas mettre Dakar sur le même pied qu’Abidjan et Conakry - du moins, pas pour l’instant - mais ce qui se donne à lire n’invite point à l’optimisme, malgré tout le tintamarre sur l’ingéniosité du ‘’coup’’ du 1er novembre 2020. Au pays des aveugles, on chante facilement l’intelligence, les talents hors norme et les capacités surhumaines des borgnes. Mais au fond, où est le coup de génie dans la dernière acrobatie politique propulsant Idrissa Seck à la tête du Conseil économique, social et environnemental (Cese) et ‘’ressuscitant’’ Oumar Sarr et Cie, si ce n’est celle de vouloir enterrer des collaborateurs qui dérangent ?

Aly Ngouille Ndiaye, Aminata Touré, Amadou Bâ et Mouhamadou Makhtar Cissé étaient sur la corde raide, depuis que le président Sall a remporté la dernière Présidentielle avec un score (58 % au premier tour) qui doit d’ailleurs inviter à la prudence. Quel que soit ce dont on a pu les accuser, l’essentiel n’est pas dans ce qui se donne à voir. L’obsession de les écarter procède bien sûr d’une stratégie de libérer la place pour y mettre autre chose. Et conséquemment dans un objectif qui n’est pas encore clairement décliné, mais qui le sera.

Visiblement, on cherche à construire de nouveaux rapports de force en moulant la pâte avec de nouveaux ingrédients, dans l’espoir d’obtenir une nouvelle matière conforme aux plans du président Sall.

L’hypothèse qu’il y aurait un deal entre Macky Sall et Idrissa Seck pour remettre à ce dernier les clefs du royaume procède, à notre avis, d’un enfantillage politique. Dans le meilleur des cas, Idy ne peut être que le plan B. Et à son avantage, quel que soit ce que l’opinion retient de son retour aux affaires, il n’a pas grand-chose à perdre. Il était déjà talonné par Ousmane Sonko à la dernière Présidentielle (20,50 % contre (15,67 %), n’a pas engrangé, entre-temps, de nouvelles forces à même de lui permettre de se positionner comme le prochain président du Sénégal. Avec le coup qu’il vient de réussir, il peut toujours traquer sa chance, si sa Majesté se casse les dents dans ses manœuvres. C’est tout le bien qu’il devrait en secret lui souhaiter…

Le problème de fond, c’est que, malgré les apparences, le génie politique a déserté la place politique. L’on oublie qu’il faut toujours l’élément qui donne de la légitimité au coup qu’on donne. Covid et situation sous-régionale sont des arguments trop faibles. Ironie du sort, c’est au moment où le virus perd du terrain au Sénégal (sauf à penser que les chiffres sont faux) où la violence baisse en intensité aussi bien en Guinée qu’en Côte d’Ivoire, que ces deux prétextes sortent du fourreau. Il manque le coup de génie, du même acabit que les Assises nationales, qui avaient réussi à anesthésier le cerveau pourtant puissant d’un Me Abdoulaye Wade et permis, par une alchimie politique complexe au sein de Benno, alors que Dansokho était en vie, l’arrivée de Macky Sall au pouvoir.

On ne sait pas de quoi demain sera fait, mais enfin…

Qu’est-ce qui va se passer après ce coup faussement KO ? Les ténors écartés vont-ils se contenter d’avaler la pilule ? Quid du supposé boulevard donné à Ousmane Sonko ? Et Khalifa Sall alors ? Forcément, il y aura une redistribution des cartes. Et les politiques ne sont pas les seuls acteurs. Le peuple, surtout, observe, décortique et analyse. Il y a une sorte de puérilité des politiques, surtout lorsqu’ils sont au pouvoir, qui consiste à croire que les citoyens ne sont jamais assez éveillés pour comprendre. Maitre Abdoulaye Wade lui-même pensait qu’il était le plus fort et le plus intelligent (au point de s’autoriser un ‘’wax waxeet’’ magistral), alors que la force le désertait à cet instant.

Il faudra, à notre avis, surveiller la situation économique qui n’est point des meilleurs, comme tout le monde le sait, le sent… Beaucoup de paramètres sont aujourd’hui à prendre en compte dont le chômage des jeunes qui se traduit par le suicide collectif en haute mer. 

Mais posons-nous la pertinente et bonne question de Cheikh Hamidou Kane dans ‘’l’Aventure ambiguë’’, lorsqu’il s’est agi d’envoyer les enfants du pays des Diallobé à l’école française. Ce que Macky Sall gagnera, vaudra-t-il mieux que ce qu’il perdra ? Question qui sera, à coup sûr, tranchée par le temps !

Mahmoudou WANE

 

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