Publié le 1 Jun 2026 - 18:16
CENTENAIRE

Wade, cent ans - l'homme et la légende

 

Il a traversé la colonisation, l'indépendance, le monopartisme et l'alternance. Le 29 mai 2026, Abdoulaye Wade a soufflé cent bougies - un siècle de vie qui est aussi un siècle de l'histoire du Sénégal. Portrait d'un homme qui fascine, divise, et demeure.

 

Le 29 mai 2026, Abdoulaye Wade a eu cent ans. Une date que le Sénégal entier a regardée passer, entre recueillement et hommages, comme on contemple un monument que l'on croyait éternel et qui, soudain, rappelle qu'il est aussi fait de chair.

Oumou Wane, présidente de Citizen Media Group-Africa 7, a choisi de lui adresser une lettre ouverte la veille de cet anniversaire - une lettre qui ne ressemble pas aux hommages convenus. Elle lui écrit : « Cent ans, au Sénégal, ce n'est pas un anniversaire. C'est une bibliothèque qui respire encore. C'est une mémoire debout. C'est un baobab qui regarde des enfants pressés lui expliquer désormais ce qu'est le vent. »

Né officiellement le 29 mai 1926 à Saint-Louis, Abdoulaye Wade suit une brillante formation entre le Sénégal et la France - ancien élève de l'école William Ponty, il accumule plusieurs diplômes en droit, économie, philosophie et sociologie à Paris, Besançon et Grenoble. De retour au Sénégal au lendemain de l'indépendance, il enseigne le droit à l'université de Dakar tout en menant une carrière d'avocat. Un profil d'intellectuel africain classique, forgé dans les deux cultures, habité par une ambition que rien, pendant des décennies, ne parviendra à éteindre.

Le combat de toute une vie

C'est en juin 1974 qu'il fonde le Parti démocratique sénégalais, dans un contexte d'ouverture progressive au multipartisme, s'imposant comme la principale voix de l'opposition face au pouvoir socialiste dominé successivement par Senghor et Abdou Diouf. Porté par le célèbre slogan « Sopi » - le changement -, il construit patiemment une alternative politique crédible, multipliant les tournées nationales et les combats contre le régime en place.

Pendant vingt-six ans, il candidate, perd, recommence. Candidat malheureux à plusieurs élections présidentielles - en 1978, 1983, 1988 et 1993 - il finit par incarner l'espoir de l'alternance démocratique. Pour ceux qui ont vécu ces années-là, « Sopi » n'était pas un slogan : c'était une promesse existentielle. Oumou Wane l'a mis en mots avec une précision rare : « Vous n'avez jamais accepté votre place. C'est peut-être cela qui vous définit le mieux. Pas la présidence. Pas le pouvoir. Pas même le Sopi. Non. Le refus obstiné d'accepter la place prévue. »

Idrissa Seck, qui fut son Premier ministre avant de devenir l'un de ses plus farouches adversaires, choisit lui aussi, en ce jour de centenaire, de revenir à l'essentiel - l'homme, avant le politique. « L'un de ses proches amis me dit un jour que Wade possédait l'intelligence la plus prodigieuse du continent africain, de Johannesburg à Casablanca. Cela explique sans doute qu'il ait vécu plusieurs existences en une seule », écrit-il. Et d'ajouter, avec une tendresse qui surprend venant de lui : « Au milieu de cette activité foisonnante, il trouva encore le temps d'écrire des ouvrages et d'être musicien - guitariste, plus précisément. Et puis, il y avait ses anecdotes et ses éclats de rire. Son humour n'a d'égal que sa vivacité d'esprit. » Avant de conclure en quatre mots qui résument tout : « Professeur. Mentor. Père. Ami. Un homme de génie, profondément humain, généreux et infiniment attachant. »

Ousmane Sonko, dans un message public marqué par une tonalité personnelle rare dans le paysage politique sénégalais, a qualifié Wade de « grand-père », terme qu'il dit employer à chacune de leurs rencontres, évoquant deux gestes posés par l'ancien chef de l'État à son égard : un conseil en 2017 et un témoignage public en 2019. Il y voit une forme de « transmission de la confiance » entre générations politiques, distincte, selon lui, de toute transmission de pouvoir.

Amadou Sall, de son côté, a déclaré que Wade « laissera un immense héritage au peuple sénégalais », mettant en avant les réformes politiques, les infrastructures et les transformations engagées durant ses années de gouvernance.

L'homme du 19 mars

Le 19 mars 2000, Abdoulaye Wade renverse un régime socialiste qui venait de boucler quarante années à la tête de l'État. Ce soir-là, des milliers de Sénégalais dansent dans les rues. Les vieux militants du PDS, ceux qui avaient connu les arrestations, les passages à tabac, les années de clandestinité, pleurent devant leurs postes de radio. Oumou Wane se souvient de cette nuit avec une intensité intacte : « Dakar vibrait. Les radios hurlaient. Les rues débordaient d'une joie presque incrédule. Le Sénégal venait d'accomplir quelque chose d'immense : changer de pouvoir sans brûler son pays. On oublie aujourd'hui à quel point cela était historique. L'Afrique et le monde entier regardaient Dakar. »

Son magistère commence dans l'euphorie. Les chantiers s'ouvrent partout - autoroutes, aéroport, Monument de la Renaissance africaine, université du Futur africain. Il incarne à la fois la ténacité d'un opposant historique et les paradoxes d'un pouvoir marqué par des ambitions panafricaines et des controverses.

Les ombres du pouvoir

Car il y a un autre Wade. Celui qui, après avoir combattu le régime pendant un quart de siècle au nom de la démocratie, finira par en tordre les règles pour ses propres intérêts. Son magistère est marqué par de vives controverses, notamment autour de sa candidature à un troisième mandat et de la question de la succession de son fils Karim Wade. Le « Sopiste » de 1974, l'homme qui avait fait de l'alternance sa raison d'être, était tenté par la même pérennité qu'il avait reproché au PS pendant des décennies.

La fin du régime d'Abdoulaye Wade est actée le 25 mars 2012, après une tentative de troisième mandat vivement contestée et finalement invalidée par les électeurs sénégalais, qui ont préféré élire son ancien Premier ministre Macky Sall. Une défaite amère, que Wade n'a jamais vraiment digérée - et qui a longtemps empoisonné ses relations avec son successeur.

À 100 ans, Abdoulaye Wade reste une figure qui divise autant qu'elle marque. Pour ses détracteurs, il porte la responsabilité d'une gouvernance qui a normalisé la patrimonialisation du pouvoir d'État et ouvert des brèches institutionnelles que ses successeurs ont largement exploitées. La question de Karim, la dérive monarchique des dernières années, les libertés prises avec la Constitution - tout cela appartient au bilan, qu'on le veuille ou non.

Le centenaire de tous les Sénégalais

Il n'empêche. Ce 29 mai, quelque chose d'inattendu s'est produit : les hommes qui comptent le plus dans la mémoire politique sénégalaise récente ont tous choisi de s'incliner. Bassirou Diomaye Faye lui a souhaité « un centenaire de paix, de sérénité et de lumière ». Ousmane Sonko a évoqué « un siècle de vie utile », estimant que des millions de Sénégalais le célébraient dans le silence des cœurs, par des prières ardentes et des pensées affectueuses.

Quant à Macky Sall - celui qui l'a battu en 2012, avec qui les relations furent longtemps glaciales -, il a choisi des mots d'une dignité sobre : « En ce 29 mai, marquant son 100e anniversaire, je salue avec respect le Président Abdoulaye Wade, dont le parcours exceptionnel a marqué l'histoire du Sénégal et de l'Afrique. Son engagement, sa vision et son attachement à la démocratie laisseront une empreinte durable pour la postérité. » Il y a, dans cet hommage venant précisément de l'homme qui l'a vaincu, quelque chose qui dépasse la courtoisie protocolaire. Une reconnaissance, peut-être, que sans Wade, il n'y aurait pas eu de Macky Sall.

Les festivités officielles se tiendront les 4 et 5 juin 2026 au Grand Théâtre Doudou Ndiaye Rose, en présence du président Diomaye Faye. Une exposition retraçant le parcours politique, intellectuel et institutionnel de l'ancien président sera également ouverte au public. Des concerts et un colloque scientifique au Monument de la Renaissance africaine complèteront le programme.

Il y a quelque chose d'ironique - ou peut-être de juste - dans le fait que ce monument qu'il a fait ériger, décrié à l'époque pour son coût et son esthétique, serve aujourd'hui de cadre à l'hommage que la nation lui rend. Wade et la Renaissance africaine, en bronze et en chair, regardant le même horizon.

Cent ans. Et l'impression tenace, pour ceux qui l'ont connu, que même le silence de la vieillesse lui ressemble - dense, habité, jamais tout à fait résigné.

AMADOU FALL

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