A l’envers !

Il faut parfois savoir résister à la tentation de l’image. Alpha Thiam et Mame Coumba Diop ont pris service le 10 juin dernier. A peine trois jours plus tard, les voilà en tournée. Youssou Ndour, Fou Malade au G-Hip Hop, Awadi, Keur Birago chez les écrivains. Beau programme. Belles photos, sans doute. Permettez-moi, cependant, de ne pas applaudir.
Non pas que la démarche soit mauvaise dans son principe. Aller vers les artistes, les écouter, leur témoigner de la considération, c'est même nécessaire dans un secteur qui se sent depuis trop longtemps orphelin de l'État. Mais il y a un temps pour chaque chose. Et là, le timing pose question.
Monsieur le Ministre, Madame la Ministre, vous êtes à votre poste depuis quatre jours. Avez-vous déjà rencontré le directeur des Arts ? Celui de la Cinématographie ? Avez-vous visité le Fesnac, le Grand Théâtre, la Place du Souvenir, Sons et Lumières ? Avez-vous tenu votre première réunion de coordination avec vos chefs de service ? Ces hommes et ces femmes qui font tourner la machine culturelle de ce pays au quotidien, souvent dans l'ombre et avec des moyens dérisoires ?
Je pose ces questions parce que dans les images de votre tournée, je cherche en vain les visages de vos collaborateurs techniques. On va à Keur Birago sans le directeur du Livre et de la Lecture. On rend visite aux rappeurs sans le FDCUIC. La délégation, elle, est bien garnie, de visages politiques. Les premières images d'un ministère racontent toujours quelque chose.
Gouverner la culture, ce n'est pas en faire le décor de sa prise de fonction.
Je vous avoue que vos nominations avaient déjà suscité des interrogations dans le milieu. Alpha Thiam est le troisième ministre de la Culture en deux ans et demi sous ce régime. Deux ans et demi. Trois ministres. Comptez. Et ni vous, Monsieur Thiam, ni vous, Madame Diop, ne venez d'un parcours professionnel ancré dans le secteur culturel. Ce n'est pas une disqualification en soi, j'étais prête, personnellement, à vous juger sur les actes, pas sur le CV. Mais justement. Les actes. Parlons-en.
La Copie Privée d'abord. La première ministre de la Culture de l'ère Diomaye, Khady Diène Gaye, avait solennellement promis qu'elle serait effective dans les mois suivant son installation. Nous attendons encore. Son successeur, Amadou Ba, en parlait à peine. Ce mécanisme de rémunération des artistes pour la reproduction de leurs œuvres, ce n'est pas un détail technique réservé aux initiés. C'est de l'argent. De l'argent qui appartient aux créateurs de ce pays et qui ne leur parvient pas.
Le Statut de l'artiste ensuite. La loi est votée. Elle existe. Il ne manque que les décrets d'application pour qu'elle vive réellement. Sans ces décrets, la loi reste une belle intention dans un tiroir. Les artistes sénégalais méritent mieux que cela.
Voilà les urgences. Voilà ce qu'on attendait de vous dès les premiers jours, non pas que vous les régliez en une semaine, mais que vous en fassiez votre boussole visible. À la place, nous avons des selfies culturels.
Je ne doute pas de votre bonne volonté. Je ne vous connais pas assez pour en douter. Mais la culture sénégalaise a besoin de ministres qui administrent avant de communiquer. Car, une fois encore (la répétition est pédagogique), le premier symbole attendu d'un ministre fraîchement nommé n'est pas qu'il connaisse les célébrités de son secteur. C'est qu'il connaisse son ministère. Le reste viendra ensuite. Et sans doute dans de meilleures conditions.
Par Bigué Bob






