Publié le 6 Mar 2013 - 10:05
EN PRIVÉ AVEC… AZIZ DIENG (ARTISTE , CONSEILLER TECHNIQUE AU MINSTÈRE DE LA CULTURE)

«Il faut que les artistes vivent de leurs talents, le Sénégal est riche de sa diversité, il faut la montrer».

 

Artiste renommé de dimension internationale, Aziz Dieng a gagné le respect de la République avec un curriculum vitae élogieux. Après avoir présidé aux destinées de l’Ams (Association des métiers de la musique du Sénégal) depuis sa création en 1999, il assume à ce jour ses responsabilités de conseiller technique dans le cabinet du ministère de la culture. C’est dans les locaux de son bureau sis au troisième étage du building administratif qu’il s’est entretenu avec le quotidien Enquête.

 

A quand remontent vos débuts dans la musique ?

 

Depuis les années 70, quand Babacar Mbow, le frère de la femme au grand cœur Anta Mbow (NDLR : présidente de l'Empire des enfants) a mis gracieusement dans mes bras une guitare.

 

Avec quels artistes avez-vous déjà travaillé ?

 

Ils sont très nombreux et je serai incapable d'en dresser une liste exhaustive. En tant que musicien et technicien de studio ça remplirait plusieurs pages de votre journal et cela ne serait pas commercial pour vous (rires). Puisqu’il faut tout de même se livrer à cet exercice, allons-y. Citons pêle-mêle et de tête, dans un ordre non hiérarchique, honni soit qui mal y pense : Ndiaga Mbaye, Positive Black Soul, Daara J, Coumba Gawlo Seck, Pape Djiby Ba, Aïcha Kamaldine, Souleymane Faye, Cheikh Tidiane Tall, Daro Mbaye, Samba Diabaré Samb, Dial Mbaye, Ismael Lô, Maadu Diabaté, Ndèye Seck Signature, Cheikh Tidiane Tall, Jakko Loyti (artiste finlandais), Thione Seck, feu Fodé Kalissa de la Guinée, Ousmane Touré du Touré Kunda, Maty Thiam Dogo, etc. Il y aussi mon ami Ali Diallo chanteur et multi instrumentiste, d’un talent considérable même s’il est d’une immense modestie, écoutez son disque qui sortira prochainement, c’est du grand art

 

Et à l'international ?

 

En France, j’ai beaucoup joué avec Baba Maal, Gilbert Massala (Congo), Mario Rui Sylva (Angola). J’ai aussi travaillé avec de nombreux artistes rappeurs de l’Afrique de l’Ouest dans le cadre du projet AURA (Artistes Unis pour le Rap Africain) que j’avais l’honneur de coordonner. Il s’agit, en plus de nombreux artistes du Sénégal, de rappeurs de Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Bénin, du Togo, du Niger, de la Cote d’Ivoire, de la Guinée, de la Gambie (…) Il y a aussi les artistes du cinéma tels Clarence Delgado pour son film Nivam, Ousmane William Mbaye pour son film Dakar Clando, Mansour Sora Wade pour son film Fary l’ânesse. Je voudrais juste revenir sur Cheikh Tidiane Tall avec lequel nous avons fait des dizaines de musiques de publicité. Je ne veux pas terminer sans parler des nombreux enfants artistes d’Afrique de l’Ouest avec lesquels j’ai travaillé dans des projets créatifs avec Plan International. Ils m’ont donné des émotions inoubliables et m’ont beaucoup appris.

 

Avez-vous encore du temps à consacrer à la musique depuis novembre 2012 et votre nomination comme conseiller technique ?

 

Un conseiller de Cabinet ne peut avoir beaucoup de temps à consacrer à la musique en tant qu’acte de création personnelle. Vous sortez «groggy» du cabinet. Il faut dormir un peu, il faut renouveler la force de travail (rires). Je travaille sur les politiques, sur l’environnement de la création qui inclut toutes les disciplines artistiques. La créativité est toujours là, je crois qu’on ne la perd jamais totalement, mais vous ne pouvez plus l’exprimer comme vous le voulez, c’est sûr. Peut-être, qui sait, que je retrouverai assez de temps un jour. Vous savez, comme disais un de mes grands : «un conseiller de cabinet est toujours dans un contrat à durée déterminé, comme un ministre, comme un président.» J’anticipe sur une question possible et ma réponse est : aucun regret, j’ai pensé qu’au moment ou je vous parle et pour des raisons propres à une trajectoire particulière, je peux mieux servir la Culture de mon pays en assumant ces responsabilités. Est-ce frustrant ? Oui bien sûr, mais la liberté de choisir va de pair avec la compréhension de la nécessité.

 

C'est quoi votre rôle exactement ?

 

Travailler à coté d’autres conseillers sur les dossiers techniques cruciaux, être autant que nécessaire et possible dans la transversalité des dossiers.

 

Vous présidez encore le conseil d’administration du Bureau sénégalais des droits d'auteurs ?

 

Oui, avec les nouveaux administrateurs que je salue au passage. Des personnes précieuses. Nous sommes tous dans la tension d’assurer la transition vers la nouvelle société de gestion collective.

 

A propos de reconnaissance du statut de l'artiste, où en-êtes vous ?

 

C’est une démarche moins étroite, non angélique, transversale et participative.

 

C'est-à-dire ?

 

Pour le Ministère, le statut de l’artiste ne concerne pas seulement les seuls artistes interprètes. Il va au-delà. Voyez la déclaration de l’Unesco, dont le Sénégal est signataire, un texte qui fait référence, il y est clairement dit ceci : «Aux fins de la présente Recommandation, on entend par artiste toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d’œuvres d'art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui ainsi contribue au développement de l'art et de la culture, et qui est reconnue ou cherche à être reconnue, en tant qu'artiste, qu'elle soit liée ou non par une relation de travail ou d'association quelconque.» Vous voyez donc que tous les auteurs sont concernés et non pas les seuls artistes interprètes. Cette précision est d’autant plus nécessaire que j’ai lu dans la presse un homme de culture se plaindre du fait que les écrivains n’étaient pas concernés. Vous voyez bien qu’il n’en est rien. Il arrive qu’un homme de culture se trompe. En outre, il faut bien comprendre que pour le ministère de la Culture, le statut de l’artiste est une notion générique, une porte d’entrée pour embrasser plus largement la question du statut des professionnels du secteur des Arts et de la Culture.

 

En parlant d'angélisme, ça renvoie à quoi ?

 

Cela veut dire délester la question du statut de l’artiste d’une certaine mythologie qui l’entoure. Il faut bien clarifier que les artistes qui comprennent la question et qui réclament à juste titre un statut de l’artiste ne réclament pas des privilèges spéciaux pour des personnes spéciales. Les politiques concernant le statut de l’artiste renvoient aux mesures de politiques publiques pour reconnaitre et valoriser l’apport des artistes dans la vie de la société, pour reconnaitre leur liberté d’expression et d’organisation, pour reconnaitre et défendre leurs droits de propriété intellectuelle, et pour veiller à ce que l'artiste indépendant bénéficie d'une protection en matière de revenus et de sécurité sociale. Ce dernier point est au cœur de la préoccupation actuelle du ministère. On peut résumer ainsi la question : comment faire pour que les artistes, les professionnels du secteur des Arts et de la Culture vivent dignement et décemment de leurs talents ? Comment faire en sorte qu’ils bénéficient des mêmes droits que les autres travailleurs ? Comment le faire dans un secteur caractérisé par l’informel ? Les solutions sont nombreuses et variées à travers le monde : une loi au Canada, un décret à Madagascar et plus récemment au Burkina Faso, une série de réglementations en France et dans d’autres pays modernes. L’artiste est un travailleur. Comme travailleur, il a droit aux mêmes droits que tous les autres travailleurs (excusez la répétition). Évidemment, il aura les mêmes obligations : cotiser pour sa sécurité sociale avec la participation de ceux qui l’emploient ou qui diffusent ses œuvres et prestations, payer les impôts... Autant de raisons qui font que la question du statut de l’artiste ainsi posée ne relève plus du seul ministère de la Culture. Nous allons mettre en place un comité interministériel avec les ministères en charge du Travail, des Finances, de la Santé, avec le Fonds national des retraites (FNR), l’Ipres, etc.

 

Que fait votre ministère contre la piraterie ?

 

Merci de me donner l’opportunité de préciser que la lutte contre ce que vous appelez piraterie relève surtout de la police. Les «puristes» des mots qu’il faut à la place qu’il faut parlent de piratage. On ne chicanera pas sur les mots dès lors qu’on se comprend. Les juristes parlent volontiers de contrefaçon, c’est une vue plus large et qui embrasse même les diffusions non autorisées. Que le ministère doive y participer par la sensibilisation et par la législation et la réglementation, c’est évident. Mais c’est bien de pourchasser les malentendus et de comprendre pour de bon que la lutte contre la contrefaçon artistique et littéraire ne relève pas du ministère de la Culture. Au niveau législatif et réglementaire, les projets de textes d’application de la loi portant sur le droit d’auteur et les droits voisins ont été élaborés et déposés par le Comité de pilotage en janvier 2013 après une très longue période de stagnation. Une vaste campagne de diffusion et de sensibilisation nationale autour de la nouvelle loi est en préparation. Elle démarre ce mois-ci en même temps que la campagne pour la promotion de la Diversité culturelle.

 

Donnez-nous quelques aperçus de cette loi.

 

Elle a des dispositions plus dissuasives en matière de lutte contre les contrefaçons artistiques et littéraires. Une réflexion est en cours sur les questions de la protection de la propriété littéraire et artistique (droit d’auteur et droits voisins). Il y a certes les Cd vendus au coin des rues, les industries de la photocopie, mais historiquement, tendanciellement, les choses ne se passent plus dans l’analogie mais dans le net, dans les appareils nomades. Le numérique avec sa capacité de réplique à l’identique, sa capacité de stockage, son caractère transfrontalier et sa rapidité de dissémination pose des défis redoutables à relever. Il faut faire front. Nous sommes sur la brèche.

 

Comment donner un nouveau souffle à l'industrie culturelle nationale ?

 

Les industries culturelles sont les industries de reproduction : le livre, la musique, l’audiovisuel. Il y a l’économie créative, plus vaste, qui inclut par exemple l’économie de la peinture qui est une économie de la pièce unique. Au ministère de la Culture, on «bande les muscles et les cerveaux» pour déployer trois axes prioritaires d’une politique culturelle : la mise en place de la nouvelle Société de gestion collective. Cela concerne l’environnement juridique de toute la création ; l'élaboration du statut de l’artiste avec pour préoccupation centrale la question de la protection sociale ; et la promotion et la valorisation de la diversité culturelle. Avancer sur ces points, c’est déjà donner du souffle à l’économie créative. Pour en revenir aux industries culturelles, notez dès à présent que de nombreuses initiatives seront déployées cette année concernant l’audiovisuel. Vous en aurez des nouvelles dès le mois de mars. Notons aussi une tension particulière pour le livre numérique. Vous aurez également très bientôt des nouvelles à ce sujet. Voilà comment le ministère de la Culture interprète la mission assignée au ministre par le Président de la République : «Il faut que les artistes vivent de leurs talents, le Sénégal est riche de sa diversité, il faut la montrer».

 

Par Almamy CAMARA

 

 

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