“Un seul agent d’hygiène pour 39 000 habitants...”

Entre pression démographique, urbanisation galopante et moyens humains insuffisants, les services d’hygiène peinent à suivre le rythme dans la région de Dakar. Dans cet entretien sans détour, Idrissa Ndiaye, chef de la Brigade régionale de l’hygiène, dresse l’état des lieux d’un secteur en première ligne face aux risques sanitaires, évoque les défis liés aux épidémies, à l’insalubrité urbaine et aux Jeux olympiques de la Jeunesse 2026, tout en plaidant pour un renforcement urgent des effectifs et des moyens.
Pouvez-vous nous éclairer sur les rôles et missions qui sont dévolus à la sous-brigade de l'hygiène de Dakar?
Avant de parler du rôle et des missions du service national de l'hygiène, il faut d'abord connaître ce qu'on appelle l'hygiène. Ce sont des pratiques, des principes qui permettent de préserver et d'améliorer la santé. L'État du Sénégal, à travers certains textes, dévoile des missions au service national de l'hygiène qui sont souvent caractérisées à cinq niveaux. La première mission que l'État nous demande d'assurer pour la protection de la santé des populations concerne l'éducation de cette même population. Il s’agit de la communication sur ce qu'on appelle les bonnes pratiques. La deuxième mission, c'est que l'État nous donne souvent carte blanche pour être des conseillers auprès des autorités administratives.
Quand je parle d'autorités administratives, c'est le gouverneur, le préfet, le sous-préfet. L'État nous demande des conseils de même que les collectivités territoriales c’est-à-dire les maires et les présidents des conseils départementaux La troisième mission, c'est nos interventions durant les périodes de pandémie comme celle de la Covid ou d’épidémie comme celle de la fièvre de la vallée du Rift. Face à ces situations, l’Etat nous demande de tout faire pour les endiguer. Ce qu'on a déjà fait avec le choléra dans les années 80-90. Ce qu'on a fait avec Ebola, etc. La quatrième mission est celle de contrôle de tout ce qui est passager ou bien les biens de manière générale dans le cadre de la surveillance des frontières.
Et sur ce point, votre corps attend-il toujours le relèvement du niveau de l'appui de l'État, qui est une vieille doléance de 5% du budget ?
Présentement, on est dans ce processus parce que souvent, il faut un peu jouer avec le temps. L'État est vraiment en train de faire des efforts dans ce sens. C'est vrai que souvent, c'est des pas timides, mais on reste optimiste. Les nouvelles autorités qui sont là, même antérieurement avec les anciens présidents, misent beaucoup sur la prévention. Car on dit qu'il est plus judicieux d'éviter les maladies que d’attendre que les gens tombent malades pour les soigner. Les nouvelles autorités veulent un peu miser sur le facteur humain, donc miser aussi sur la souveraineté. Et là, la place de l'hygiène est extrêmement importante.
D'ailleurs, il y a des textes qui sont dans le circuit. C'est vrai que dans l'administration, souvent, les choses prennent beaucoup de temps. Mais il y a une révision des codes de l'hygiène qui est en cours. J'ai moi-même participé à l'élaboration de ce texte. Il y a également, le statut du personnel. Ce dernier a besoin de sang neuf. On a besoin de techniciens. Il est vrai que le service d'hygiène, un corps paramilitaire mais nous avons besoin de matière grise. Dans le statut qui a été proposé, il faut s'attendre au recrutement dans des catégories qui pourront nous aider à atteindre des objectifs en matière de santé.
Il y a un constat aujourd'hui, les populations n'observent plus ces contrôles dynamiques. C'est un changement de stratégie ou bien vous manquez de ressources humaines?
C’est plus lié à ce qu'on appelle la marche naturelle d'un pays. Parce qu'il y a beaucoup de facteurs qui sont venus se greffer dont ceux démographiques et ceux liés à l'urbanisation. Par conséquent, tout ce qui était valable il y a 20 ans ne peut l'être présentement. C'est pourquoi de moins en moins les gens sentent la présence des agents d'hygiène. Malheureusement, l'effectif n'a pas suivi. Sur le plan du ratio, nous avons pratiquement un agent pour 39 000 habitants au niveau de la région de Dakar.
Cela nous permet de voir qu'il y a beaucoup d'efforts à faire dans le cadre du recrutement…Heureusement que dans la région de Dakar, nous avons beaucoup de stratégies qui nous permettent de juguler ces déficits en ressources humaines. Ce sont souvent des actions en termes de coalition que nous faisons ou de tirs groupés que et qui permettent de régler certains problèmes de manière ponctuelle. Mais ce ne sont que des stratégies de correction, en attendant que l'État puisse injecter du sang neuf dans ce corps. Il y a des déficits humains et matériels.
En période de pandémie ou d’épidémie quelle méthode ou stratégie de gestion dispose la brigade d'hygiène pour les contrecarrer ?
Au-delà même du coronavirus qui est derrière nous, il y a tout le temps des maladies qui émergent. Vous l'avez constaté ces temps-ci avec la fièvre de la vallée du Rift, qui est une maladie à transmission vectorielle. Dans tous ces cas de figure, le service d'hygiène utilise trois stratégies.
La première est une stratégie de renforcement de capacités. Parce que quel que soit le type de maladie, si les agents d'hygiène ne maîtrisent pas les mécanismes de transmission, ce sera très difficile de combattre ces maladies. C'est pourquoi chaque fois que nous avons l'apparition d'une maladie, on commence par un renforcement capacité du personnel. Mais on insiste beaucoup sur les mesures de prévention quand nous formons vraiment nos éléments. La deuxième stratégie est c’est de nous appuyer ce qu'on appelle la prévention et le contrôle de l'infection.
C'est une stratégie avec beaucoup d'activités dont la désinfection, l'encadrement des enterrements, la désinfection des corps sans vie, etc. Il y a beaucoup de choses que nous faisons pour éviter que le personnel de santé d'abord et la communauté ensuite ne soient exposés à des risques d'infection. La dernière stratégie c'est la communication. Parce que souvent, nous avons une communauté qui a besoin d'avoir des informations, les bonnes informations. Quel que soit le type de pandémie que nous avons en face nous nous appuyons sur ce triptyque. Quand on le met en œuvre, on contribue substantiellement à endiguer ces fléaux. Nous l'avons vu avec le choléra, Ebola, la Covid 19 et la fièvre de la vallée du Rift.
Alors capitaine, vous êtes chargé de gérer toute la région de Dakar qui en termes d'espace est la plus petite, mais en termes de population est la plus peuplée du Sénégal. Alors quels sont les risques qui se présentent, et priorités en matière de sécurité et d'hygiène pour une prise en charge, plus efficace ?
Je suis le chef de la brigade régionale, je couvre les autres quatre départements qui se trouvent dans la région. Mais comme vous l'avez dit, c'est au niveau du département de Dakar que vraiment les problèmes se posent avec acuité. Mais la cartographie, nous la connaissons.
Il y a beaucoup d'aspects sur lesquels les populations sont exposées. Nous commençons d'abord par la gestion des eaux usées. Vous pouvez le constater en faisant le tour du département de Dakar, surtout dans les quartiers de Gueule-Tapée, Fass, jusqu'à peut-être Sacré-Cœur, etc. Souvent, ce sont des eaux usées qui sont là. Même en saison sèche. Tout le monde sait que les eaux usées sont des eaux chargées surtout en germes pathogènes, responsables de beaucoup de maladies que nous voyons comme la fièvre typhoïde, et peut-être même beaucoup plus loin, la poliomyélite.
La deuxième est la gestion des déchets, de manière générale. Souvent, si nous avons des mouvements sociaux, par exemple une grève des éboueurs, les ordures ménagères sont là et ne bougent pas. Alors des nids de microbes se développent et c'est le nid de beaucoup de maladies et même de la pollution de l'environnement. Le troisième aspect qu'on peut évoquer, valablement, c'est tout ce qui touche à ce qu'on appelle les denrées alimentaires. Souvent, ce sont les aliments de la rue. Il y a beaucoup de problèmes concernant la conservation et la vente de produits impropres à la consommation. Le problèmes est récurrent avec la viande dont on ne sait même d’où ça vient. Il y a bien d’autres paramètres que nous prenons en compte. Ceci n’est qu’un tableau pas exhaustif.
Capitaine, parlons du grand rendez-vous de Dakar, une rencontre d'une dimension internationale, à savoir les Jeux olympiques de la Jeunesse de 2026. Quel sera le rôle des services d'hygiène pour ce rendez-vous qui va regrouper des milliers de personnes ?
Par rapport aux JOJ, nous avons ce qu'on appelle une attitude de proactivité en élaborant un plan d'actions articulé autour de trois axes. Là, on va vraiment faire du matraquage sur le plan communicationnel. La deuxième stratégie est la prévention et le contrôle de l'infection.
Nous ferons des opérations de désinfection et de saupoudrage, dans tous les lieux où nous devront avoir des athlètes à Dakar et à Thiès. Enfin, la dernière stratégie concerne l’encadrement, surtout pour la restauration. Parce que ceux qui seront là, vous aurez, en tous cas, beaucoup d'utilisations de denrées alimentaires dans le cadre de la restauration. Et ceux qui seront aussi dans ces lieux-là, il faut qu'on les sensibilise sur les bonnes pratiques d'hygiène.
Dans ce sens, il est prévu des modules que nous allons dérouler pour permettre d'encadrer vraiment les structures hôtelières, par exemple ou disons simplement les sites d'hébergement. Tout cela, c'est décliné dans le plan d'action qu'on a transmis au ministère de la Santé et de l'Hygiène publique. Maintenant, il y a une activité que nous allons faire, même en rapport avec la Division de la qualité, c'est surtout dans le cadre de la gestion des déchets biomédicaux, comme vous le savez aussi, qui se pose avec acuité dans la région de Dakar.
Pouvez-vous nous faire le bilan de vos activités et éventuellement décliner votre feuille de route pour l'année 2026 ?
Nous avons essayé un exercice qu'on a transmis un peu au gouverneur de la région et au médecin-colonel, chef du service national de l'hygiène. Mais en résumé, il y avait des objectifs qu'on devait atteindre. Mais sur le plan des résultats, c'est assez, en tout cas, hétéroclite. Parce qu'on devait entrer dans 112 000 maisons pour toute l'année 2025. Mais on n'a eu à faire que 85 600 maisons. Nous voulions vraiment faire ce qu'on appelle la police de l'hygiène.
Dans tout ce qui est établissement recevant du public, c'est-à-dire les boutiques, les restaurants, les gargotes, les écoles, etc. Tout cela, on devait en visiter 25 000. Là également, on a été en dessous parce qu'on a eu à visiter 23 000 et quelques. Dans ce qu'on a dans la synthèse annuelle.
Il y a également ce qu'on appelle les infractions que nous avons l'habitude de voir. On a eu globalement 52 000 et quelques infractions. Quand on parle d'infractions, c'est souvent des contraventions de police ou bien des délits. Au niveau du service d'hygiène, il n'y a pas de crime. Mais dans ces infractions-là, on a eu à déférer 100 personnes. C'est un chiffre rond. Maintenant, en matière de denrées alimentaires, nous avons procédé à une saisie de 57,67 tonnes de produits impropres qu'on a eu à retirer de la vente. Mais c'est moins qu'en 2024 où on était dans les 149 tonnes.
Il y a des efforts au niveau des boutiques, de tous ceux qui vendent des produits alimentaires. Et je termine un peu sur un aspect qu'on n'a pas l'habitude de synthétiser. C'est le traitement de ce qu'on appelle les corps sans vie. Et là également, je n'ai eu que la synthèse dans trois brigades. Mais on se retrouve avec 55 corps sans vie qui ont été désinfectés dans la région de Dakar. Donc, c’est principalement 25 au niveau du département de Dakar, 15 au niveau de Pikine et 15 à Rufisque.
Propos recueillis par Mamadou Diop






