Publié le 4 Mar 2021 - 15:36

Vous permettez M. Macron, comment décapiter une “idéologie” ?

 

C’est une interrogation légitime, qui taraude l’esprit du Sahélien que je suis , résidant dans une localité exposée à une menace imprévisible donc insaisissable. Il apparaît indéniable que le pedigree de l’actuel chef de l’Etat français est formé dans la sphère économique/bancaire. Toutefois, son statut de Président de la République, lui confère une posture inédite. Il est au-dessus de la pyramide d'informations, capable donc d’avoir une vue holistique de la problématique extrémiste, particulièrement au Sahel théâtre d’opération de la force “Barkane”. Ce flux de renseignements qui lui parvient, devrait le conduire à avoir une perception plus affinée, autrement dit subtile de la situation complexe qui enlace cette zone.

Le mode d’expression de l’extrémisme violent de nos jours a suivi un cheminement singulier. D'ores et déjà, il faut bifurquer vers un dédale historique pour rappeler certains faits têtus. Le terrorisme contemporain est au départ incarné par un homme zélé, mais déterminé qui arrive à convaincre une bande d’illuminés de le suivre dans le fatalisme du “jihad”. Oussama Ben Laden est ensuite éconduit du Soudan, vers la fin de la décennie 90 après des attentats inspirés ou commandités par ses soins. Il pose ses baluchons dans le désert afghan, pour œuvrer à une véritable semence d’un jihadisme violent qu’il théorise surtout à l’encontre d’un occident areligieux qu’il faut “décapiter”, adoubé par le régime taliban. Malheureusement cette messe obscurantiste est le rendez-vous de beaucoup de fidèles et son dénouement macabre est la date fatidique du 11 septembre 2001.
 
L'homme est déclaré ennemi public mondial et traqué dans tous les recoins de l'humanité par une coalition internationale. L'organisation Al-Qaïda qu'il a créée et disséminée se radicalise, soutenue officieusement par des entités parfois étatiques surtout du golfe Persique.
Dès lors que la matrice jihadiste était identifiable à un label ‘’​Al-Qaïda’’​, sise dans les grottes afghanes, l’éviction de la menace devenait possible. La tirelire est cassée, au service d’une sécurité universelle, le retour d’une ambiance paisible, sans aucune intrusion extrémiste.
 
La réalisation effective d'un vivre ensemble. L’erreur stratégique naguère et qu’on a décelée aujourd'hui dans le discours “guerrier” du Président Macron. C’est que l'écurie de guerre lancée à l’époque à l’assaut des terroristes est parvenue à neutraliser relativement la machine mais échouait à épurer les esprits et rallier l’opinion publique dans les zones ciblées.
 
L'action jihadiste qui est née dans l'esprit d’un individu, qu’il a pu matérialiser, se répand comme une traînée de poudre et lui résiste même après son trépas en 2011, jusqu'à devenir un ''Etat islamique'' proclamé en 2014. Cette fois encore, la situation géographique était une aubaine pour asseoir une stratégie et désagréger le monstre. Lorsque le fameux “état” fut démantelé au levant, le phoenix renaît de ses cendres. La culture du terrorisme s’est ​capillarisée comme une lierre. C’est un fil rouge autrement dit une "Idéologie" indécelable puisqu’il ne s’affiche sur aucun front d’extrémiste.
 
En effet, on est en face d’une machine extrêmement huilée. Le monde est projeté de plain-pieds dans une ère asymétrique, extrêmement difficile à démêler. L’ennemi est invisible, futé et déterminé.
 
Ce détour dans l’histoire emprunté, ramène vers une stratégie qui peut s’avérer idoine pour remporter la lutte contre l’extrémisme violent dans le temps long.
Tel triomphe sera possible, si l’on dépasse l’unique option primaire-militaire et qu’on mette sur le billot la solution politique.
 
Qu’on s’entende bien, les bandes extrémistes identifiées, circonscrites devront être combattues sans états d'âme et freiner leur dessein d’instaurer un califat dans le giron ouest-africain. Cette démarche est irréversible et l'opération “Serval” menée au Mali en 2013, demeure un instant pivot de cette action militaire.
 
L’installation d’une force internationale sous la coupe de la Minusma est aussi salutaire. Seulement la tactique militaire quoique appliquée par plusieurs forces alliées devrait incomber dans l’avenir à une force africaine. Le déploiement de la coalition onusienne comme la force française doivent s’estomper dans le temps avec un transfert de fonds, d'équipements et de technologies à la force G5 sahel ou mieux à une dynamique régionale ouest-africaine (CEDEAO) qui laisserait toute la place au Maroc. Cela est un horizon indépassable, car nos armées doivent incarner l’épaisseur de leur responsabilité régalienne au-delà de tout parrainage exogène. Dans ce sens, l'invitation du chef de l'État sénégalais Macky Sall, prochainement chargé de la présidence de l’Union Africaine, à prendre part à ce conclave du G5 sahel est une brillante initiative. Ce fut une erreur clinique de zapper l’apport sénégalais dans l’implémentation de cette force militaire. Il est temps de corriger cette incohérence qui ampute la lutte opérationnelle contre le terrorisme dans l’enclosure saharo-sahélienne.
 
Par ailleurs, l’intervention ponctuelle et à moyen terme des partenaires internationaux ne dérange pas. Parce que le terrorisme est une entrave à la sécurité collective, donc ébranle l’équilibre de toute la planète. Cela dit, la sécurité est d’abord une question de souveraineté et interpelle la puissance publique des États et leur capacité à rassurer leurs populations. Ce chantier est une priorité pour le continent africain, arrêter d'atermoyer la construction d’une carapace militaire régionale.
 
La solution politique s’adosse sur les communautés. Il faut faire d’eux des alliés dans le combat. La bande sahélienne est en proie à d'innombrables difficultés et les populations sont les principales victimes. Leur collaboration est essentielle si l’on souhaite que l’extrémisme violent se transforme en un vieux souvenir qui ne viendrait plus hanter nos paisibles nuits. Sans nier l’endoctrinement, il faut ne pas faire table rase de la précarité qui fait pignon sur le Sahel.
 
Une démographie fortement composée de jeunes qui voient parfois tout rêve de réussite sociale presque impossible dans leur pays. Ce désir d’exister, de compter dans la société pousse certains à tenter l’aventure de l’immigration vers un eldorado qui ne l’est que de nom. A ce stade, il faut aussi relever le nexus migration/extrémisme.
 
Puisque sur le trajet de la migration beaucoup de candidats sont attirés de gré ou de force par les officines djihadistes. Donc le levier économique est aussi un atout contre le jihadisme. Les immenses ressources que regorgent les États du croissant sahélien doivent servir à booster la créativité de la jeunesse et ainsi assommer chez elle, toute velléité de violence ou d’extrémisme. Cette guerre contre l’obscurantisme est à notre portée si on ne bâtit pas uniquement une certitude autour de l’outil militaire. On ne peut pas ‘’décapiter” une philosophie immatérielle, c’est s’embourber continuellement. La Paix durable, ce vœu pieux régional, passe inéluctablement par une inclusion sociale.
 
Thierno S. D. Niang
Chercheur en Relations Internationales 
 

 

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