Publié le 12 May 2026 - 16:00
FAYE-MACRON À NAIROBI

La diplomatie du réel

 

Ils se sont retrouvés ce lundi 11 mai à l'Université de Nairobi, en marge du Sommet « Africa Forward ». Tête-à-tête entre Bassirou Diomaye Faye et Emmanuel Macron, échange de passes de football devant les caméras, communiqué sobre de la Présidence sénégalaise évoquant « la coopération bilatérale et les grands défis du monde actuel ». La séquence est cordiale, mais elle s'inscrit dans un moment particulier : celui où ni Dakar ni Paris ne disposent plus des leviers d'autrefois, et où chacun doit composer avec une réalité que la diplomatie symbolique seule ne suffit plus à habiller.

 

Le tournant est connu. Dès son arrivée au pouvoir en avril 2024, Bassirou Diomaye Faye a engagé la redéfinition des rapports avec Paris, conformément au mandat reçu des Sénégalais. La fin des présences militaires étrangères a été annoncée pour 2025, et organisée par une commission mixte créée en février 2025 pour la restitution des emprises avant la fin de l'année.

Soixante-quatre années de présence militaire continue refermées sans rupture brutale, ni reniement des liens humains, économiques et culturels qui unissent les deux peuples - une transition que beaucoup d'observateurs, y compris à Paris, ont saluée comme un modèle de désengagement maîtrisé.

Paris cherche ses marques - et le reconnaît à demi-mot

Le choix de Nairobi pour l'unique grand sommet franco-africain du second quinquennat Macron est, lui aussi, politique - et il en dit long sur la position française. Pour la première fois, le rendez-vous se tient hors de l'espace francophone, dans une capitale anglophone. À son arrivée dimanche, le chef de l'État français a tenté de transformer ce qui s'apparente à un repli en doctrine assumée : « Je n'ai jamais pris l'Afrique francophone comme étant justement un pré carré. Depuis 2017, c'est terminé cette époque. » La formule est habile, mais la réalité est plus rude pour Paris.

Dans trois pays sahéliens - Mali, Burkina Faso et Niger - des putschs de 2020 à 2023 ont précipité le divorce avec la France et le départ de son Armée, après des décennies d'une présence devenue insupportable à des opinions publiques en quête de souveraineté.

Refusée au Sahel, traitée à égalité par Dakar, Paris se tourne désormais vers Ruto, l'Afrique de l'Est, les marchés anglophones - moins par stratégie offensive que par nécessité de compenser une perte d'influence dans son ancien espace. Onze accords bilatéraux signés dès dimanche avec le Kenya. Le message vaut autant pour la France elle-même, qui doit se réinventer sur le continent, que pour ses anciens partenaires.

Le FMI : où le pragmatisme reprend ses droits

Mais c'est ici que la séquence se complique, et que se révèlent les contraintes héritées. Depuis la révélation, par les nouvelles autorités elles-mêmes, de la dette dissimulée par l'administration Sall, le Sénégal navigue dans une crise financière dont il n'est pas l'auteur mais dont il doit assumer la gestion. Le FMI a gelé son programme de prêt de 1,8 milliard de dollars ; le ratio dette/PIB atteignait 132 % fin 2024, une réalité longtemps masquée à l'opinion comme aux partenaires. Standard & Poor's a abaissé la note souveraine à « CCC+ », Moody's a dégradé pour la deuxième fois en un an - sanctions qui frappent moins une gestion actuelle qu'un héritage comptable. Sans accord avec Washington, le pays reste coupé des marchés internationaux à taux soutenable.

Le tableau d'ensemble est, à dire vrai, tendu. Plusieurs économistes - sénégalais et internationaux - évoquent un risque de cessation de paiement à moyen terme si aucun accord n'est trouvé avec le Fonds, qu'il s'agisse du service de la dette ou, à terme plus rapproché, de la masse salariale et des charges de fonctionnement de l'État. Pour 2026, le service de la dette est projeté à 5 490 milliards de FCFA, en hausse de plus de 11 % par rapport aux estimations de juin ; en 2027, la facture bondit de près d'un tiers pour atteindre 4 410 milliards de FCFA. Fin septembre 2025, les charges financières représentaient déjà 22 % des recettes du Sénégal.

Face à ce mur hérité, le gouvernement Faye-Sonko a fait des choix difficiles : ramener le déficit de 13,4 % en 2024 à 7,8 % en 2025, avec un objectif de 5,37 % en 2026 et 3 % en 2027. C'est un effort budgétaire considérable, conduit dans des conditions politiques et sociales exigeantes, qu'aucune autre administration n'aurait engagé sans heurts.

Une trésorerie au rythme de l'urgence

Dans ce contexte, l'accélération du recours au marché régional de l'UEMOA n'est pas un paradoxe mais une contrainte. Au premier semestre 2025, le Sénégal a levé 1 262,5 milliards de FCFA, soit une hausse de 267 % sur un an - non par appétit pour la dette, mais pour refinancer des échéances héritées et maintenir le fonctionnement de l'État coupé des marchés internationaux. Quatre emprunts obligataires se sont succédé en 2025, avec des taux allant de 6,40 % à 6,95 %. Début mars 2026, Dakar a même dû concéder des taux à court terme supérieurs à ceux de Ouagadougou, illustration de la défiance que les agences de notation continuent d'entretenir sur le dossier sénégalais.

Comme l'observe l'économiste Moubarack Lo, ce recours « permet au moins de payer les salaires et les charges de fonctionnement » et de rembourser « les échéances qui arrivent ». La trésorerie publique vit au rythme de l'urgence - et c'est précisément ce qui rend un accord rapide avec le FMI vital.

C'est cette équation qui rend le canal multilatéral incontournable - et où la France retrouve un rôle. Au Conseil d'administration du FMI, elle est l'un des cinq plus grands actionnaires qui désignent directement un administrateur, aux côtés des États-Unis, du Japon, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Sa voix compte sur la dérogation pour la dette non déclarée, sur le futur programme, sur la lecture du dossier sénégalais par les administrateurs européens.

Mais Dakar n'est pas démuni : la qualité de la transparence imposée par les nouvelles autorités, saluée publiquement par la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva, constitue un actif diplomatique réel. La visite d'un émissaire français à Dakar à l'approche de l'échéance Eurobond du 13 mars 2026 témoigne d'ailleurs autant de l'intérêt de Paris pour la stabilité sénégalaise que d'un dialogue qui n'a jamais cessé. Le canal reste ouvert parce que les deux parties y ont intérêt.

Reste à inventer le cadre concret de cette relation nouvelle. Les mois qui viennent diront si Dakar et Paris savent dépasser les vieux réflexes - paternalisme d'un côté, surenchère verbale de l'autre - pour construire un partenariat lucide, où chacun défend ses intérêts sans nier ceux de l'autre. C'est à cette aune-là, et non aux symboles de Nairobi, qu'il faudra juger la séquence engagée.

AMADOU FALL

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SOMMET FRANCE-AFRIQUE À NAIROBI : Le secteur privé africain interpelle sur la mobilisation des ressources et le financement des économies
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