Publié le 21 Oct 2014 - 08:06
LIBRE PAROLE

Dépolitiser et « désectariser » nos universités

 

« Il faut extirper de l’université toutes les pratiques qui n’ont rien à voir avec les études. Les mosquées, les « dahira » et surtout les partis politiques ne font pas partie de la vocation d’une université. » (Thierno Madani Tall, khalife général de la famille omarienne, in Le Populaire, n°4455, mardi 30 septembre 2014, p.7)

 

Même une montre arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour. A chaque fois que l’heure est grave au Sénégal, on a l’habitude de citer de grandes personnalités religieuses qui ne font plus partie de ce monde. Prions pour le repos de leurs âmes. Donnons aussi la chance aux religieux clairvoyants pour découvrir leurs qualités intellectuelles, morales et la grandeur de leur sagesse. Ceux qui parlent peu sont loin d’être les cinquièmes roues des carrosses et ne doivent en aucun cas être traités en quantités secondaires.

C’est minimiser les vivants que de répéter à chaque fois qu’il nous manque de guides religieux de la dimension de certains marabouts arrachés de nos affections. Aujourd’hui, avec les multiples crises, certains marabouts, connus pour leur réserve dans certains domaines, montent au créneau. Les propos de Thierno Madani Tall lors de sa visite à l’Ucad offrent matière à réflexion et aident à proposer des solutions pour mettre fin aux grands maux dont souffrent nos universités. Nous partageons ses idées dans la mesure où il nous permet de progresser dans notre raisonnement et de dire ce que nous hésitions de dire de peur d’être mal compris.

Dans un article intitulé « Le système Lmd en sens inverse », publié en novembre 2013, nous disions vers la fin ceci : « Lux mea lex (La lumière doit être ma loi), telle est la devise de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Temple du savoir, l’Ucad a formé des générations d’intellectuels et de cadres du Sénégal. C’est le savoir savant universitaire qui, par transposition didactique, projette sa lumière et alimente le savoir scolaire enseigné et éclaire les jeunes. C’est par l’éducation qu’on obtient des citoyens éclairés, disciplinés et capables de prendre leur destin en main. Faisons donc de sorte que les universités et établissements scolaires ne soient pas des lieux ou recrutent les lobbies obscurantistes qui éclipsent la raison et forment des séides. Ce qui risque de nous plonger dans les ténèbres. »

En effet, la politique et le sectarisme religieux sont les principaux goulets d’étranglement qui paralysent les universités sénégalaises. Autrefois, avec l’internat, les gens apprenaient à se connaitre. C’est tout à fait le contraire aujourd’hui où l’université, censée être un lieu de production du savoir et d’échanges, est devenue un espace de fabrication et de sédimentation d’identités oppositionnelles. Dans les universités, les mentalités du terroir et les idées sectaires importées éclipsent la raison, obscurcissent l’espace à tel point que la lumière n’arrive plus à éclairer le Temple du Savoir.

Les débats d’idées ont cédé la place à des affiches anarchiques pour des manifestations religieuses, politiques et régionalistes. L’assemblage chaotique d’identités hétéroclites est préjudiciable à la construction d’une nation unie et solide. Nombreux sont les étudiants qui ont du mal à partager une chambre avec d’autres qui ne sont pas de la même obédience qu’eux. Après l’attribution des chambres par les services du centre des œuvres universitaires, beaucoup d’étudiants procèdent à des  permutations pour s’approcher de leurs frères de religion, confrérie ou parti. On comprend aisément la difficile cohabitation entre étudiants à idéologies religieuses différentes. A titre d’exemple, en juin 2004, à l’Esp (ex Ensut), un malentendu opposa deux étudiants partageant la même chambre : un talibe (disciple) d’une confrérie sénégalaise et un ibadourahmane (adepte d’un courant islamique importé et qui prône l’orthodoxie) (…)

Aujourd’hui encore, on continue à faire la politique de l’autruche. Les autorités compétentes ne sévissent pas et laissent la situation pourrir. De hauts parleurs portent encore loin les sons des meetings, de la musique, des chants religieux et des muezzins. On se croirait dans un quartier très populaire où les citoyens ignorent totalement le code de l’environnement, surtout en ce qui concerne la pollution sonore. Jusqu'à des heures tardives de la nuit on importune des étudiants qui n’ont qu’un seul souci, réussir.

A cause de la politique, on paralyse souventes fois les universites jusqu'à briser le rêve de vaillants étudiants. Avec les grèves répétitives et longues, le quantum horaire n’est jamais atteint. Les cours sont bâclés. Par conséquent, les taux d’échecs sont très élevés. Les membres des amicales et certains professeurs d’université qui ont chopé le virus de la politique ont une grande part de responsabilité dans la crise universitaire.

Sur les plateaux de télévision et les ondes de radios, tantôt les mêmes enseignants parlent au nom de leurs partis tantôt ils sont les représentants des syndicats des enseignants du supérieur. Dans ce cas, il y a indubitablement accointances entre action syndicale et combat politique dans l’espace universitaire. Ce n’est donc pas un hasard qu’à chaque période préélectorale au Sénégal que l’université soit paralysée par les grèves des enseignants au grand dam de talentueux et ambitieux étudiants espoirs de leurs familles et de la nation. (…)

Aujourd’hui, avec une situation devenue plus qu’explosive, on ne doit pas seulement invoquer les franchises universitaires pour déloger les forces de l’ordre. Il faudrait aussi réclamer le retrait des forces politiques et religieuses qui ont fait de l’université leur zone d’influence.

Il urge alors de procéder à un toilettage pour que l’université retrouve sa splendeur. Des réformes pertinentes et efficaces doivent commencer par la dépolitisation et la « désectarisation » des universités. A cet effet, un certain nombre de mesures courageuses, voire impopulaires, doivent être prises :

-       Interdire les chants religieux dans l’espace universitaire

-       Interdire les réunions politiques et religieuses dans les salles de télévision, salles de lecture, les chambres d’étudiants et les halls des pavillons. Il faut apprendre à se donner rendez-vous dans les permanences de partis ou autres locaux en dehors de l’université.

-       A défaut de délocaliser les lieux de culte, les préposés à l’appel à la prière doivent diminuer de quelques décibels les volumes des hauts parleurs pour ne pas couper le sommeil des étudiants qui ne sont pas forcément tous des musulmans. Avec les nouvelles technologies, il ne manque pas d’appareils aux multiples fonctionnalités capables de rappeler les heures de prière. Tout étudiant musulman doit en disposer.

-       Fermer définitivement les salles de musculation dans les campus et ouvrir d’autres salles pour la pratique de disciplines sportives qui favorisent la maitrise des fonctions corporelles et permettent cultiver la retenue, la pondération et la paix.

-       Faire perdre son poste tout étudiant membre d’une amicale qui intègre les mouvements de jeunesse politique.

-       Organiser des tests avec des épreuves écrites et orales pour sélectionner les membres d’une amicale. Cela permet d’avoir une idée sur le niveau de maitrise de la langue officielle et les talents oratoires de ceux qui doivent représenter les étudiants.

-       Des universitaires qui ont une forte coloration politique doivent être exclus des instances de décision des syndicats des enseignants du supérieur parce que pouvant être des hommes-liges des chefs de parti.

-       Revoir les textes qui régissent les centres des œuvres universitaires et interdire formellement toute forme de permutation de chambre entre étudiants pour les obliger tous à vivre ensemble dans le respect de l’altérité de l’autre.

-       Formater les esprits de sorte que les crispations identitaires se dissipent et que la sénégalité prime sur tout. Une politique d’alphabétisation cohérente et audacieuse doit passer par là,

C’est ainsi qu’on parviendra à mettre fin au clientélisme, à la violence, à la cacophonie et au vacarme infernal dans l’espace universitaire. Débarrassé de sa gangue, le Temple du Savoir retrouvera son lustre et sa vocation : chercher, produire le savoir utile, éclairer, éduquer et participer à la construction d’un Etat-nation solide, riche et puissant.

Mamaye NIANG

Professeur d’Histoire et Géographie

Lycée Zone de Recasement de Keur Massar

mamayebinet@yahoo.fr

 

 

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