Publié le 23 Sep 2013 - 19:20
LIBRE PAROLE

La priorité, le cap et la méthode...

 

 

De passage à Paris en juin 2013, le président Macky Sall fit un état des lieux succinct et particulièrement parlant dans l'interview accordée au magazine L'Essentiel : ''Depuis notre indépendance, avait-il laissé entendre, le transfert des ressources publiques vers le monde rural a été insignifiant par rapport au budget de l’État.'' En préconisant un engagement public massif en faveur de nos campagnes, le chef de l’État entend donc corriger l'injustice faite, plusieurs décennies durant, à la partie la plus nombreuse de la population sénégalaise. La priorité, bien connue, de tous les gouvernements, reste donc inchangée : ''lutter contre les injustices sociales'' pour les réduire de manière drastique à défaut de pouvoir les éradiquer. Toutefois, le souci du plus grand nombre suppose un cap. Celui fixé au gouvernement, formé par le Premier ministre Aminata Touré, est on ne peut plus clair : ''la relance de l'économie pour la croissance et l'emploi'' en s'appuyant, entre autres, sur de nouveaux instruments de soutien à l'effort global de création de richesses comme la Banque nationale de développement économique (Bnde), le Fonds souverain des investissements stratégiques (Fonsis) et le Fonds de garantie des investissements prioritaires (Fongip). L'intérêt économique de tels instruments est de combiner les volets budgétaire, réglementaire et monétaire de la relance afin de répondre durablement à la demande toujours plus accrue des jeunes, des femmes, des retraités et des personnes frappées d'un handicap. Les catégories concernées se font entendre sans arrêt, suscitant ainsi l'idée partagée d'une ''accélération de la cadence des actions'' dont l'appropriation par toute l'équipe coordonnée par Mme Touré préfigure la différence que fera l'intervention des membres du nouvel attelage gouvernemental. Mais comment ''répondre de manière rapide et appropriée aux défis et aux opportunités'' sans la méthode ? Cette dernière – dont l'esquisse figure dans le communiqué du conseil des ministres du jeudi 12 septembre 2013 – a l'avantage d'annoncer une approche novatrice de la gestion des politiques publiques : ''la Gestion axée sur les résultats (Gar)''. De quoi s'agit-il ?

Une manière de cerner la méthode réside déjà dans la façon à la fois ''euphorique'' et ''nuancée'' dont certains experts saluèrent la résurrection du Bureau Organisation et Méthode (Bom) en remplacement de la Délégation générale à la réforme de l’État et à l'assistance technique (Dgreat). Pour les conseillers en organisation (Le Soleil, 9 septembre 2013) – Oumar El Foutiyou BA et Ibrahima NDIAYE - ''il s'agit d'un retour à l'orthodoxie pour une meilleure performance de l'administration (…) au service des citoyens mais aussi du secteur privé''. Pour leur part, les experts en organisation Sidy DIOP et Abdoulaye DIOP considèrent que ''pour son efficacité [le Bom] doit s'adapter aux réalités de l'heure''. Tous les deux conviennent que ''l’État a complètement changé''. ''On est passé à une sorte d’État qui était la pierre angulaire du développement à un État qui a besoin d'autres parties prenantes pour le développement : la société civile, le secteur privé et autres'', explique Sidy DIOP. De l'avis de son collègue Abdoulaye DIOP, ''Il faudra que le nouveau Bom, dans ses missions et dans ses interventions, puisse intégrer [les] notions'' de ''gestion axée sur les résultats'' et de ''performance''.

En septembre 2013, la notion de ''gestion axée sur les résultats'' (Gar) est-elle une idée neuve ? L'édition 2009 - qui remplaça celle de 2002 - du Guide de la planification, du suivi et de l'évaluation axés sur les résultats du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en cerne la limite objective en disant de la Gar qu'elle ne ''met l'accent que sur les résultats internes et la performance des entités'' administratives. En d'autres termes, la Gar s'oriente uniquement vers la performance interne. Une décennie d'ajustement structurel en Afrique subsaharienne (1980-1990) n'est-elle pas illustrative d'une performance managériale des structures pour des équilibres macroéconomiques aux conséquences sociales désastreuses ? Bien sûr que oui ! Les changements politiques ne se firent pas attendre, qui sonnèrent le glas de régimes autoritaires pendant que se réunissaient au Sénégal les conditions d'une première alternance démocratique qui survint enfin en mars 2000. Les réserves des conseillers en organisation Sidy DIOP et Abdoulaye DIOP corroborent l'analyse en même temps qu'elles légitiment la mutation de la Gar en Gestion axée sur les résultats du développement (Gard). La Gard vise, elle, à ''améliorer véritablement les conditions de vie des populations ainsi que les choix et possibilités qui s'offrent à elles'' (Pnud, 2009). Tout en maniant les mêmes concepts de ''planification'', de ''suivi'', d'''évaluation'', d'''apprentissage'' et de ''retour d'informations'' que la Gar, la Gard met l'accent sur les changements de conditions de développement des populations. Elle ''représente un effort de réponse à la demande croissante de redevabilité publique vis-à-vis des citoyens''. La Gard est donc plus adaptée que la Gar dans un contexte socio-économique difficile où chaque Sénégalais pense pouvoir obtenir directement du chef de l’État tout ce qui est bon pour une vie décente. Tout le mérite des rédacteurs du Décret n° 2013-1225 du 04 septembre 2013 portant ''répartition des services de l’État et du contrôle des établissements publics, des sociétés nationales et des sociétés à participation publique'' est de n'avoir pas adhéré à cette courte vue et d'avoir ressuscité le ministère du Plan en le dotant d'une direction générale de la planification et d'une direction générale des stratégies de développement. Les éléments bien connus de planification vont enfin pouvoir permettre d'identifier la vision et les objectifs à atteindre, de formuler des stratégies, de définir et d'allouer les ressources, d'indiquer les dispositions précises de mise en œuvre et les dispositions nécessaires au suivi et à l'évaluation. L'efficience et l'efficacité attendues sont à ce prix. Mais entendons-nous bien : il ne sert à rien de réinventer la roue ! Une planification du développement économique et social existe déjà, qui tire sa substance du cadrage économique, des sources de financement et des mesures clés du programme ''Yoonu Yokkuté''. Aucun document officiel ne peut valablement lui être opposé puisqu'il n'y a pas 36 manières de transformer un pays dont tout le monde (État, société civile et secteur privé) connaît les problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels.

''Il est crucial, recommande le Pnud, d'impliquer les différentes parties prenantes, de gagner leur adhésion et d'obtenir leur engagement pendant les phases de planification, suivi, évaluation, bilan et amélioration.'' C'est que ''lorsque les personnes trouvent un intérêt personnel à quelque chose, c'est-à-dire lorsqu'elles se l'approprient, il en découle davantage de fierté et de satisfaction, une meilleure disposition à défendre et à préserver leurs actifs, et un engagement accru dans les affaires de la cité.'' Parce qu'elle ''s'oriente vers l'environnement extérieur et les résultats (…) et moins vers la performance interne'' de l'administration en général, la Gestion axée sur les résultats du développement (Gard) consacre le nouveau glissement sémantique et la méthode. L'accélération de la cadence des actions prioritaires par le nouveau gouvernement dépend maintenant de la définition de son champ de redevabilité vis-à-vis des citoyens. La qualité des hommes et des femmes de l'équipe du Premier ministre Aminata Touré préfigure le franc succès que bon nombre d'observateurs critiques disent attendre. Bonne chance Madame le Premier ministre.

 

Abdoul Aziz DIOP

Conseiller spécial à la Présidence de la République

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