Publié le 18 May 2015 - 20:25
MAMADOU RACINE BATHILY, ANCIEN SECRETAIRE DE LA FEDERATION DES SOCIETES D’ASSURANCES

«Si vous voulez vous installer au Maroc, l’administration voit ce que le pays en tire»

 

La nouveauté que les Marocains ont introduite dans le secteur des assurances gêne particulièrement l’un des acteurs. L’ancien secrétaire général de la Fédération des sociétés d’assurance se dit inquiet par la bancassurance que Saham veut développer. Mamadou Racine Bathily appelle les autorités à ne pas laisser la banque déstructurer et asservir l’assurance au Sénégal. Il appelle aussi à une rupture dans les relations avec le Maroc, en ayant l’œil sur le rétroviseur, particulièrement ce qui s’est passé avec Air Afrique.

 

Comment se porte actuellement le secteur des assurances ?

Il y a un nouveau phénomène qui nous inquiète : la faiblesse des orientations publiques, face à des changements stratégiques dans lesquels nous acceptons d’être un simple pion de politiques d’ensemble conçues ailleurs, risquant d’asservir et de coloniser des pans importants de notre économie ! Je me limiterai à l’assurance, que je connais moins mal. Le groupe Saham  au Maroc a acheté Colina, un des plus grands groupes d’assurances des pays membres de la FANAF et Colina Sénégal est devenu Saham ; la société d’assurance WAFA, membre du holding souverain chérifien, propriétaire de la banque Attijari bank au Maroc, vient d’obtenir l’agrément de ses deux filiales Vie et Iard au Sénégal.

Attijari pouvait, comme son prédécesseur, négocier avec des sociétés déjà présentes pour entrer dans leur capital, mais les Marocains ont finalement créé leur propre société étrangère. Et c’est là où les problèmes commencent, avec la mise d’un frein à notre ambition de bâtir au Sénégal un marché national plus fort, qui ne soit plus, comme jadis, l’appendice du marché français, ni ne devienne l’arrière-cour d’un autre marché africain ! Il faut rappeler que la fonction de l’assurance n’est pas un commerce comme les autres. C’est un commerce de sécurité. Il permet aux citoyens et aux entreprises de préserver leurs acquis. Ce secteur est d’une sensibilité qui justifie que dans la plupart des pays, pour que tu t’implantes, tu dois être autorisé.

Dans certains pays même, pour que tu t’implantes, il faut que tu t’associes à des nationaux. Il est un facteur d’instabilité d’entreprises étrangères de venir, avoir quelques succès et tout de suite d’avoir des difficultés que l’on vous crée parce qu’on est en train de  considérer que vous êtes en train de pomper la substance économique nationale. Il serait naïf de sous-estimer les phénomènes de rejet et les troubles à l’ordre public qui peuvent en résulter, quand s’installe, vis-à-vis d’une société étrangère, un ressenti de spoliation. Pour éviter cela, certaines entreprises qui ont plusieurs dizaines d’années d’expérience sont en train d’ouvrir leur capital pour faire introduire des partenaires nationaux dans leur affaire.

Que préconisez-vous exactement ?

Ce qui manque dans cette affaire,  c’est la vision stratégique de l’Etat qui consisterait à encadrer les partenaires privés étrangers en leur disant : installez-vous, faites comme bon vous semble. Mais trouvez des partenaires qui participent à ce que vous faites, à l’aventure. Il ne faut pas arriver à un point ou toute la valeur ajoutée, tout le bénéfice est rapatrié à plus de 50%, 60% à l’étranger. C’est à l’Etat de dessiner les normes. C’est une opinion absolument personnelle. Maintenant la loi, elle permet à tous les étrangers de créer des sociétés. Si vous voyez les sociétés nationales (dans le secteur), c’est moins de la moitié.

Avant l’agrément de 2 nouvelles sociétés marocaines apparentées à une banque marocaine opérant localement, le marché comptait au total 24 sociétés agréées, dont 50% de sociétés sénégalaises pesant seulement 1/3 du poids du marché : les sociétés vie sénégalaises représentaient, avec le 1/3 des effectifs, le quart du chiffre d’affaires, tandis que les 9 sociétés sénégalaises Iard, sur un total de 16, représentaient 56% des effectifs et 37% des primes.

Il faut que les gens se rendent compte qu’on doit imposer aux sociétés des partenaires locaux représentant au moins 40% y compris le personnel pour être dans l’assurance. Sinon, dans le capitalisme mondial actuel où il y a des capitaux flottants en nombre très important, il y a des excédents de capacité de financement dans certains pays ; on va se retrouver avec des capitaux de nationalités complètement étrangères dans des secteurs que vous souhaitez peut-être qu’il y ait une sorte d’indigénisation partielle.

Cela est-il exigé dans d’autres pays ?

Absolument, dans tous les pays du monde, tu ne peux pas du jour au lendemain venir t’installer dans n’importe quel secteur. Par exemple, si tu veux faire de l’armement aux Etats-Unis, tu vas repasser, tu ne vas rien faire. Si tu veux faire une entreprise dans les pays anglophones d’Afrique comme le Nigeria et le Kenya, et que vous êtes une société étrangère, vous ne pouvez pas avoir la majorité des capitaux. 60%, je crois, des capitaux doivent être nationaux. Dans notre pays, sur les 23 ou 24 entreprises d’assurances, seules les 11 ou 13 sont sénégalaises. Le reste c’est des Français, des Marocains, des investisseurs de Dubai, du Cameroun, etc.

Les politiciens veulent être agréables auprès de leurs partenaires étrangers, mais l’économie nationale est là. Et on peut se demander s’il est légitime de laisser les sociétés nationales d’assurances devenir la portion congrue dans le marché national. Il appartient aux sociétés de se battre, elles vont se battre. Mais la réglementation est là pour protéger les assurés et les sociétés pour éviter qu’on vienne sur le marché y porter un certain nombre de perturbation.

Or, la façon dont les nouveaux Marocains de Attijari sont en train de s’installer montre que s’ils font la même chose que ce qu’ils font ailleurs, il y aura des difficultés. Cette société a un système de service financier intégré entre la banque et l’assurance. Ce système est en mode dans les pays où la bancarisation est très développée. 99% des gens sont dans les banques. On arrive à leur proposer des services. Si vous avez une voiture et qu’elle tombe en panne, on va vous envoyer une voiture pendant les trois jours. Et que si vous devez payer l’assurance, vous trouvez un système de crédit qui vous permet de payer par fractionnement. Toutes ces choses-là sont nouvelles et permettront d’améliorer le service aux clients. Ce qui est très bien.

Où se situe donc le problème ?

La contrepartie immédiate, c’est que la substance va être pompée. Cela veut dire que ceux qui distribuaient l’assurance vont diminuer. Il y aura une très forte baisse de la main d’œuvre. La deuxième conséquence qui aboutit à une perte d’emplois, c’est quand vous trouvez des entreprises sur place et que vous proposiez aux clients de ces entreprises des services qui font qu’ils émigrent. C’est la  concurrence, mais vous allez provoquer la réduction des emplois dans les autres compagnies.

Non seulement vous ne créez pas beaucoup d’emplois, mais vous en supprimez dans les autres compagnies. C’est un système qui est peu créateur d’emplois et qui est suppresseur d’emplois chez les concurrents. La troisième conséquence, c’est que les créateurs de ce système veulent profiter d’une synergie, en disant : j’ai mon ami, mon parent d’affaires qui est en train de faire ceci. Donc je vais me mettre à côté pour lui donner les services d’accompagnement de cette activité directe. Les bénéfices qui sont tirés et qui sont censés découler de l’investissement direct étranger vont en même temps être drainés à l’extérieur.

Alors que nous, ce qu’on voudrait, c’est que quand on vient faire ces investissements-là, qu’il y ait des retombées locales et qu’on ne les limite pas à de petites poussières. C’est le capitalisme qui veut ça, mais le capitalisme doit être contrôlé. Surtout que si vous voulez vous installer au Maroc, l’administration voit ce que le pays en tire. Mais ça, c’est tout à leur honneur. On n’est pas seulement dans la confiance, dans l’amitié, dans la religion partagée.

Vous voulez dire que nos décideurs n’étudient pas les retombées comme le font les Marocains ?

Je ne sais pas s’ils étudient. Mais personne ne connaît mieux le secteur que ceux qui y sont. Même si on ne va pas se fier à 100% à l’avis de ceux qui sont sur place, parce qu’ils pourraient être tentés de défendre des acquis, on va au moins les écouter. Prendre leur avis. En principe, il y a des institutions et des relais politiques pour ça, il y a les structures patronales, il y a le conseil économique, social et environnemental. Et au moment de mener de grandes politiques, on prend leur avis. Et ils donnent leur point de vue. Les assurances sont un secteur où on ne peut entrer sans autorisation. C’est vraiment règlementé. Si jamais on laisse n’importe qui investir, les gens sont en danger. Si donc on laisse des acteurs entrer avec des méthodes nouvelles, peut-être qu’on va essayer de tirer la couverture vers le public, mais la couverture vers les travailleurs sera enlevée. Si on ne prend pas de précaution, les retombées nationales risquent de diminuer avec des entreprises étrangères.

Que faut-il donc faire ?

Il faut faire de sorte que ces entreprises soient partiellement nationales. Peut-être que la concurrence va réveiller les uns et les autres. Mais dans ce mélange d’activités, il y a une chose qui est particulièrement vive. Nous devons imiter mais on ne peut pas tout imiter. Dans nos pays comme le Sénégal, la pénétration bancaire est de l’ordre de 10%. Si on y ajoute les microfinances, on a environ 25%. Ça veut dire que si on prend les 14 millions d’habitants, le nombre de comptes bancaires dans les microfinances ne doit pas faire plus de 3,5 millions de comptes. Dans un pays comme ça où le secteur de l’assurance est au stade le plus rudimentaire, quand il y a quelque chose qui est gâtée, on te paye avec de l’argent une espèce de compensation. Dans les pays développés, on ne s’occupe pas d’argent.

On s’occupe de service. On voit que vous êtes coincé, vous êtes malades, on vous a volé, etc., on vous envoie des solutions. C’est donc une assistance au moment où vous en avez besoin. Dans ces pays, c’est possible parce que la bancarisation est forte. Nous ne pouvons pas importer ça dans nos pays, puisqu’il y a toute une machinerie d’accompagnements, toute une masse critique que nous n’avons pas. Alors, laisser venir chez nous des gens qui vont proposer des services combinés, c’est laisser l’assurance être asservie par la banque.

En combinant les règles de la gestion bancaire avec celles de l’assurance, on produit comme résultat que la banque va accaparer l’assurance. Elle qui a pour fonction de donner du crédit pour qu’on crée de la richesse et rembourse, la banque qui doit soutenir le secteur va le déstabiliser. Venir déstabiliser un secteur dans nos économies n’est pas acceptable. Les régulateurs de l’assurance comme de la banque savent quel est le rôle de chacun. C’est leur devoir de faire que la banque ne soit plus perturbatrice.

Recueillis par Babacar WILLANE

 

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