Publié le 24 Jul 2020 - 05:26

Oui l’Afrique peut bien se passer de l’aide

 

L’aide publique octroyée à l’Afrique a selon l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE)  atteint 149, 3 milliards de dollars en 2018.

L’aide n’a pas été une solution au développement de l’Afrique. Il suffit de constater la situation globale du Continent pour s’en convaincre.  Comment en effet comprendre que le Continent le plus riche en ressources naturelles avec 10 % des réserves mondiales de pétrole, 40 % de celles  d’or, 80 % du chrome, 90 % du groupe des métaux du platine et 30 % des ressources minérales sans compter un réseau hydrographique dense et des spéculations agricoles de toutes sortes en soit arrivé à des résultats absolument paradoxaux :  2 % du commerce international, 1,6 % de la production manufacturière mondiale et 13 % des échanges commerciaux intra-africains. Dans un rapport sur la pauvreté dans le monde publié en 2018, la Banque Mondiale estimait à 41 %  la population de l’Afrique subsaharienne qui vit en dessous du seuil de l’extrême pauvreté, fixé à 1,90 dollar.

De mon point de vue, l’aide n’a pas porté ses fruits  pour plusieurs raisons.

Elle est en général ciblée suivant les priorités des donateurs et est parfois « liée » entrainant des surcoûts de l’ordre de 15 à 30%  et des procédures très bureaucratiques. Ensuite, une bonne partie est dévoyée et recyclée hors du continent. L’Afrique perdrait selon un rapport commandité en 2012 par la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) à un Groupe des personnalités de haut-niveau (GPHN) présidé par l’ancien président de la République d’Afrique du Sud, Monsieur Thabo Mbeki, entre 50 et 60 milliards de dollars annuellement.  Des estimations qui  à l’époque n’incluaient pas les fuites de capitaux provenant des transactions commerciales des multinationales, des activités criminelles ou encore de la corruption.

En 2013, un rapport conjoint de la Banque Africaine de Développement (BAD) et de Global Financial Integrity, une ONG américaine, s’alarmait de ce que «l’hémorragie illicite des ressources de l’Afrique représente près de quatre fois sa dette extérieure».

La CEA, dans une déclaration récente de sa Secrétaire Exécutive Madame Vera SONGWE en 2018, évaluait  les pertes annuelles subies par le Continent à environ 148 milliards soit une moins-value en termes de croissance de l’ordre de 25% du PIB. 

De notre point de vue, la situation est dans la réalité  pire. La corruption en effet se manifeste de plusieurs façons: exportateurs rapatriant une infime partie des recettes d’exportation, le reste étant comptabilisé dans des sociétés-écrans situées dans les pays d’exportation, mauvaises négociations de contrats notamment dans les domaines des mines et des concessions, surfacturation  dans les importations et dans les marchés publics, versement de commission voire de rétro commission, organisation  peu satisfaisante de marchés internationaux de matières premières hors de contrôle. Le seul profil des acteurs suscite encore l’interrogation, puisque, selon la CNUCED et l’Oxfam, 65% des intervenants sur les marchés des matières premières sont de purs spéculateurs, ne tenant pas compte de l’impact de la variation des cours sur la réalité quotidienne de la population.

Oui, avec ce pillage des ressources, l’Afrique est probablement et potentiellement  une  créancière nette par rapport à ces partenaires du monde. l’économiste et  ancien ambassadeur français Pierre Jacquemot ne dit pas autre chose en déclarant  le 14 novembre  2019 à l’occasion du panel d’ouverture du forum Medays « Les flux de capitaux illicites qui quittent chaque année l’Afrique vers le reste du monde surclassent l’argent injecté dans le continent »

Pouvait-il en être autrement vu la structuration globale des économies du Continent marquée par la sous capitalisation critique des acteurs du secteur privé local, le contrôle des économies par des intérêts étrangers qui n ont pas forcément les mêmes priorités que les pays concernés. A cela s’ajoutent des  économies dépendant pour 43,3% de leu PIB d’un commerce extérieur principalement exportateur de matières premières brutes et où le faible taux d’industrialisation (1,6% de la production manufacturière) est sans commune mesure avec les performances atteintes par l’Asie et le Pacifique (44 ,6%).

 Selon  l’ONG Oxfam chez le quatrième producteur mondial d’uranium le Niger, les exportations de ce minerai « ne contribuent qu’à hauteur de 4 % à 6 % du budget national, pendant que l’aide au développement en représente près de 40 % ».

Le phénomène  lié aux vagues massives de  transfert illégal voire illégitime de devises n’est pas le seul indicateur qui reflète le potentiel de devises que l’Afrique aurait pu utiliser de manière vertueuse dans son développement. Il convient d’y ajouter un système d’endettement peu efficient et une qualité de la dépense publique médiocre.

Les stratégies de financement, malgré leur caractère parfois concessionnel, présentent de nombreux inconvénients liés d’abord au non ciblage de projets à forte valeur. Beaucoup de pays africains ont choisi la solution consistant à réaliser des projets de prestige comme les centres de conférence, les stades,  mais aussi  des infrastructures  coûteuses peu rentables sur le court terme et tout ceci dans une trajectoire globale de financement et de maintien d’institutions « démocratiques » inopportunes, budgétivores et inefficaces mais aussi de stratégies inopportunes de financement de clientèles politiques. L’autre paramètre réside dans  la faiblesse des taux de décaissement liée à l’incorporation de rigoureuses conditions préalables au premier décaissement dans les contrats de prêt. Le seul cas de la Banque Mondiale reflète cette problématique avec un  taux de décaissement très faible (21% pour la zone Afrique en 2018) sans compter les aveux de détournement d’en moyenne 7,5% des décaissements de l’Institution consentis  au profit des pays en voie de développement, révélés par une étude commanditée par ladite banque.

Au regard de ce qui précède, je suis un économiste  convaincu que l’Afrique peut financer son développement et même envisager d’être créancière pour le reste du monde à l’image de la chine qui détenait par exemple en Septembre 2019 une créance de 1.102,4 milliards de dollars en bons du Trésor américain selon la revue capital.

Par ailleurs, du point de vue moral, il n’est pas souhaitable pour un Continent de vivre éternellement dans un cycle structurel et sans fin d’aide ; autrement cela devient de l’assistanat nuisible à la prise de responsabilité, inhibe les efforts et écorne à l’image de l’Afrique.  Selon un de nos  proverbes africains, « le fait de donner du poisson à celui qui a faim est une bonne chose du point de vue de la solidarité, mais lui permettre de  pêcher c'est encore mieux ».

Oui, l’Afrique peut se passer de l’aide ; un exemple de modèle endogène dont on parle rarement est celui de la communauté des Mourides au Sénégal dont jusqu’ici tous les projets ont toujours été financés de manière endogène, sans l’appui de qui que ce soit. Il s’agit là d’une très longue tradition d’autonomie insufflée par le fondateur de cette communauté  Cheikh Ahmadou Bamba  qui eut l’occasion d’ailleurs en 1907 d’aider la France à hauteur de Cinq cent mille franc dans les efforts de relèvement du Franc. Cette success-story est peu connue.

                                                                                                                                        
En ce qui concerne les solutions que nous préconisons, elles sont de 5 ordres mais tous se résument en un seul leitmotiv « arrêter le pillage organisé et le gaspillage de ressources en Afrique ».

Premièrement,  il faut des solutions structurelles que nous appelons par « la double déconnection salutaire »

La déconnection  entre décideurs politiques africains et ceux de ses grands partenaires traditionnels. Il faut réformer des constitutions post-indépendanceS qui donnent toujours la prééminence aux Chefs d’Etats, seuls décideurs in fine et qui disposent dans les faits des leviers décisionnels importants pour engager le pays sur des questions parfois vitales notamment au plan économique. Cela bien évidemment arrange de facto les décideurs politiques de partenaires traditionnels comme l’Europe , la Chine ou la Turquie,  vu le fait que ce système présente l’avantage de l’existence d’un seul interlocuteur, le caractère opaque des paramètres qui entourent les décisions et le circuit court observé dans l’attribution des marchés publics, des concessions et  dans les opérations de privatisation.

Il faut sur cette première proposition  renforcer, devant le constat d’immobilisme constaté dans l’exercice des contrepouvoirs institutionnels dans les pays africains (parlement et  justice) et face à une tendance nette à la formation de véritables oligarchies autour de prébendes foncières, les contrôles citoyens en promouvant les alertes.

La deuxième déconnexion salutaire concerne les décideurs économiques nationaux et leurs partenaires d’affaires extérieurs. Les exportations et les importations  africaines n’étant pas comptabilisées à leur juste prix, il faut instituer des prix de référence révisables périodiquement sur la base d’une approche benshmarking pour tenir compte des conditions des marchés.

Deuxièmement, il faudra que les pays Afrique songent à amorcer un changement de mentalité réel en matière de gestion de ressources publiques en étant plus rigoureux dans le choix de la qualité des dirigeants économiques et en appliquant les règles de sanction pour mettre fin à l’impunité.

Troisièmement,  l’Afrique devrait transformer plus ses ressources sur place et chercher les moyens d’accroitre le commerce entre ses pays qui ne représente que 15% contre  61,7% pour l’Union Européenne et 40,3% pour l’Accord de libre échange nord-américain NAFTA. Pourtant une synergie réfléchie gagnant-gagnant est bien possible ; l’Afrique recelant des matières premières abondantes, un dividende démographique, une bonne connaissance de l’environnement local, une main-d’œuvre bon marché et de véritables relais de croissance. Les partenaires traditionnels de leurs côtés prenant avantage sur la technologie, les capacités d’organisation et les financements.

Quatrièmement et au plan international,  nous  plaidons en faveur de l’avènement d’un  Droit d’Immixtion Economique (DIE) pour amener les pays et institutions créanciers à avoir un droit de regard sur l’utilisation des concours financiers. Par ailleurs, le FMI en sa qualité de garant du système financier international devrait aussi participer à la recherche de solutions en appelant les Etats à plus de responsabilité notamment dans le contrôle des flux financiers en partance pour les paradis fiscaux. A plus long terme, il est important de renforcer les modules d’éducation civique de manière à inculquer aux jeunes les bonnes pratiques.

Cinquièmement sur la question de la gestion du stock de la dette actuelle de l’Afrique, il faudra imaginer des solutions innovantes bâties autour de concepts novateurs comme celui de « dette contre terre ». Imaginer des titres de propriétés originaux, des partenariats publics privé fonciers, des marchés secondaires de la dette foncière.

Magaye GAYE

Economiste

00 221 77 245 07 58

Auteur du Livre « Afrique abandonner

les solutions occidentales et repenser le

développement autrement »

 

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