Publié le 23 Mar 2026 - 08:40
RAPPORT – TRAFIC DE COCAÏNE  

Comment l’Afrique de l'Ouest est devenue la plaque tournante 

 

D'après un rapport publié par Global Initiative, cinq facteurs expliquent pourquoi l'Afrique de l'Ouest est devenue une plaque tournante de la cocaïne.

L’Afrique de l’Ouest est une base majeure et en pleine expansion pour les opérations stratégiques, logistiques et de redistribution dans le commerce mondial de la cocaïne, selon le nouveau rapport publié par Global Initiative. Le marché de la cocaïne de la région est plus important que jamais, avec des cargaisons de plusieurs tonnes entreposées dans différents pays, une consommation en hausse dans de nombreux centres urbains et l’implication de plusieurs des groupes criminels organisés les plus puissants au monde.

En 2014, la West Africa Commission on Drugs (Commission ouest-africaine sur les drogues, WACD) avait averti que l’Afrique de l’Ouest ne doit pas devenir un nouveau front dans la « guerre contre la drogue ». Cette mise en garde faisait suite à des inquiétudes croissantes concernant le rôle de l’Afrique de l’Ouest en tant que point de transbordement de la cocaïne au début des années 2000, ce qui a déclenché des actions internationales et régionales.

Dix ans après l’avertissement de la WACD, l’ampleur et les effets du commerce de la cocaïne en Afrique de l’Ouest sont plus vastes que jamais. Selon un rapport de Global Initiative, parcouru par EnQuête, cinq facteurs clés ont façonné le rôle de l’Afrique de l’Ouest en tant que plaque tournante majeure du transbordement au sein du commerce mondial de la cocaïne : la géographie, les lacunes en matière de gouvernance, la connectivité accrue grâce à l’expansion des infrastructures de transport, le renforcement de la connectivité financière et des moyens de communication grâce à l’innovation numérique et à la mondialisation des marchés financiers, et les changements dans la pression exercée par les forces de l’ordre sur les autres itinéraires vers l’Europe.

Si les deux premiers facteurs sont statiques et ne peuvent expliquer pourquoi le rôle de l’Afrique de l'Ouest s’est accru au cours des cinq dernières années, les trois derniers sont des variables dynamiques qui contribuent à l’importance croissante de la région, renseigne le document.

« Délocalisation proche » des stocks de cocaïne vers l’Afrique de l’Ouest

Les auditeurs soulignent que la situation géographique de la région, située entre les zones de culture de la cocaïne en Amérique latine et les marchés de consommation en Europe, en Turquie, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, la rend attractive pour les réseaux criminels qui approvisionnent ces marchés. Ainsi, l’augmentation de la production de cocaïne en Amérique latine depuis 2017, qui a atteint des niveaux records en 2020 et les a dépassés les années suivantes, a déversé des quantités grandissantes de cocaïne sur les marchés mondiaux.

Global Initiative souligne qu’une part croissante de ce total a été acheminée par les chaînes d’approvisionnement à destination de l’Europe et que la consommation sur le continent a considérablement augmenté. Cela a favorisé la « délocalisation proche » des stocks de cocaïne vers l’Afrique de l’Ouest.

En outre, les lacunes en matière de gouvernance, dues au manque de ressources et à la corruption, contribuent depuis longtemps à créer un environnement propice au commerce illicite, y compris au trafic de cocaïne. De ce fait, les profits générés par le commerce de la cocaïne ayant atteint des niveaux records, les ressources disponibles pour alimenter la corruption ont augmenté. « Partout dans le monde, y compris dans des régions telles que l’Europe, qui se considéraient historiquement comme largement épargnées par l’influence corruptrice du marché de la cocaïne, on reconnaît aujourd’hui que la portée de la corruption financée par les profits de la cocaïne dépasse les estimations précédentes », renseigne le document.
Il fait remarquer que les trafiquants achètent la protection de différents éléments des institutions étatiques, ce qui leur permet de réduire les risques de perturbation et, par conséquent, le coût des opérations dans la région. Le rapport explique : « Bien que les itinéraires passant par l’Afrique de l’Ouest soient plus longs que les itinéraires directs, ils sont plus sûrs et présentent un moindre risque de saisie. À des degrés divers selon les États de la région, la protection est assurée par des acteurs politiques, des institutions de justice pénale et, surtout, aux points d’entrée et de sortie stratégiques sur les itinéraires de la cocaïne : les ports maritimes et les aéroports ».

Les rapporteurs soulignent aussi que le développement de la connectivité de l’Afrique de l’Ouest aux systèmes financiers et commerciaux mondiaux, ainsi que la pénétration croissante d’Internet, ont facilité l’expansion de ce commerce. « Les systèmes financiers formels, de mieux en mieux connectés mais peu réglementés, offrent de nombreuses opportunités pour le blanchiment d’argent. Selon l’Indice mondial du crime organisé, la capacité de lutte contre le blanchiment d’argent et de réglementation économique a diminué depuis 2023, et au moment de la rédaction du présent rapport, un pays d’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire, figure sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), ce qui indique des déficits importants dans les processus de prévention du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme », renseigne le rapport.

Le document fait aussi cas des liens croissants de l’Afrique de l’Ouest avec le commerce mondial grâce au développement des infrastructures de transport maritime, terrestre et aérien qui ont ouvert de nouvelles possibilités pour le trafic de cocaïne à travers et au sein de la région. Il explique que les investissements à grande échelle afin de faciliter les échanges commerciaux en Afrique de l’Ouest, notamment dans les infrastructures de transport, mais aussi la réduction des documents exigés, ont considérablement amélioré l’efficacité des échanges commerciaux, renforçant ainsi la connectivité intrarégionale et mondiale. Cela a redessiné la géographie du trafic de cocaïne, dit-on.

Pendant 12 ans, le trafic de conteneurs en Afrique a augmenté de 57 %

Si les aéroports et les routes ont connu une expansion considérable au cours des cinq dernières années, les investissements dans les infrastructures maritimes ont joué un rôle particulièrement déterminant dans l’augmentation des flux de cocaïne, poursuit le rapport qui note que la majeure partie de la cocaïne transitant par la région est trafiquée par voie maritime. « Bien que la plupart de ces flux reposent sur des cargaisons non conteneurisées, contournant souvent les ports officiels, le trafic par conteneurs reste essentiel, faisant des ports maritimes des nœuds clés de la chaîne d’approvisionnement », avertissent les rapporteurs.

Ainsi, souligne-t-on, entre 2010 et 2022, le trafic de conteneurs en Afrique a augmenté de 57 %, un taux dépassé uniquement par l’Asie, ce qui reflète le développement important du secteur maritime. « En Afrique, la croissance a été la plus rapide en Afrique de l’Ouest, le fret conteneurisé ayant doublé dans de nombreux ports de la région depuis 2010. Les ports du Togo, de Côte d’Ivoire, du Ghana et du Sénégal ont été parmi ceux qui ont connu la croissance la plus forte. Les projets d’extension de plusieurs ports, notamment ceux de Ndayane (Sénégal) et de Banjul (Gambie), laissent présager une connectivité accrue », fait-on remarquer. Soulignant que cette augmentation du commerce n’est souvent pas accompagnée d’améliorations en matière de contrôle et d’inspection des marchandises.

Au contraire, indiquent les rapporteurs, cela aggrave les vulnérabilités déjà importantes du commerce conteneurisé face à l’infiltration criminelle, car l’ampleur des opérations rend un contrôle complet pratiquement impossible. En Afrique et en Europe, les autorités portuaires inspectent généralement moins de 2 % des conteneurs.

Un record de 424,1 tonnes saisies en Europe, en 2023

Enfin, note le rapport, les tendances en matière d’application de la loi ont également joué un rôle. La pression accrue des forces de l’ordre sur les routes directes entre l’Amérique latine et l’Europe s’est traduite par une augmentation de plus de 400 % des saisies en Europe entre 2010 et 2020. Les saisies ont ensuite continué à augmenter, passant d’un total de 201,9 tonnes en 2019 à un record de 424,1 tonnes en 2023.

Cela a encouragé les trafiquants à utiliser des points de transbordement, et davantage de cocaïne a été acheminée via l’Afrique de l’Ouest. Par exemple, les médias ont rapporté qu'Armando Pacani, un ressortissant albanais et un acheteur de cocaïne en gros pour le marché européen travaillant avec un réseau important au Brésil, a commencé à coordonner des envois via l’Afrique de l’Ouest après une série de saisies et de pertes sur les routes directes vers l’Europe.

À cela s’ajoute le fait qu’à partir de 2020 environ, les autorités marocaines ont exercé une pression parallèle sur le trafic de cocaïne à destination de l’Europe, ce qui a également contribué à repenser les itinéraires via l’Afrique de l’Ouest.

Entre 2022 et 2024, les prix au détail en Europe sont restés globalement stables, ce qui indique un approvisionnement constant, dont une part importante a transité par l’Afrique de l’Ouest.

Selon le document, les saisies, bien qu’utiles pour analyser les économies illicites, sont des indicateurs peu fiables des volumes des flux illicites, des tendances et des structures du trafic. Les saisies indiquent que des activités illicites ont eu lieu et que des mesures répressives ont été prises. En l’absence de mesures répressives, il n’y a pas de saisies.

« On confond donc souvent à tort une augmentation des saisies avec une augmentation des volumes et inversement. Cependant, les saisies sont souvent un meilleur indicateur de la perturbation du trafic, et l’absence de saisies peut simplement signifier que le trafic est fortement protégé ou qu’il n’existe pas de capacité de répression pour le perturber », renseignent les auditeurs.

Corruption et gouvernance

Global Initiative souligne, en outre, que la corruption et les marchés illicites entretiennent une relation de renforcement mutuel : la corruption facilite les opérations et la croissance des marchés illicites, tandis que les acteurs criminels utilisent les profits illicites pour consolider les structures de corruption existantes et en créer de nouvelles. « À mesure que le marché mondial de la cocaïne s’est développé, y compris en Afrique de l’Ouest, il est devenu de plus en plus rentable pour ceux qui le contrôlent et le coordonnent, et surtout pour ceux qui protègent ses opérations », fait remarquer le rapport.

Cette profitabilité en fait une puissante source de corruption, car, dit-on, elle offre des récompenses importantes aux acteurs qui se livrent à des pratiques corrompues facilitant le commerce de la drogue, ce qui renforce encore plus leur position et leur résilience. En retour, cette infrastructure de protection garantit que le commerce peut fonctionner sans disruption.

« L’analyse des saisies importantes et de leur concentration dans la région au fil du temps indique qu’elles ont tendance à se produire pendant les périodes où le système de protection est affaibli, souvent en cas d’instabilité ou de changement politique. Cela confirme l’importance de la protection pour les opérations quotidiennes des trafiquants de cocaïne de premier plan dans la région », indique le document.

Le rapport préconise, ainsi, de combler les lacunes en matière de données et d’établir un discours commun à travers des évaluations régulières des menaces, de traiter les marchés de la cocaïne en Afrique de l’Ouest comme un problème de santé publique, et pas seulement comme un défi pour la justice pénale, de tirer les leçons des réformes législatives et de suivre les nouvelles approches mondiales en matière de réglementation, de renforcer les coalitions multipartites afin d’améliorer la collaboration et d’adopter des approches plus stratégiques en matière de justice pénale.

CHEIKH THIAM

Section: