La visite avortée Macron au cœur des fractures du pouvoir sénégalais

En diplomatie, les raisons officiellement invoquées pour reporter une visite présidentielle ne révèlent pas toujours des considérations qui président à une décision. Le report du déplacement d'Emmanuel Macron à Dakar, prévu les 30 et 31 octobre, mérite ainsi une lecture dépassant la seule crise sociale française.
En effet, Macron s’est entretenu au téléphone avec Bassirou Diomaye Faye pour l'informer de sa décision de reporter sa visite officielle. A une semaine de la date retenue, ce revirement engendre supputations et inquiétudes.
L'Élysée explique sa décision par les urgences intérieures - manifestations et émeutes - tout en essayant de justifier laborieusement le récent déplacement du président français dans le Golfe par des impératifs énergétiques, blocus du Détroit d’Ormuz oblige.
Même diplomatiquement digeste, l'argument est un peu trop tiré par les cheveux. Cette différence de traitement interroge sur la hiérarchie des priorités diplomatiques françaises et, surtout, sur l'environnement politique dans lequel devait se dérouler l'étape sénégalaise.
Car le Sénégal traverse une crise institutionnelle singulière. Les divergences entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne relèvent plus de simples désaccords politiques. Elles affectent désormais les rapports entre l'exécutif et une majorité parlementaire dominée par le PASTEF.
Les menaces de rejet du projet de loi de finances rectificative (PLFR 2026) et le projet de loi de finances initiale (PLFI 2027) ont pris une dimension concrète avec le rejet, ce vendredi 23 octobre, de la PLFR 2026 par la commission des Finances de l'Assemblée nationale.
Pour les partenaires internationaux, cette situation soulève une interrogation. Quelle garantie de continuité peut offrir un État lorsque sa majorité parlementaire conteste les choix budgétaires et bloque les instruments de gestion de son propre gouvernement ?
En plus de ce signal fort, une autre dimension, plus sensible, mérite examen. Il s'agit de la note de sécurité produite par le renseignement français.
En effet selon une source confidentielle, Emmanuel Macron aurait personnellement informé Diomaye Faye du report. L’Élysée aurait-elle reçu de informations sur les risques de manifestations hostiles à la consolidation des relations entre Dakar et Paris, notamment dans les milieux du FRAPP où France Dégager est un slogan et de certains courants radicaux de PASTEF qui portent un souverainisme de mauvais aloi en bandoulière ?
Ces informations à prendre au sérieux, ouvrent néanmoins une prudence diplomatique compréhensible. Si elles se confirment, Paris aurait pu craindre qu'une visite destinée à consolider les relations bilatérales se transforme en épisode de confrontation politique émaillée d'incidents.
Même si l'hypothèse d'un sabotage politique n'est pas formellement établie, elle mérite d'être examinée à la lumière des tensions internes, des discours hostiles à la politique française et de la sensibilité particulière de cette visite. La concomitance de la conférence de presse de Sonko et les émeutes en France pourraient être interprétée comme une stratégie de harcèlement qui pourrait être assimilée à du sabotage.
Le report de cette visite de Macron - une prière depuis l'avènement du nouveau régime - constitue pour Diomaye Faye, un manque à gagner diplomatique considérable.
Car, les Jeux olympiques de la jeunesse, première manifestation olympique organisée sur le continent africain, lui offraient une occasion exceptionnelle de renforcer son rayonnement international et d'obtenir, éventuellement, de nouveaux engagements économiques et financiers. Ce qui indubitablement pourrait être comptabilisé parmi les atouts de Diomaye dans son bras de fer avec Sonko.
En effet, la présence de Macron aurait également été un échange de bons procédés - présence de Diomaye au JO de Paris en juin 2024 - et constitué un signal de confiance envers le Sénégal et son président, au moment où la crédibilité financière du pays demeure sous pression. La visite d'Etat ou officielle d'un Président français a toujours revêtu un cachet exceptionnel. Est-ce imaginable que Macron puisse délivrer un message devant la majorité Pastef comme le fit François Hollande le 12 octobre 2012 devant les députés de Bennoo Bokk Yakaar lors de son premier déplacement en Afrique ? Assurément non. Les circonstances ne s'y prêteraient pas.
Il faut cependant rappeler que le report concerne aussi Abuja. Est-ce un alibi tout trouvé pour que cette circonstance interdit d'attribuer exclusivement la décision française aux tensions sénégalaises ? Seule l’Élysée peut éclairer la lanterne des sceptiques.
L'enjeu véritable dépasse donc les motivations immédiates de l'Élysée. Il réside dans les conséquences internationales d'une dualité politique qui rend plus difficile la lecture des orientations stratégiques de l'Avenue Léopold Sédar Senghor.
Un partenaire étranger peut accepter la divergence politique. Il lui est plus difficile de composer avec l'incertitude sur la capacité de l'État à rassurer ses partenaires et à honorer ses engagements.
Le report de la visite de Macron ne démontre pas que la crise sénégalaise a dicté la décision française. Il révèle néanmoins combien cette crise peut devenir un paramètre d'incertitudes sécuritaires et de calculs diplomatiques.
Et c'est peut-être là le véritable avertissement dont il faut tenir compte à l'avenir. Car lorsque les rivalités intérieures fragilisent la prévisibilité de l'action publique, la diplomatie risque d'en payer le prix avant même que la crise politique ait trouvé son dénouement. Et c'est le Sénégal qui perd encore.
Babacar Gaye
Analyste politique






