Contribution au débat sur la recomposition politique et les enjeux institutionnels du Sénégal

La tribune de Mouhamed Moustapha Diagne, intitulée « Un Grand Bloc Républicain autour de Diomaye pour barrer la route au Parti-État », a le mérite de remettre au centre du débat national une préoccupation qui traverse, depuis plusieurs mois, de nombreuses contributions intellectuelles, initiatives et prises de position publiques. Il s'agit de la nécessité de préserver notre héritage démocratique et de repenser les conditions d'un rassemblement républicain. Mais cette interpellation appelle une réflexion qui dépasse largement un arbitrage de la confrontation entre deux hommes, deux ambitions ou deux camps politiques.
L'appel de monsieur Diagne cherche-t-il à construire un “grand bloc républicain” pour accompagner un Président dans une conjoncture politique particulière, ou devons-nous refonder un consensus républicain capable de protéger nos institutions, quel que soit celui qui exerce le pouvoir, et par conséquent, renverser structurellement les tendances lourdes d'une crise de régime ? Toute la problématique est là. Cette interrogation prend une résonance particulière à l'approche des prochaines échéances électorales fortement incertaines, dans un contexte de recomposition des alliances, de fragmentation des forces politiques et de questionnement sur le fonctionnement de nos institutions ainsi que sur la dégradation du tissu économique et l'acuité de la crise financière. Si le débat est posé ainsi, il laissera apparaître le risque d'une confusion entre urgence politique et exigence républicaine.
L'histoire politique du Sénégal nous enseigne que les alliances de circonstance se nouent et se dénouent au gré des rapports de force. Les adversaires d'hier deviennent les alliés du lendemain, parfois sans que les divergences qui les opposent aient été véritablement identifiées et surmontées. Ce phénomène n'est pas nouveau. Mais il devient préoccupant lorsque la nécessité de préserver la République sert indistinctement de justification à toutes les entreprises de repositionnement politique et de compromission. La rupture entre le Président de la République et son ancien compagnon a profondément modifié les équilibres politiques. Elle ouvre des perspectives de recomposition, mais elle ne saurait, à elle seule, définir les contours d'un véritable Front républicain. Car si la défense des institutions devient le simple prolongement d'une rivalité politique, elle risque de perdre sa vocation universelle pour se transformer en instrument de conquête ou de conservation du pouvoir.
Il y aurait là un paradoxe : prétendre combattre la confusion entre le parti et l'État tout en subordonnant l'engagement républicain au soutien d'une personnalité politique, fût-elle le Président de la République. Car on ne combat pas durablement le risque d'un Parti-État en lui opposant un parti présidentiel élargi. En effet, la fonction présidentielle occupe une place centrale dans notre architecture constitutionnelle. Elle confère à son titulaire des responsabilités particulières dans la préservation de l'unité nationale et le fonctionnement régulier des institutions. Mais cette responsabilité ne saurait faire du Président le dépositaire exclusif de la légitimité républicaine et l'unique point de convergence du compromis national désiré.
La République appartient aussi bien à ceux qui soutiennent le chef de l'État qu'à ceux qui contestent démocratiquement ses orientations. C'est pourquoi il convient de distinguer deux démarches également légitimes, mais fondamentalement différentes : la constitution d'une coalition politique autour de Kiiraay et l'édification d'un Front républicain autour de principes partagés. La première relève du jeu démocratique et des stratégies électorales. La seconde engage une ambition institutionnelle qui devrait transcender les majorités, les oppositions et les alternances. Confondre les deux reviendrait à réduire une exigence historique à une nécessité conjoncturelle.
À l'approche des échéances électorales, la tentation est grande de transformer chaque initiative de rapprochement en préfiguration d'une coalition, chaque espace de réflexion en appareil politique et chaque convergence d'idées en accord de partage du pouvoir. Or, la recomposition politique dont le Sénégal a besoin ne saurait se limiter à un nouveau mercato des élites. Les prochaines consultations électorales constituent un rendez-vous démocratique important. Elles ne devraient cependant pas dicter à elles seules le rythme, le contenu et la finalité d'une réflexion sur l'avenir de nos institutions. Un Front républicain construit exclusivement dans la perspective d'une échéance électorale porterait en lui les germes de sa propre fragilité.
Que deviendrait-il au lendemain du scrutin ? Survivrait-il à une défaite ? Résisterait-il aux désaccords sur les investitures, aux ambitions présidentielles ou aux arbitrages dans la distribution des responsabilités ? Ces questions ne sont pas accessoires. Elles permettent de distinguer une véritable entreprise de refondation politique d'une majorité présidentielle simplement rebaptisée Grand Bloc républicain. Une coalition se constitue pour gagner une élection. Un Front républicain se construit pour garantir que, quelle que soit l'issue des élections, l'exigence d'une Démocratie consolidée et d'une République sauvegardée demeure. Et pour construire un large Front républicain, il est indispensable que les convergences réalisées puissent déboucher un accord sur les réformes et les modalités de leur mise en œuvre : le Pacte républicain.
Les réflexions engagées par Abdou Fall, Thierno Lo, Chérif Salif Sy, Khafor Touré, Hamidou Sall, Mansour Sy et d'autres personnalités témoignent de l'existence d'une préoccupation partagée sur l'évolution de notre système politique. Ces contributions, diverses dans leurs approches et leurs sensibilités, méritent d'être confrontées dans un cadre organisé, sans prétendre qu'elles débouchent déjà sur une doctrine commune. L'enjeu consiste précisément à passer de la juxtaposition des analyses à l'élaboration d'une vision collective de transformation et de refondation. Cette démarche devrait commencer par une rencontre ouverte, un véritable exercice de réflexion collective où chacun pourrait exposer librement son diagnostic, ses propositions et ses réserves.
Il ne s'agirait ni de désigner prématurément un chef, ni de créer un parti supplémentaire, ni de négocier des alliances avant d'avoir défini leur raison d'être. Il s'agirait d'identifier les convergences essentielles, de circonscrire les divergences et de poser les premiers jalons d'une véritable alternative. Un tel cadre pourrait réfléchir aux garanties du rééquilibrage de l’architecture institutionnelle, de l'indépendance de la justice, au statut de l'opposition, à la transparence de la gouvernance publique, à la sincérité des processus électoraux et aux mécanismes de prévention des crises institutionnelles. Mais il devrait également intégrer les préoccupations économiques et sociales des Sénégalais. Car une République ne se consolide pas uniquement par la qualité de ses institutions. Elle se renforce aussi par sa capacité à répondre aux aspirations légitimes des citoyens.
La question de la dette publique, les difficultés des entreprises, l'emploi des jeunes, le pouvoir d'achat et la confiance dans l'action publique ne peuvent être dissociés de la réflexion sur notre avenir démocratique. La dénonciation du sectarisme, de l'intolérance et des risques de dérive autoritaire constitue une préoccupation légitime dans tout débat démocratique. Elle pourrait déboucher sur un Front républicain pour faire barrage aux ennemis de la République et aux dangers qui guettent le pays. Encore faut-il que les réponses proposées ne reproduisent pas les mécanismes d'exclusion que l'on entend combattre. Le Front républicain ne devrait pas être un tribunal chargé de distribuer des certificats de bonne conduite républicaine. Qui plus est, la fidélité aux valeurs démocratiques ne se mesure ni à l'appartenance à une coalition ni à la proximité avec le pouvoir. Elle s'apprécie à l'aune du respect des règles constitutionnelles, de l'acceptation du pluralisme, de la protection des libertés et de la reconnaissance du droit à la contradiction.
C'est pourquoi la critique faite à Pastef, comme celle dirigée contre toute autre formation politique, doit demeurer compatible avec la reconnaissance de sa place dans le jeu démocratique. L'enjeu n'est pas de remplacer une logique d'hégémonie par une autre, mais de créer les conditions institutionnelles qui empêchent toute formation politique, présente ou future, de s'approprier durablement l'État. La République n'a pas besoin de nouveaux propriétaires. Il lui faut juste des gardiens de ses principes et de citoyens conscients de leurs responsabilités. Au terme de cette réflexion, une conviction s'impose. Avant de chercher à rassembler des forces politiques autour d'un homme, il faut s'accorder sur ce qui doit les réunir durablement. Le Sénégal a connu des alternances, des ruptures, des recompositions et des crises. Il a également démontré sa capacité à rechercher des compromis lorsque l'essentiel était en jeu. Cette tradition mérite d'être prolongée, non par la nostalgie d'un passé idéalisé, mais par une démarche adaptée aux défis de notre temps. Un Pacte républicain pourrait constituer le socle de cette ambition, à condition qu'il ne soit ni un instrument de légitimation du pouvoir en place, ni une stratégie déguisée de conquête électorale.
Sa crédibilité dépendrait de la clarté de ses engagements, de l'ouverture de sa méthode et de sa capacité à transcender les appartenances partisanes. Il ne s'agit pas de nier les différences idéologiques ni de prétendre effacer les responsabilités politiques. Au contraire, il faut de reconnaître qu'au-dessus de nos divergences existe un patrimoine institutionnel commun dont la préservation engage toutes les générations.
C'est sur cette base que les initiatives actuellement engagées pourraient trouver leur véritable convergence. L'interpellation de Mouhamed Moustapha Diagne a le mérite de poser une question importante. Mais la réponse ne saurait se limiter à l'édification d'un bloc politique autour du Président Bassirou Diomaye Faye. Ce serait confondre le destin d'une institution avec celui de son titulaire, et le temps de la République avec le calendrier des compétitions électorales. Les élections produisent des majorités. Elles ne confèrent à aucune d'elles le monopole de la sauvegarde de la République.
Les coalitions peuvent contribuer à la stabilité d'un pouvoir. Elles ne sauraient, à elles seules, garantir la solidité de l'État de droit. Voulons-nous un Front républicain pour gagner les prochaines élections ou un Pacte républicain pour préserver les conditions démocratiques de toutes les élections à venir ? Ces deux ambitions ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais elles ne sont ni identiques ni interchangeables.
À vouloir les confondre, nous risquerions de sacrifier une occasion historique de refondation institutionnelle sur l'autel des préoccupations hégémonistes du pouvoir en place et des urgences électorales. Le véritable défi n'est donc pas de savoir qui prendra la tête du Front républicain, mais ce qu'il défendra, comment il fonctionnera et ce qu'il laissera à la nation au-delà des contingences politiques. Car un Front républicain qui ne survivrait pas à une alternance ne serait, en définitive, qu'une coalition électorale de plus pour faire barrage à des ennemis ou dangers qui menacent la stabilité du pays, réels ou supposés. Et le Sénégal mérite que l'on réfléchisse à son avenir au-delà d'un contexte d'une recomposition qui pourrait engendrer un césarisme.
Babacar Gaye
Leader de Mankoo Mucc






