Publié le 14 Feb 2013 - 09:37

Djihadisme, Salafisme, Wahhabisme, Soufisme...!

La crise malienne est le prétexte d'un déchaînement de passions marqué par une confusion inqualifiable. On a bien l'impression que d'aucuns attendaient, pour des raisons diverses, l'occasion de se défouler sur l'islam. Ce qui est intéressant dans tout cela est que les articles publiés dans ce cadre nous montrent les limites de certains qui se prennent pour des connaisseurs de l'islam et qui tiennent coûte que coûte à mettre tout le pays en alerte contre un danger islamiste qui viendrait du courant anti-soufi !

 

Le Sénégal est réputé être un pays de tolérance. Différentes conceptions des pratiques religieuses y ont toujours cohabité sans heurts. Les liens de parenté qui unissent les croyants ont constitué à travers l'histoire de puissants ressorts qui ont amorti les secousses les plus violentes que nous avons connues, et les tentatives de déstabilisation les plus pernicieuses. On se souvient encore de ces mystérieuses cassettes attribuées à une personne de l'entourage d'un Khalife Général et qui véhiculaient des attaques personnelles particulièrement abjectes contre l'une des plus grandes figures religieuses du Sénégal ! On se rappelle également du reportage de Jean Lartigue en décembre 1980 conçu sciemment pour pulvériser la République dix fois ! La liberté d'expression n'est pas l'apanage des politiciens. Elle doit être respectée partout, et la qualité des arguments doit rester le seul moyen de trancher dans le débat engagé par les différents groupes religieux.

 

L'islam "africain" s'est métamorphosé au cours de son cheminement millénaire. Avant l'apparition des confréries musulmanes, ce sont les oulémas enseignants qui en avaient assuré la propagation. Ahmad Baba, le toumbouctien, nous a légué une sorte de dictionnaire des oulémas de l'Ouest africain du début jusqu'au 15e siècle. Muhammad Bello de Sokoto lui a emboîté le pas en établissant un répertoire des oulémas contemporains. Leur rôle, pas toujours suffisamment bien étudié, a consisté particulièrement à inscrire la religion dans l'espace à travers la création de villages, le regroupement des musulmans et la formation de solides communautés soudées par un triple lien biologique, intellectuel et spirituel.

 

A l'avènement des confréries, marabouts et oulémas ont travaillé ensemble pour la promotion et la défense de l'islam, les uns étant issus des autres. Il faut surtout se rappeler que la mobilité, qui a amené certains à passer du soufisme au salafisme ou à transhumer à l'intérieur du soufisme, n'est pas nouvelle car elle est bien inscrite dans la tradition islamique. De grands imams de l'islam non soufi ont changé d'école, et presque tous les grands soufis ont changé d'obédience plusieurs fois avant de créer leur propre confrérie. Certains ont même pratiqué le cumul de wird et initiaient les fidèles qui les sollicitaient à différentes voies soufies. C'était notamment le cas de Cheikh Sadbou et de son ami intime, Muhammad Bamba. Il n'y a rien d'extraordinaire dans tout cela.

 

Le djihad est connu de tous les musulmans de toutes les époques et de tous les pays parce qu'inscrit dans leur Livre saint. Mais le djihad est un moyen et non une finalité. Il est multiforme car il recouvre tout effort déployé pour promouvoir l'islam. L'enseignant qui maîtrise bien son domaine et s'acquitte honnêtement de sa mission, le fonctionnaire, l'ouvrier, les différents agents du public comme du privé peuvent se considérer comme des moudjahidoun s'ils s'adonnent à leurs métiers efficacement et honnêtement. Le recours aux armes est l'ultime forme du djihad qui ne se justifie qu'en cas d'agression. Du reste, le djihad est l'objet d'une réglementation bien détaillée dans les livres de droit musulman qui soumettent son déclenchement et sa conduite à un code de la guerre très strict qui interdit entre autres toute attaque dirigée contre les femmes non armées, les enfants, les religieux, les vieillards, et toute destruction de l'environnement, etc.

 

Prétendre que le recours à la violence est le propre des mouvements non soufis et que les soufis ont toujours véhiculé un islam pacifique fondé sur la lutte contre l'âme charnelle, c'est ignorer l'histoire de la sous-région ouest africaine. En effet, les plus grands "djihadistes" de cette partie du monde ne furent que des soufis comme les quadir Ousmane Dan Fodio et Muhammad Lamine Dramé, et les Tidianes, El-hadj Omar Tall et Maba Diakhou Ba et Amadou Cheikhou.

 

Si les chefs religieux les plus célèbres des siècles derniers comme Cheikh Muhammad Bamba, El-hadj Malick, El-hadj Abdoulaye Niasse n'ont pas pris les armes pour résister à la colonisation, ce n'est pas parce qu'ils étaient contre le djihad, mais c'est parce qu'ils croyaient que la forme de djihad la plus appropriée à leur contexte était le djihad par l'éducation et la formation. Au même moment, d'autres oulémas en Mauritanie, en Algérie, en Palestine, en Inde et ailleurs, avaient une appréciation différente de la situation. Les Algériens qui ont sacrifié plus d'un million de martyrs pour libérer leur pays n'étaient ni wahhabites ni saoudiens ni quatariotes. Ils étaient tout simplement des patriotes qui pensaient que ce qui est pris grâce à l'usage des armes ne peut être récupéré que par les mêmes moyens.

 

 

Je ne sache pas qu'il y ait au Sénégal des gens qui projettent de recourir aux armes au nom de l'islam contre d'autres compatriotes musulmans ou non, ou contre l'Etat. Mais je sais de science sûre qu'il y a des communautés non soufis qui se développent lentement mais sûrement depuis 70 ans. Elles ne peuvent pas devenir brusquement suspectes et considérées comme sources de potentiels actes de terrorisme parce que la France a lancé une opération de reconquête coloniale dans la sous-région et aurait besoin que ses enfants l'aident à la justifier par des manœuvres de diversion puériles. Enfin, il faut que tous les compatriotes restent très vigilants. Dans un pays pas très loin du Sénégal, des agents venus de je ne sais où, se livrent à des actes de vandalisme contre des lieux sacrés et cherchent à faire croire que c'est l'œuvre de certains groupes religieux téléguidés depuis l'étranger !

 

 

Professeur Khadim Mbacké

Chercheur au Laboratoire d'Islamologie IFAN UCAD

 

 

AVERTISSEMENT!

Il est strictement interdit aux sites d'information établis ou non au Sénégal de copier-coller les articles d' EnQuête+ sans autorisation express. Les contrevenants à cette interdiction feront l'objet de poursuites judiciaires immédiates.

 

 

 

Section: 
MÉMOIRE - TROIS ANS DÉJÀ : Malick Ndiaye, le veilleur de l’éthique Ceddo
REVALORISATION DE LA FORMATION DES JOURNALISTES DANS LE CADRE DU FADP ET RÔLE PIONNIER DU CESTI : Le pari de la qualité
DU TEXTE AU GESTE : L’ordre de préséance et la valorisation des élus à la lumière du décret n°99 252 du 19 mars 1999
AU SENEGAL, LES PAUVRES PAIENT PLUS POUR SE SOIGNER : Le paradoxe de notre système de santé
DE LA SUPRÉMATIE PRÉSIDENTIELLE : Entre conflits et primauté
Analyse de la décision n° 2/C/2026 du Conseil Constitutionnel
De grâce ne nous faites pas ça !
SONKO MOY DIOMAYE - DIOMAYE MOY SONKO : C’est le difficile qui est le chemin
Vous n’avez même pas honte : récit d’une fraternité trahie
Refus de l’intangibilité absolue du titre foncier et fondement juridique d’une politique de récupération des biens publics irrégulièrement appropriés
CULTURE AU SÉNÉGAL : Une puissance créative entravée par ses propres failles
Les mineurs artisanaux africains méritent le développement, pas l’effacement
LE SÉNÉGAL DEVANT UN DÉTROIT D’ORMUZ FINANCIER : Explication métaphorique des TRS
L’ÉCONOMIE DES SOINS : Une condition d’autonomisation économique des femmes et de prospérité partagée au Sénégal
SÉNÉGAL–FMI Entre souveraineté proclamée et dépendance réelle
SONKO–DIOMAYE : Pourquoi la coopération vaut mieux que la rivalité
UNE DÉCISION JURIDIQUEMENT INDÉFENDABLE Pourquoi le Tribunal Arbitral du Sport annulera le forfait infligé au Sénégal
Qui dirige le Sénégal ?
NOS RESSOURCES NE DOIVENT PLUS ENRICHIR LES AUTRES. “L’Afrique doit servir d’abord les Africains”
DIOMAYE–SONKO ET LA TECTONIQUE DU POUVOIR : Quand les fissures du sommet traversent l’État