Publié le 27 Apr 2026 - 15:06
VERNISSAGE DE L’EXPOSITION OUSMANE SOW INTEMPOREL

Ousmane Sow revient à la maison

 

Au Musée des Civilisations Noires, Dakar rend enfin hommage à l’un de ses plus grands artistes.

 

Ce vendredi soir, le Musée des Civilisations Noires de Dakar a ouvert ses portes à l’une des expositions les plus attendues de ces dernières années, “Ousmane Sow, Intemporel”, une grande rétrospective consacrée au sculpteur sénégalais disparu en 2016, figure majeure de l’art contemporain africain et mondial.

Présidée par le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Amadou Ba, en présence du secrétaire d'État chargé de la Culture et des Industries créatives, Bakary Sarr, du directeur général du musée, M. Ly, ainsi que de nombreux artistes, intellectuels, diplomates et membres de la famille du maître, la cérémonie de vernissage a pris les allures d’un moment historique. Car plus qu’une simple inauguration, cette exposition marque le retour symbolique d’un génie à sa terre natale.

Une dette enfin honorée

Pendant longtemps, l’œuvre d’Ousmane Sow a rayonné à Paris, New York, Genève ou Rome, fascinant les amateurs d’art du monde entier, sans jamais bénéficier au Sénégal d’un écrin durable à sa mesure. Ce paradoxe a souvent été dénoncé : comment un artiste de cette stature pouvait-il être célébré ailleurs et demeurer si peu visible chez lui ?

Le Musée des Civilisations Noires a choisi de corriger cette anomalie. Avec près de cinquante œuvres originales, réparties dans une scénographie ambitieuse imaginée par Béatrice Soulé, commissaire de l’exposition et proche collaboratrice de l’artiste depuis plusieurs décennies, “Ousmane Sow, Intemporel” retrace l’ensemble du parcours créatif du sculpteur.

Dès l’entrée, le visiteur est happé par la puissance silencieuse de ces corps massifs, tendus, expressifs, comme arrachés à la terre pour témoigner de la grandeur humaine. Né en 1935 à Dakar, dans le quartier populaire de Rebeuss, Ousmane Sow fut d’abord kinésithérapeute. Une profession qui lui donne une connaissance intime de l’anatomie humaine, visible plus tard dans chacune de ses sculptures. Il ne se consacre pleinement à l’art qu’à l’âge de 50 ans.

Un choix tardif, mais fulgurant. Son matériau devint légende : une pâte secrète composée de terre, de paille, de tissus, de pigments et d’autres éléments tenus jalousement secrets. Appliquée sur des armatures métalliques, cette matière donnait naissance à des silhouettes vibrantes de vie. Ses séries consacrées aux Nouba, Masaï, Zoulous, Peulhs, ou encore à la bataille de Little Bighorn, ont imposé une signature immédiatement reconnaissable.

En 1999, son exposition monumentale sur le Pont des Arts à Paris attira plus de trois millions de visiteurs, un record pour un artiste vivant à l’époque.

Un artiste ancré à Dakar

Premier Africain élu à l’Académie des Beaux-Arts de France, Ousmane Sow n’a pourtant jamais quitté durablement Dakar. Il a toujours voulu créer chez lui, en Afrique, dans sa maison-atelier de Yoff surnommée Le Sphinx.

Dans la vaste salle du Musée des Civilisations Noires, l’exposition déroule un dialogue entre mémoire, puissance et transmission. On y découvre les célèbres lutteurs Nouba, torses bombés et muscles bandés, saisis dans l’effort. Plus loin, les silhouettes élancées des Masaïs côtoient les guerriers zoulous. Les Peulhs, eux, dégagent une noblesse calme et pastorale.

La série “Merci” rend hommage aux grandes figures qui ont nourri la conscience de l’artiste : Nelson Mandela, Victor Hugo, Toussaint Louverture, mais aussi son père Moctar Sow. Une salle entière est consacrée à Little Bighorn, fresque monumentale inspirée du combat des peuples amérindiens face à l’armée américaine. Des photographies, vidéos et archives plongent le visiteur dans l’atelier dakarois où naquirent ces colosses.

Deux vibrants plaidoyers

Prenant la parole devant une assistance nombreuse, le directeur général du Musée des Civilisations Noires, M. Ly, a livré un discours dense et inspiré. « Ousmane Sow appartient à cette catégorie d’artistes qui transforment la matière en pensée physique », a-t-il déclaré. Selon lui, la sculpture chez Sow ne consiste pas seulement à façonner des formes, mais à faire surgir des présences, à donner au silence de la terre la capacité de parler de mémoire, de lutte, de noblesse et de dépassement.

Le directeur a insisté sur la monumentalité des œuvres, non comme effet décoratif, mais comme message adressé aux sociétés africaines : « Hissez-vous à la hauteur de l’histoire qui est la vôtre ». Il a rappelé que l’Afrique doit retrouver la conscience de sa grandeur, de sa contribution décisive à la civilisation humaine.

Moment le plus poignant de la soirée, l’intervention de Marina Sow, fille de l’artiste, qui s’exprimait au nom de la famille. Digne, déterminée, elle a d’abord rendu hommage à Béatrice Soulé, compagne de route depuis quarante ans. Puis elle a expliqué les raisons de la fermeture de la Maison Ousmane Sow à Yoff. « Elle a fermé à contre-cœur », a-t-elle confié. La pression foncière, la poussière des chantiers, l’urbanisation galopante menaçaient directement les œuvres conservées sur place. Face à ce danger, la famille a choisi de transférer les sculptures au Musée des Civilisations Noires pour garantir leur préservation.

Mais Marina Sow ne s’est pas arrêtée là. Dans un plaidoyer direct adressé aux autorités, elle a lancé : « Redonnez à la culture et à l’art la place qui leur revient au Sénégal. Occupez-vous de vos artistes ». Ses mots ont résonné comme une vérité nue. Elle a rappelé que beaucoup de créateurs sénégalais n’ont ni réseau, ni protection, ni accompagnement. Et que le pays ne peut se contenter de célébrer ses artistes une fois disparus.

Les promesses de la tutelle

Le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Amadou Ba, a salué ce plaidoyer avec gravité. Avant même son discours officiel, il a tenu à répondre à Marina Sow : « Plus jamais les talents du Sénégal et de l’Afrique ne doivent vivre dans la précarité ou l’oubli ».

Le ministre a promis que la culture serait placée au cœur des politiques publiques, non comme simple vitrine diplomatique, mais comme socle identitaire et levier économique. Puis, dans un discours aux accents littéraires, il a déclaré : « Aujourd’hui, nous ne nous contentons pas d’inaugurer une exposition. Nous réparons une géographie sentimentale. Ousmane Sow est revenu chez nous ».

Pour lui, le Musée des Civilisations Noires n’est pas un lieu figé, mais un espace de souveraineté culturelle, où l’Afrique raconte enfin sa propre histoire avec ses propres voix.

Trois ans pour marquer l’histoire

L’exposition “Ousmane Sow, Intemporel” restera ouverte pendant trois ans, une durée exceptionnelle. Ce choix stratégique vise à faire de Dakar une destination majeure du tourisme culturel africain, notamment à l’approche des grands rendez-vous internationaux que la capitale accueillera dans les prochaines semaines. Le ministère entend ainsi inscrire durablement la création sénégalaise dans les circuits mondiaux. Pour les jeunes générations, cette exposition sera aussi une école du regard. Car voir Ousmane Sow, ce n’est pas seulement admirer des sculptures. C’est apprendre que l’excellence africaine existe, qu’elle a un visage, une densité, une histoire.

Longtemps célébré ailleurs, parfois incompris chez lui, Ousmane Sow retrouve enfin sa place au centre de la mémoire nationale. Et Dakar, en lui ouvrant grand ses portes, se réconcilie un peu avec elle-même. “Ousmane Sow, Intemporel” n’est pas une simple exposition d’art. C’est un acte de reconnaissance. C’est la rencontre entre un peuple et l’un de ses plus grands créateurs. C’est la preuve que les géants ne meurent jamais vraiment, tant que leurs œuvres continuent de parler.

Au Musée des Civilisations Noires, depuis ce 25 avril 2026, Ousmane Sow parle encore. Et le Sénégal l’écoute enfin.

Fatou Ba (STAGIAIRE)

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