Publié le 21 May 2025 - 16:04
Lanceurs d’alerte ou délinquants d’opinion ?

La contradiction d’un pouvoir à double visage

 

Le régime en place annonce vouloir protéger les lanceurs d’alerte, dans le même temps, ce même pouvoir multiplie les inculpations pour « diffusion de fausse nouvelle », souvent à l’encontre de ceux-là mêmes qui alertent, interrogent, dénoncent.

Cette contradiction est juridique, politique et morale.

1- Contradiction juridique

Un lanceur d’alerte, selon les normes internationales, bénéficie d’une protection juridique dès lors qu’il agit de bonne foi, dans l’intérêt général et avec une conviction raisonnable quant à la véracité des faits signalés. La Directive (UE) 2019/1937 du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2019 prévoit explicitement en son article 6 que cette protection s’applique même si les faits rapportés s’avèrent inexacts, à condition que le lanceur ait eu des motifs raisonnables de croire qu’ils étaient vrais au moment du signalement.

Or, l’article 255 du Code pénal sénégalais, qui sanctionne la diffusion de « nouvelles fausses », est aujourd’hui appliqué sans distinction claire entre désinformation volontaire, erreur de jugement ou alerte citoyenne sincère.

Un même fait peut donc être qualifié de « fausse nouvelle » ou de « lanceur d’alerte », selon que l’on veut punir ou protéger.

2- Contradiction politique

Annoncer vouloir protéger les lanceurs d’alerte, c’est affirmer que la transparence, la vérité et le courage civique sont encouragés. Mais dans les faits, ceux qui dénoncent, parfois maladroitement, sont poursuivis, intimidés, emprisonnés.

L’État veut-il des citoyens engagés ou des citoyens silencieux ?

Des vigies de la République ou des complices par omission ?

La rhétorique de la protection n’a aucun sens si le soupçon, le bâillon et la garde à vue deviennent la réponse automatique à toute alerte publique.

3- Contradiction morale

Dans une société où l’accès à l’information est inégal, où les preuves sont souvent dissimulées ou inaccessibles, le lanceur d’alerte n’est pas toujours en mesure d’apporter immédiatement des éléments irréfutables. Il soulève des faits, appelle à la vérification, pose un doute légitime. Ce doute ne doit pas être criminalisé.

La vérité n’est pas toujours disponible au moment de l’alerte mais l’intérêt général l’exige malgré tout.

En punissant la parole précoce, le régime renforce l’omerta et dissuade toute alerte à venir.

Protéger les lanceurs d’alerte tout en judiciarisant leur parole sous l’étiquette de « fausse nouvelle », revient à installer une hypocrisie d’État.

Manifestement, le pouvoir veut la dénonciation contrôlée, la transparence surveillée et la vérité formatée.

C’est l’inverse même de l’esprit du lanceur d’alerte.

On ne protège pas les éclaireurs en dressant devant eux les murs de la prison.

Dans une démocratie saine, l’État n’a pas à décréter la vérité. Il y contribue par le débat, la transparence, le droit de réponse. Quand il choisit de faire taire au lieu de répondre, il ne protège pas la paix publique, il enterre le pluralisme.

Il ne s’agit plus de lutter contre les fausses nouvelles mais d’éviter la fausse démocratie.

 

Thierno BOCOUM

Président AGIR

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