De la nécessité d’une réforme de l’enseignement à la nécessaire rééducation de l’intelligentsia au Sénégal

Le 31 janvier 1993, alors que j’étais étudiant au département de géographie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Cheikh Anta DIOP de DAKAR, je faisais publier mon premier article sur la crise scolaire et universitaire au Sénégal sous le titre « Ecoles et Universités : les variables d’une crise » dans le Quotidien Walfadjiri. Presque vingt ans après, l’étudiant devenu Professeur, constate que les problèmes soulignés dans cet article demeurent intacts. L’inflation des remous tant du côté du corps enseignant que du côté des élèves et étudiants gagne en intensité.
Les méthodes d’enseignement continuent à privilégier la mémoire des enfants et des adolescents de notre nation soumis à l’éducation formelle de type occidental qui encre toujours et encore les valeurs des sociétés européennes. Le goût des enfants pour les sciences et techniques, qui assurent le progrès matériel des sociétés modernes, est presqu’inexistant. Le dégoût du travail manuel et l’amour du travail intellectuel théorique et de la fonction publique vont crescendo. La spécialisation dans des enseignements qui orientent vers la production est dérisoire, seul l’enseignement des connaissances générales n’ayant presque pas de prise sur le réel des sénégalais est privilégié. Cet enseignement théorique ne débouche que sur les métiers d’enseignement. Il n’est pas étonnant de constater que la moitié des effectifs de la fonction publique sénégalaise soit de souche enseignante. Tout compte fait, l’intelligentsia sénégalaise et l’enseignement dans les écoles et universités ne favorisent que l’élitisme. Cet élitisme se concrétise par des procédés de sélection élaborée et raffinée qui se manifestent lors des examens d’entrée, des évaluations trimestrielles, semestrielles, annuelles et de fin d’études qui restent encore sous l’emprise de la mémoire.
Aujourd’hui, encore, on peut être révulsé par la réalité de l’éducation et de l’enseignement dans les écoles et universités de notre pays. Figurez-vous, il y a quelques jours, mon garçon qui fait le CE1 est passé me voir pour contrôle des apprentissages. Il me récite la leçon portant sur le « rôle des feuilles » dans la rubrique initiation scientifique et technologique. Le procédé fait appelle à la mémoire de l’enfant. Je lui demande de m’indiquer, sur une feuille réelle de manguier, les différentes parties de la feuille pour tester son imagination et sa curiosité ; il m’indique effectivement le limbe, les nervures et le pétiole. Je pousse le test, pour m’assurer du caractère pratique des apprentissages, en faisant appel à trois enfants des voisins qui ont déjà dépassé ce niveau d’enseignement, ma surprise fut totale de constater que devant une feuille réelle, ces trois enfants ne peuvent pas m’indiquer ces trois parties constitutives de la feuille.
C’est inquiétant et c’est alarmant. Ce phénomène me rappelle le scandale qui s’est passé en année de licence au département de géographie, lorsqu’un étudiant n’a pas su situer le département d’Oussouye sur une carte administrative du Sénégal avec les contours des régions administratives. Tout cela montre que l’enseignement n’a pas de prise sur le réel au Sénégal. Il est abstrait et non concret. Ce type d’enseignement n’ouvre pas de perspectives de développement dans un pays; c’est pourquoi les Burkinabè disent toujours que les sénégalais sont forts en théorie et nuls en pratique. Ce n’est pas un chahut, ce constat à un fondement : le système éducatif sénégalais est fondé sur la théorie et la mémorisation dans les apprentissages.
Objectivement, notre enseignement pose de multiples problèmes dont le plus important est son caractère extraverti. Les enfants n’étudient que des textes de manuels inscrits au programme avec des concepts qui demeurent abstraits. La méthode d’enseignement consiste à les bourrer de connaissances et non à éveiller leur intérêt, leur imagination, leur curiosité, leur initiative ou l’originalité. L’enseignement est fait dans une langue étrangère qui oblige l’enfant à assimiler cette langue en même temps qu’il doit y acquérir des connaissances générales. La majorité qui a des difficultés pour assimiler est qualifiée injustement de médiocre, nulle et paresseuse ; alors que si cet enseignement se faisait dans les langues maternelles, très certainement, ces individus ne traineront pas ces lacunes. Les cours sont hautement théoriques, la matière de l’étude est injectée à des élèves passifs pendant que leurs mémoires doivent absorber de vastes quantités de faits qui sont hors de leur environnement immédiat ou naturel. En somme, l’éducation nationale du Sénégal porte encore l’idéal du pacte colonial : la fabrication des commis d’administration pour faire le lit des valeurs et des intérêts de l’ancienne puissance coloniale et de ses alliés nationaux francophiles. Cette école que le nouveau régime a héritée n’a pas pour vocation la fabrication de patriotes et de cadres scientifiques et techniciens pour assumer le développement et l’émergence du Sénégal ; elle doit donc être réformée en profondeur, à défaut de disparaitre.
Dans les institutions de l’enseignement supérieur, surtout dans les universités aux facultés généralistes, une habile tactique doucereuse est mise au point pour se débarrasser de bon nombre d’étudiants. Mieux, dans cet ordre d’enseignement, les examens sont conçus de telle sorte qu’il est impossible à quiconque ne possédant pas une base classique de les passer. Récemment, en suivant un reportage à la RTS1 sur les problèmes de l’enseignement au Sénégal, on a pu remarquer que nombre d’enseignants du secondaire et du supérieur se plaignaient du trop plein d’élèves et d’étudiants pour qui ils croulent sous la charge des enseignements à livrer et des copies à corriger. En fait, si on peut comprendre, sans absoudre, les enseignants du supérieur, du fait qu’ils n’ont pas été formés à la pédagogie des grands groupes (puisqu’ils sont recrutés sur la base des diplômes académiques) et à la docimologie, les professeurs du moyen secondaire général sont inexcusables, car l’ancienne Ecole Normale Supérieure devenue FASTEF dispense, aux stagiaires des trois niveaux existants, la Pédagogie des Grands Groupes et la docimologie (science des évaluations.)
Face à cet état de fait, il est incompréhensible de voir que tout est mis en œuvre pour obliger les enfants des catégories sociales défavorisées à quitter volontairement ou involontairement l’établissement, à travers les pseudo-systèmes d’évaluation. Il faut simplement reconnaitre que les années scolaires sont trop longues (ce qui fait que les élèves se donnent des vacances à leur guise et remettent permanemment en cause l’autorité, quelle qu’elle soit), les méthodes d’évaluation qui sanctionnent les enseignements- apprentissages consistent à traiter les étudiants comme des ennemis et à les piéger comme des souris. Au regard de ce qui précède, on peut bien se poser la question de savoir dans quel but forme-t-on des diplômés dans l’enseignement supérieur ? Pour le renouvellement de la base d’exploitation nationale par les puissants du monde, ou pour l’élévation du niveau général de la populationdans le sens de la préparation à relever les défis de la transformation nationale? La deuxième option, nous semble, doit être la vocation de l’école sénégalaise, eut égard à ce point de vue de Mamadou NDOYE ancien Ministre qui estime que « la valeur d’une école ne se mesure pas par le nombre de diplômés que cette école forme, mais plutôt par le nombre de solutions que cette école apporte aux problèmes de son milieu. »
A ce titre, la réforme de l’enseignement s’impose aux nouveaux dirigeants de l’Etat du Sénégal. Elle doit partir de la loi d’orientation, s’attaquer aux programmes d’enseignement en passant par les curricula si ouverts à certaines réalités du milieu et qui mettent même l’enfant au centre de son propre apprentissage.
Tout doit être revu, corrigé et réajusté, et aucun niveau ou ordre ne doit être épargné. Cette réforme doit faire de telle sorte que les cours soient schématisés, réduits, revus dans leurs contenus et dans la manière de les livrer. Elle doit, entre autre, favoriser la spécialisation pour contribuer à réduire sinon à supprimer les connaissances générales variées et sans grandes utilités au processus de développement national. C’est une possibilité qui s’ouvre sur cinq ans, si on a et la foi et le courage de l’engager.
La favorisation des disciplines scientifiques et technologiques dans les ordres d’enseignement permettra l’obtention d’excellents résultats dans la formation de travailleurs scientifiques pour les besoins énormes du pays qui ne peuvent plus continuer à attendre, sous peine de rester à la traine des autres nations qui ont eu le courage d’affronter leurs tares et leurs retards. Ces besoins du pays en travailleurs scientifiques sont de l’ordre de 9600 qu’on peut arrondir à 10000 ingénieurs et techniciens supérieurs pour favoriser le processus de production dans les secteurs agricole, énergétique et industriel. Ce nombre représente 0,08% de la population nationale qu’on estime à 12 millions d’habitants ; ce qui donne le ratio d’un ingénieur ou technicien supérieur pour 1250 à 1200 habitants.
Le développement de la production et l’émergence économique ne s’obtiennent pas avec les ressources humaines formées dans les disciplines comme la littérature, les arts, la philosophie, l’histoire, l’économie, les sciences juridiques et politiques etc., parce qu’elles sont complètement détachées de la réalité. Ces disciplines ont leur mérite dans la formation des travailleurs de la Culture et des questions sociales, et ont leur place dans le processus de transformation nationale, mais elles ne doivent pas revêtir le caractère dominant dans les enseignements au stade actuel de l’évolution de notre pays et au regard de ses besoins en ressources humaines dans les secteurs de pointe. Il est important de semer les germes du futur pendant ce mandat, et cette volonté politique doit recevoir l’appui de tout patriote et nationaliste.
La multiplication d’écoles d’ingénieurs et de techniciens supérieurs ainsi que le développement de la formation professionnelle accès sur les métiers de l’avenir et sur les besoins d’équipements domestiques et des services des nationaux doit être aujourd’hui la tendance dominante de l’éducation nationale et de l’enseignement moyen, secondaire, supérieur et professionnel.
Sur le plan de l’instruction générale, de vastes mouvements pour la suppression de l’analphabétisme et la promotion de l’édition en langues nationales doivent se mettre en place et être opérationnels. Sans la liquidation de l’analphabétisme et l’entretien de l’environnement lettré par la publication dans les langues codifiées du pays, comme ce fut le cas dans le Fouta Tooro à la fin des années 1970 et au début des années 1980, il sera difficile d’engager et de réussir la bataille du développement et de la transformation en milieu rural. En fait, l’alphabétisation de masse, répond au besoin d’assurer le transfert des connaissances techniques et des technologies de production aux paysans pour amoindrir les risques dans les procès de production et de transformation agricole.
Enfin, la réforme de l’enseignement doit être consubstantielle à la rééducation de l’intelligentsia. Si l’on considère l’intellectuel comme un « Ingénieur social », dont la responsabilité dans le processus de développement national est aux avant-postes, la réforme idéologique de l’intelligentsia devient une nécessité et doit accompagner cette mutation du système éducatif national. Les valeurs intrinsèques du patriotisme et du détachement matériel doivent être les compagnons fidèles de l’intelligentsia pour qu’elle puisse assumer son rôle moteur de guide des processus de transformation à opérer au sein de la nation. C’est donc à travers sa rééducation mentale qu’elle peut accomplir sa tâche de serviteur du peuple et de propagateur des idéaux, au moyen de ses activités, pour asseoir la volonté de la transformation nationaliste, dans les secteurs de l’Education, de l’Agriculture, de la Culture, de l’Artisanat, de l’Industrie, des milieux d’affaires, bref, de tous les secteurs de la vie nationale.
Par ailleurs, la nécessaire résolution de la cristallisation syndicale, qui affecte les ordres d’enseignement, est à intégrer dans ce processus de rééducation de l’intelligentsia. Le comment reste à déterminer par les tenants du pouvoir. Elle doit faire l’objet d’accompagnement et d’un travail en profondeur de rééquilibrage des traitements des acteurs du secteur public pour ne pas dire de la Fonction Publique. Cela s’impose, mais elle doit se faire en douceur et de façon résolue pour que l’équité soit la mesure de la gouvernance des sénégalaises et sénégalais de tout bord. La fin de l’inflation des remous dépend pour beaucoup de cette mesure attendue des gouvernants.
Ali Mohamed dit Séga CAMARA -
Professeur de Géographie.
Président du Mouvement pour le Parti de la Construction (MPC)
Kolda le 04 janvier 2013






