Publié le 13 May 2016 - 22:39
EN VERITE AVEC BAKARY BADIANE ET ABDOULAYE FANE… (PARENTS D’ELEVES)

La  révolte des parents d’élèves

 

Deux associations de parents d’élèves pour un même sujet : la crise scolaire persistante. D’un côté la Fédération nationale des associations de parents d’élèves et d’étudiants du Sénégal (Fénapees) créée en 1967. De l’autre, l’Union nationale des associations des parents d’élèves et d’étudiants du Sénégal (Unapes) portée sur les fonts baptismaux en 2015, après un départ de la Fénapees. Entre Bakary Badiane et Abdoulaye Fané, respectivement présidents des deux entités, les appréciations de la situation ne se croisent pas toujours, ils sont parfois même diamétralement opposés.  Si Fané semble accuser l’Etat, Badiane par contre mitraille littéralement les enseignants.

 

En tant que parents d’élèves, comment appréciez-vous la situation actuelle de l’école publique sénégalaise ?

Fané : il faut dire que depuis pratiquement une décennie, nous nous trouvons confrontés à des séries de  grèves cycliques qui constituent un frein à l’éducation de nos enfants de manière générale. Ce, du préscolaire à l’université. Chaque jour, il y a des perturbations qui ne sont pas du fait des élèves  dont nous avons la charge. S’il y a problème, c’est au niveau de l’institution, particulièrement au niveau du gouvernement, mais aussi des syndicats. Il y a des accords qui ont été signés depuis le 16 février 2014. À cette époque, le gouvernement disait que c’est des accords réalistes et réalisables. Mais depuis cette date, nous nous rendons compte que véritablement, chaque année, la même question revient : le respect des accords. Il va valoir que les deux parties puissent se concerter et mettre un terme à cette situation qui perdure. Les éternels perdants sont les élèves et leurs parents. 

Badiane : Vraiment on ne sait plus ce que veulent les syndicats. Il y a eu des négociations qui ont abouti à des accords entre les deux parties. A partir de ce moment, le reste, c’est quoi ? Il faut respecter ces accords. Mais tout le monde sait que les problèmes sont nombreux. Quand on prend la Fonction publique, le ministre de tutelle lui-même a dit qu’il y a un stock de dossiers. Il y a aussi les arrêtés des enseignants qui ont réussi à leurs examens il y a 3, 4 à 5 ans. Ils n’arrivent pas à jouir de leurs droits. L’Etat est fautif. Mais il a pris conscience de cela et a promis d’épuiser le stock. Durant les rencontres, il a fait savoir qu’il lui fallait du personnel, il a recruté 50 agents.

Par la suite, il manquait des ordinateurs, on a donné 35 ordinateurs. Donc, sous peu de temps, les choses vont être réglées. Mais ce ne sera pas tout, puisque ce sont des arrêtés qui attendent depuis des années. Naturellement, ça va se traduire par des rappels. C’est le nerf de la guerre. L’argent n’est pas là. Une promesse a été faite d’échelonner les milliards nécessaires entre 2016, 2017 et 2018. Le ministre des Finances avait prévu 5000 enseignants pour la mise en solde. Le 03 avril, le Président a dit qu’il va le porter à 10 000. Est-ce que sur la base de ça, on ne peut pas dire qu’un effort est fait ? Et s’il y a des avancées significatives, est-ce qu’on n’a pas le droit de demander aux syndicats de leur côté aussi de faire un effort.

Finalement, vous imputer la responsabilité à qui ?

Fané : La responsabilité doit être imputée l’Etat, parce que quand on signe des accords, il faut les respecter. Le respect de la parole donnée est sacré.  Mais il y a des difficultés parce que tout le monde sait que dans ce pays, l’Etat a beaucoup de préoccupations. Il ne s’agit pas simplement de prendre en charge l’enseignement. Il y a beaucoup de secteurs qui sont névralgiques, et qu’il va valoir prendre en compte. S’il y a des difficultés, il faut essayer d’appeler les parties pour renégocier et élaborer un moratoire afin de fixer les modalités d’apurement des rappels. Il faut préciser que les rappels, c’est un dû. Il y a aussi des lenteurs administratives consécutives au dépôt des dossiers des enseignants. Nous le disons souvent et nous pensons que l’Etat doit aussi se réorganiser, d’autant plus qu’il parle de rationalisation des effectifs et de renouveau du service public. Pourquoi ne pas mettre en place, dans les régions, des services régionaux de la Fonction publique qui se chargeraient  de prendre en charge tous les dossiers des enseignants en amont et essayer de les régler  avant un traitement définitif à Dakar.

Souvent, je vais au ministère de la Fonction publique ; mais je me rends compte que les agents ne sont pas nombreux et sont dans des conditions très difficiles. Donc quand on veut prêcher le renouveau du service public, il faut commencer par soi-même. C'est-à-dire, faire en sorte que les services techniques chargés du traitement de tous les dossiers puissent être dans les conditions satisfaisantes pour faire le travail qu’il faut.

Badiane : Il ne s’agit pas de salaire. Il s’agit de rappel. Mais le salaire est payé régulièrement à des gens qui ne travaillent pas. Celui qui est en grève, il ne travaille pas. Mais il est payé. Ils sont payés hein ! Je pense qu’honnêtement, pour des rappels, ils ne devraient pas sacrifier l’avenir de ce pays, c'est-à-dire ses enfants. Les responsabilités sont donc partagées. Comment en est-on arrivé là ? C’est la faute à l’Etat. Et l’Etat l’a reconnue et il est en train de réparer. Pendant que l’Etat est en train de faire un effort, nous demandons aux syndicats aussi de faire un effort pour sauver l’année et essayer de sauver l’école qui est malade. Le Saes l’a fait. Le Fuse aussi a levé le mot d’ordre depuis hier (avant-hier : l’interview a eu lieu hier). Nous le saluons, c’est patriotique. Ce n’est pas parce qu’ils sont satisfaits, mais ils pensent à l’intérêt de nos enfants. Il reste un pan qui refuse. Je demande à ceux-là de faire comme les autres, d’accepter le sacrifice. En matière syndicale, quand on pose 5 points de revendication, et qu’on règle 2 ou 3, on ne doit plus continuer la grève. Par contre, faire du tout ou rien, ce n’est pas du syndicalisme. C’est prendre l’enfant en otage.

Le problème invoqué souvent par les syndicats, c’est la parole donnée. Pensez-vous que l’Etat a fait suffisamment preuve d’une volonté de résoudre le problème ?

Fané : Il y a une volonté réelle, parce que je me rappelle, le 10 février 2015, le chef de l’Etat nous  avait conviés à un déjeuner à la Présidence. Il a eu à prendre un certain nombre de mesures qui ont connu un début d’application. Mais je crois que là où il y a le point d’achoppement, c’est au niveau de l’antenne  administrative. On se rend compte que certains corps émergents restent  des années pour pouvoir être alignés. Ça pose problème. Ce qui veut dire au finish qu’il se pourrait que des agents aient des difficultés d’avancement jusqu’à leur retraite. Là aussi, ça pose problème. Il va falloir que l’Etat fasse des efforts. Les syndicats aussi. Nous ne doutons pas de leur patriotisme.

Ce sont des patriotes, des parents d’élèves aussi, ils doivent penser à l’avenir du pays. Il faudra aussi qu’ils lâchent du lest de part et d’autre des accords mais surtout, une confiance et un respect mutuels. Parce que  nous nous rendons compte que les déclarations des syndicats sont  un peu incendiaires. Du côté de l’Etat, c’est du mutisme. Nous pensons aussi que le gouvernement doit revoir sa communication et informer régulièrement les populations sur les avancements et les difficultés, afin que nul n’en ignore. On  se rend compte qu’il y a des efforts faits par l’Etat. Mais il faudra quand même qu’il fasse plus en essayant de résoudre le problème de manière définitive. Au cas contraire, on risque d’avoir des situations qui n’arrangent personnes.

Badiane : La volonté est réelle ! Les enseignants eux-mêmes le savent. Il y a des actes qui sont sortis, des rappels sont en train d’être payés. La volonté est là ! Quand l’Etat va jusqu’à s’engager en disant : en 2016, nous donnons tant, en 2017, nous donnons tant, en 2018 aussi. Est-ce que la volonté n’est pas là ? 24 milliards, ce n’est pas facile à payer. Donc la volonté est là. Mais nous ne sentons pas la  volonté des syndicats de se sacrifier. Il faut un esprit citoyen et aimer son métier. Un enseignant ne peut pas croiser les doigts et laisser ses élèves dans la rue.

Malgré cette situation chaotique à l’école, on n’a pas noté des initiatives venant des parents d’élèves. On a l’impression que vous êtes un peu passifs

Fané : Il faudra préciser que nous sommes Unapees (Union nationale des associations des parents d’élèves et étudiants du Sénégal). Nous avons été portés sur les fonts baptismaux le 10 janvier 2015. Nous sommes une organisation nouvelle, j’ai fait pratiquement une vingtaine d’années dans l’autre association qui s’appelle le Fénapees et qui a été créé en 1967. Et comme on a l’habitude de le dire, la nature à horreur du vide, on s’est rendu compte à un certain moment qu’il fallait aussi que nous nous investissions et que nous empruntions d’autres pistes. Nous sommes la plus grande  organisation associative  du Sénégal et même le Président Macky Sall est membre de cette association, parce que c’est un parent d’élève. Nous commençons à nous investir depuis une année et nous sommes invités à partir du 14 mai au 70ème congrès de la Fédération des conseillers des parents d’élèves de France.

Cela donne espoir à une nouvelle organisation pour pouvoir définitivement se positionner et aussi avoir un capital humain qui lui permettra même d’infléchir sur certaines décisions de l’Etat. Si tous les parents d’élèves étaient organisés et étaient membres  au niveau de leur Ape (Association de parents d’élèves) respectives, je pense que ce serait une organisation qui pourrait même être capable d’infléchir sur les décisions de l’Etat et amener les syndicats autour d’une table de négociation et être des acteurs dans les négociations. Il y a beaucoup de pays ou les projets éducatifs sont élaborés par la société de manière générale, particulièrement par les parents d’élèves. C’est le projet pédagogique, c’est-à-dire les moyens d’enseignement qui sont fournis par les ministres en charge de l’Education. Mais ici, paradoxalement, ce sont les ministères qui élaborent des programmes, des projets et qui les font mettre à la disposition des élèves. Les populations ne sont même pas actrices de l’élaboration des projets pédagogiques et nous pensons que c’est la société elle-même qui doit déterminer le type de Sénégalais qu’il veut qu’il soit.

Badiane : C’est vous qui le dites. Rien qu’aujourd’hui (hier), je suis déjà intervenu 3 fois dans la presse. Nous sommes dans la Cosydep. Le 15 avril, nous avons tenu un sit-in. Nous sommes dans le comité de dialogue. Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’on sorte les parents ? Qu’on marche ? C’est ça que vous voulez. Nous avons écrit dans les journaux. Dire que les parents d’élèves ne font rien, ça veut dire que vous n’êtes pas informé. Je refuse ça, parce que moi, je travaille. Nous avons participé à toutes les rencontres. Et nous avons pris position à chaque fois. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Si ça ne dépendait que de nous, le problème serait résolu depuis longtemps).

Le ministre de l’Education a déclaré que les perturbations ne sont pas de nature à compromettre l’année. Partagez-vous son avis ?

Fané : Moi je ne suis pas un enseignant mais je sais qu’une journée perdue peut avoir des incidences sur des enseignements. On ne peut pas toujours se permettre de programmer des rattrapages. L’année passée, on a colmaté pour faire en sorte que l’année puisse être allongée jusqu’au-delà du mois de juillet. Mais est-ce qu’il faudrait faire de même cette année. Pour illustration, il y a eu un concours de mathématiques qui s’est déroulé au Sénégal et nous sommes pratiquement parmi les bons derniers dans ce concours international, alors que le Sénégal excellait dans cette matière. Je crois que c’est une alerte qu’il faut interpréter et voire si les causes de ce manque de performance ne sont pas le résultat des grèves répétitives. Aussi, les élèves et les étudiants sont-ils désabusés, parce qu’ils n’ont aucune motivation pour continuer leurs études dans la mesure où non seulement ils voient difficilement le bout du tunnel, mais Ils ont le sentiment qu’ils vont à l’école pour rien.

Badiane : Je suis tout à fait convaincu par les propos du ministre de l’Education nationale, parce qu’il ne l’a pas dit comme ça, ce n’est pas gratuit. Les inspecteurs d’académie se sont réunis à Mbour. Ils ont fait un diagnostic de la situation et ils sont d’accord que tout n’est pas perdu. On peut organiser les examens. Les orfèvres de l’éducation, c’est eux. Je leur fais confiance. Et puis la réalité est que tous les enseignants ne sont pas en grève. Ensuite, le privé travaille régulièrement. Et c’est nous parents qui payons. Vous croyez que nous le faisons de gaieté de cœur. Ce sont eux qui enseignent dans ces écoles privées.

Les enseignants grévistes sont dans le public et dans le privé. Vous trouvez ça normal ?

En plus, ils font la rétention des notes. Alors que s’ils ne donnent pas les notes, les conseils de classe ne vont pas se tenir. Nous avons des enfants qui ont l’intention d’aller à l’extérieur. Ils veulent des préinscriptions. Or, il faut le bulletin. Si donc le professeur ne donne pas les notes, voilà des enfants qui seront pénalisés. C’est un crime. Ensuite, qu’est-ce que le professeur fait avec la note qu’il a attribuée à l’élève ? (il se répète 3 fois). C’est uniquement dans le but de nuire. Mais nuire à qui ? Pas au gouvernement, mais plutôt à l’élève. Si les professeurs continuent la rétention des notes, nous allons demander aux élèves d’aller les réclamer. S’ils persistent, nous allons porter plainte, parce qu’ils n’ont pas ce droit. C’est même méchant.

Avec ce cercle vicieux de crise répétitive, craignez-vous la dévaluation du diplôme sénégalais ?

Fané : Il suffit simplement de regarder  chez  soi. Nous tous, nous savons que le niveau des élèves est faible. Il s’y ajoute que l’université de Dakar était classée à la 23ème place au plan africain. Présentement, nous sommes au 33ème rang. Nous avons perdu 10 points. Ce qui veut dire que la place de Dakar sur le plan universitaire constitue certes une attraction dans  les pays de la sous-région, mais il y a  problème. Il va falloir que toutes  les parties puissent s’entendre  et qu’on règle définitivement ce problème. Ceux qui sont les plus affectés sont ceux qui habitent dans les périphéries de la grande métropole comme Dakar. Il y a des parents qui donnent chaque jour 1 000 francs pour que leurs élèves partent en ville étudier. Je pense que c’est de l’argent perdu. Ça démotive ! Si on  se rend compte de la situation économique que vivent les ménages dans ce pays, ça crée des problèmes. Il faut aussi éviter un embrasement global du front syndical. On se rend compte qu’il y a une tentative d’unification des syndicats pour faire une lutte commune. Cela peut porter préjudice à l’Etat et même porter préjudice à la paix sociale.

Badiane : Ce qui risque d’arriver, c’est bien ça. Le niveau est extrêmement bas, à tous les ordres d’enseignement. A l’université, c’est catastrophique. Dans l’enseignement général, il y a 21 000 enseignants qui doivent avoir une formation pédagogique. Ce n’est pas grave ça ? Cela veut dire que nous avons dans les classes des gens qui ne sont pas en mesure d’enseigner. Ce qui nous guette, c’est que les autres universités refusent de prendre nos bacheliers. Le quantum horaire dans les pays développé, c’est plus de 1 000 heures, mais nous, nous n’avons même pas 500 heures. Il y a des régions où on fait 400 heures.

Quelles sont vos solutions de sortie de crise ?

Fané : Nous avons demandé à faire partie du comité de suivi, même si on ne négocie pas, afin de pouvoir partie garante. Jusqu’à présent, nous avons des problèmes pour pouvoir être présents à l’occasion de certaines négociations. Il y a eu quelques avancées parce que nous avons été invités lors de la rencontre avec le ministre du Budget et les syndicats, les membres de la société civile et particulièrement les parents d’élèves. C’est une avancée mais nous voulons véritablement que cela se fasse de manière plus régulière et qu’on soit invités à toutes les tables de négociations. Même si on n’intervient pas, que l’on puisse voir et aussi rendre compte aux populations de toutes les questions qui ont été débattues et pouvoir peut-être faire en sorte qu’il y ait accalmie.

Badiane : Il faut d’abord que les enseignants acceptent de regagner les classes. Qu’ils acceptent aussi d’organiser des cours de rattrapage pour relever un peu le niveau des élèves. Il faudra des sacrifices. Il faudra que l’Etat accepte aussi de résoudre le problème qui l’oppose aux enseignants. D’ailleurs, ces problèmes-là sont d’ordre financier. Ça, tout le monde le sait. Rarement dans les revendications, ils parlent de leurs conditions de travail.  

Ils sont dans des abris provisoires, mais n’en parlent jamais. Ils parlent de leurs rappels. Il faut des enseignants de type nouveau. L’Etat doit aussi respecter ses engagements. Et je crois qu’il est en train de le faire. Ce qui n’est pas facile. L’autre disait qu’après le pain, le premier besoin de l’homme, c’est l’éducation. Les parents l’ont bien compris. Ils construisent des abris provisoires, des collèges. Ils payent la fourniture, le transport, l’habillement. Ce que nous demandons à l’Etat, c’est de mettre dans les classes des enseignants qui veulent enseigner. Que ceux qui ne veulent pas enseigner aillent ailleurs.     

Par BABACAR WILLANE

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