Publié le 10 Feb 2026 - 14:38
MAINTIEN DE L’ORDRE

L’histoire se répète

 

Après Balla Gaye sous Abdoulaye Wade, Bassirou Faye et Fallou Sène sous Macky Sall, Abdoulaye Ba devient la première victime de la répression policière sous le régime du duo Diomaye–Sonko. Au-delà de la responsabilité politique des régimes, il se pose un vrai problème en matière de maintien de l’ordre.

 

Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année à la faculté de médecine, est le nom de la nième victime, tuée dans l’enceinte même de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, plus de 11 ans après Bassirou Faye et 7 ans après Fallou Sène, mort à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. L’information, qui avait commencé à circuler en début de soirée hier, a finalement été confirmée malgré les tentatives de l’étouffer des autorités du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud). Selon plusieurs sources concordantes, le jeune Abdoulaye a succombé à ses blessures.

Comment en est-on arrivé là ? Les étudiants n’y vont pas par quatre chemins. Pour eux, on ne peut parler de bavure. « C’est volontaire ce qui s’est passé. Depuis le début, ils n’ont fait que chercher les étudiants », témoigne un dirigeant du mouvement estudiantin, profondément affecté. « Je ne vais pas le cacher, je n’ai jamais été aussi déçu », renchérit-il, très amer.

Ce décès vient s’ajouter à la longue liste des étudiants tués dans des manifestations depuis au moins Balla Gaye, en 2001, sous le régime d’Abdoulaye Wade. Il intervient alors qu’on n’a pas encore fini de faire l’inventaire des dizaines de décès enregistrés lors des dernières années de Macky Sall, dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre, à l’occasion de manifestations politiques. Avec l’arrivée au pouvoir de Pastef, ils étaient nombreux à croire que c’en était fini de telles pratiques, surtout en milieu universitaire. Mais le plus désolant, c’est que les signaux étaient perceptibles depuis quelque temps, avec les irruptions systématiques de la police dans l’enceinte du campus.

Le maintien de l’ordre en question

Cette nouvelle affaire montre, s’il en est encore besoin, que la problématique des opérations de maintien de l’ordre transcende les régimes. Les responsabilités, confiaient plusieurs sources dans le cadre d’un article publié en 2022, sont partagées. Une source policière indexait déjà l’âge et le manque d’expérience politique du ministre de l’Intérieur de l’époque, le magistrat Félix Antoine Diome. « L’actuel ministre est un des plus jeunes depuis que la République a été fondée. Et quand on parle de jeune, c’est surtout la fougue. Or, il y a des fonctions, pour les exercer, il faut une certaine hauteur, une certaine culture », confiait un commissaire de police sous le couvert de l’anonymat.

Au moment de sa nomination comme ministre de l’Intérieur, Antoine Diome avait 46 ans. Me Bamba Cissé, avocat, en a près de huit ans de moins. Mais il serait réducteur de tout ramener au ministre et à leur expérience.

Les carences structurelles du dispositif de maintien de l’ordre au Sénégal

Nos interlocuteurs s’interrogeaient également sur le choix des hommes dans la chaîne de commandement. À ce propos, il était relevé aussi bien le problème du mérite que celui de l’expérience. « La police sénégalaise compte beaucoup de professionnels aguerris. Mais est-ce que les meilleurs sont aux places qu’il faut ? Il y a vraiment beaucoup d’interrogations et je me sens mal à l’aise de les aborder. Mais il faut trouver des solutions à cette lancinante question, pour éviter le pire », confiait un de nos interlocuteurs. « Parfois, ils sont de la même génération que les manifestants. Il y a donc la fougue, le tempérament, et tout cela peut exacerber la tension entre manifestants et forces de l’ordre », avait-il ajouté dans l’article publié lors des troubles de 2022.

Parlant des éléments déployés sur le terrain, il estimait qu’ils doivent garder leur sérénité en toutes circonstances, ce qui n’est pas toujours le cas. Selon l’officier, il faut qu’on forme davantage les agents à la sérénité et à l’endurance sur le terrain. « Qu’ils sachent que même si on les insulte, ils doivent avoir un esprit de dépassement, faire le travail, au risque de leur vie, parce qu’ils ont fait le serment de servir la République », soulignait-il.

Le choix des hommes

Toutefois, dans certaines situations, l’agressivité des manifestants et les nouvelles techniques de guérilla urbaine peuvent pousser à commettre l’irréparable. C’est parfois le cas dans les manifestations politiques où l’on exige le départ d’un président de la République en place, certains au risque de leur vie.

Pour éviter ces drames, il est fondamental de renforcer les forces de défense et de sécurité, aussi bien en moyens humains qu’en moyens matériels, mais surtout de former et choisir les meilleurs d’entre eux pour les mettre aux commandes. Last but not least, il est évoqué que l’absence de sanctions contribue à renforcer ce climat de violence et de répression aveugle des manifestations.

Des interlocuteurs invitaient à s’inspirer des meilleurs exemples dans le monde. En France, le dispositif de maintien de l’ordre a été totalement repensé après la mort de Malik Oussekine en 1986, tué lors d’une manifestation d’étudiants à Paris. Après ce décès, les méthodes de gestion de foules ont été repensées afin d’éviter les bavures policières, en privilégiant le dialogue, la réactivité et la mobilité des forces de l’ordre pour encadrer au maximum les manifestations. Il a aussi été décidé de limiter au strict minimum les situations de contact direct entre policiers et manifestants, préférant céder du terrain plutôt que d’aller vers la confrontation.

Dans le cas d’espèce, il faut plutôt reconnaître que le contact a été recherché, provoqué. Et le bilan est tout simplement macabre.

En Allemagne, on privilégie le dialogue avec une obligation de communication entre forces de l’ordre et protestataires, avant et pendant la manifestation. La police allemande exclut les lanceurs de balles de défense (LBD) et les grenades, contrairement à la France, et préfère avoir recours aux canons à eau pour repousser la foule, renseignait EnQuête.

Il convient cependant de noter que depuis quelques années, l’État ne cesse de renforcer les moyens logistiques et humains des forces de défense et de sécurité, en équipements de protection, matériels anti-émeute, véhicules blindés, matériel destiné à la protection individuelle (casques, protège-tibias, genoux…).

Mor AMAR

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