Publié le 7 May 2026 - 19:09
EXPLOITATION DES MINERAIS EN AFRIQUE

La masterclass du général Mbaye Cissé

 

Face à une exploitation des minerais en grand nombre en Afrique, il est urgent de relever certains défis. L'avis est de l'ancien CEMGA, le Général Mbaye Cissé.

 

Ancien Chef d'état-major général des Armées, le Général Mbaye Cissé faisait partie hier des panélistes lors de la cérémonie de dédicace du livre du Colonel Ahmadou Tidiane Cissé, intitulé : "Le banquet des minerais". Dans sa communication, il a rappelé que l’Afrique, selon l’expression consacrée, est un scandale géologique, tant son sous-sol regorge de minerais stratégiques.

En effet, selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le continent africain abrite d’importantes réserves de minéraux essentiels à la transition énergétique : 55 % de cobalt (la RDC fournit à elle seule 70 % du marché mondial de cobalt, minerai essentiel dans la production de batteries électriques), 47,65 % de manganèse, 21,6 % de graphite naturel, 5,9 % de cuivre, 5,6 % de nickel, 1 % de lithium et 0,6 % de minerai de fer, à l’échelle mondiale. Ces ressources minières, selon lui, représentent un levier économique important dans le développement du continent. À elles seules, elles constituent un moteur pouvant impulser une véritable révolution industrielle à l’échelle continentale.

"À titre d’illustration, on estime que la transition des combustibles fossiles vers l’énergie propre créera une demande de 3 milliards de tonnes de minéraux et de métaux pour développer l’énergie solaire, éolienne et géothermique d’ici 2050. Cette demande ne concerne que les besoins liés à la transition énergétique. D’autres minerais critiques (comme le lithium, le graphite, le coltan) sont en jeu, notamment dans le domaine militaire. On peut donc imaginer le formidable potentiel du sous-sol africain, moteur incontournable de l’avenir économique du monde", a confié le général Cissé.

Les enjeux sécuritaires

Face à de tels enjeux, souligne le Général Cissé, la lutte farouche que se livrent les puissances rivales dominantes (au premier chef la Chine et les États-Unis) trouve du sens. Malheureusement pour l’Afrique, l’exploitation des minerais stratégiques nourrit l’instabilité du continent et charrie des défis sécuritaires complexes que l’ouvrage du Colonel Cissé permet d’explorer.

En guise de participation à « ce banquet », il a voulu s’arrêter sur quelques-uns de ces enjeux sécuritaires. Il a parlé de l'exploitation des minerais qui alimente les conflits armés et finance les groupes armés. "L’exploitation des ressources minières est une source permanente d’instabilité, du fait qu’elle entretient les conflits et finance les groupes armés. L’Afrique de l’Ouest garde encore les stigmates des « diamants de sang » de la région du Mano River, au cours de la guerre civile en Sierra Leone et au Libéria dans les années 90 ; un épisode sanglant marqué par la barbarie des groupes armés pour le contrôle des zones diamantifères », rappelle-t-il.

Il donne aussi l’exemple de la RDC, plongée dans une instabilité chronique depuis plus de trente ans. Il révèle qu’environ 120 groupes armés exploitent illégalement des sites miniers dans l'Est (Nord/Sud-Kivu, Ituri) pour financer leurs activités. « La faction la plus célèbre étant le M23, qui contrôle des pans entiers du territoire où elle exerce sa propre administration. La guerre actuelle au Soudan (bien documentée par l’auteur) et celle du Sahel sont alimentées par des groupes dont l’activité de financement principal repose sur le contrôle de sites aurifères", souligne l'ancien CEMGA.

Au bilan, dans plusieurs régions du continent, les ressources minières alimentent directement les conflits et installent les États dans un cercle vicieux, avec l’implication d’acteurs internationaux (EAU au Soudan, Rwanda en RDC, Russie au Mali, etc.), d'après lui.

L'exploitation des minerais favorise la criminalité organisée et l’exploitation illégale

Sur cette question, Général Mbaye Cissé fait remarquer que dans les zones marquées par une faible présence de l’État, même en l’absence de conflit armé actif, l’exploitation des ressources minières favorise une montée de la criminalité transnationale organisée. La région de Kédougou, souligne-t-il, concentre 98 % des sites d’orpaillage et est un exemple. Elle attire beaucoup d’étrangers provenant de la sous-région vivant de l’exploitation artisanale illégale (Exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE)).

De ce fait, « l’instauration de circuits informels de trafic des minerais, en particulier de l’or, se déroule dans un climat d’insécurité et de non-droit (banditisme armé, prostitution, trafic de médicaments, de drogue et de produits explosifs dangereux) propice à l’implication de réseaux transnationaux spécialisés dans le blanchiment et la contrebande ».

Ainsi, l’exploitation non réglementée, outre qu’elle induit des pertes de recettes fiscales pour l’État, déstructure les communautés locales sur les plans économique, éducatif, environnemental et sanitaire. Dans la plupart des cas, indique Général Cissé, les connexions avec les groupes terroristes existent à travers le prélèvement de taxes, la protection rétribuée, le recrutement de combattants, etc.

Il prévient : « En l’absence de mesures drastiques de reprise en main par l’État, ces zones peuvent basculer rapidement dans le giron des groupes armés (cas du Burkina, de la RDC). L’exploitation des minerais entraîne souvent une militarisation excessive des zones minières, par la présence des sociétés militaires privées qui prolongent les rivalités géopolitiques des puissances sur le continent africain ».

Perspectives

Aussi souligne Général Cissé, les défis sécuritaires liés à l’exploitation minière en Afrique sont complexes. Alors que la richesse du sous-sol africain devrait représenter une réelle opportunité pour assurer l’industrialisation du continent et son développement socioéconomique, cette dernière semble se transformer, de jour en jour, en malédiction.

Car, le constat est implacable : l’Afrique est absente de ce gigantesque banquet à ciel ouvert dont les nombreux convives pillent sans merci ses ressources et se délectent du festin en attisant les conflits. A ses yeux, l’agenda de sauvegarde des ressources minières du continent pourrait reposer sur un renforcement de la gouvernance et de la transparence (Initiative pour la transparence dans les industries extractives, lutte contre la corruption) pour une gestion inclusive et responsable, une transformation locale pour donner de la valeur ajoutée aux ressources (produire des composantes de batterie à la place de l’exportation du cobalt brut).

Mais surtout sur un renforcement de la coopération africaine en développant des stratégies communes sur les minerais stratégiques (levier et arme économique). "La ZLECAf représente un marché de 1,3 milliard de personnes et un PIB combiné de plus de 3 400 milliards de dollars américains. Malheureusement, le commerce intra-africain ne représente que 15 % du commerce total du continent. Ces mesures pourraient baliser le retour de l’Afrique qui mérite plus que des miettes au Banquet des minerais », indique l’ancien CEMGA.

Revenant à l’ouvrage "Le banquet des minerais", il déclare : « Sur ce chemin d’espoir encore lointain, Amadou Tidiane Cissé, avec l’œil et la perspicacité du douanier, sème les graines du futur. Son ouvrage sonne comme une alerte, un appel à une prise de conscience collective pour soustraire l’Afrique à la marginalisation croissante dont elle fait l’objet et surtout pour l’inviter à occuper sa vraie place au Banquet du monde en gestation".

CHEIKH THIAM

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