Publié le 25 Apr 2026 - 08:06
MARCHÉ DES ASSURANCES  

Les maux qui gangrènent le secteur  

 

Entre absence de confiance des consommateurs, frilosité des investisseurs, défis liés aux changements climatiques, le secteur des assurances peine encore à connaître son plein essor.

 

Plus de 290 milliards de francs CFA de chiffre d’affaires contre plus de 130 milliards de prestations payées en 2024. Ces chiffres tendent à faire croire que le marché sénégalais des assurances se porte à merveille. Directeur général de la Compagnie nationale d’assurance agricole du Sénégal (Cnas), Mouhamadou Moustapha Fall témoigne : “On peut dire que le marché se porte relativement bien. Le Sénégal est le deuxième marché de la zone Cima, derrière la Côte d’Ivoire avec plus de 200 milliards de francs CFA. Cela montre que nous sommes sur la bonne voie parce qu’il y a quelques années, nous étions aussi devancés par le Cameroun et le Gabon…”

Dans certaines branches comme l’assurance agricole, le Sénégal peut se targuer d’être leader en Afrique subsaharienne. Monsieur Fall est revenu sur le sujet hier, à l’occasion du Séminaire régional de l'Association des Contrôleurs d'assurances (AICA). “… Dans le domaine de l’assurance agricole, le Sénégal est devant. Il y a une compagnie nationale dédiée avec une couverture de plus de 800 000 producteurs sur une population de 4 millions. Le Sénégal est premier en Afrique subsaharienne et nous sommes là pour partager notre expérience dans ce domaine”, a-t-il précisé.

Un potentiel encore inexploité

Malgré ces performances, le potentiel inexploité reste énorme. Le taux de pénétration encore assez faible, autour de la moyenne africaine de 5%. “C’est un taux encore assez faible. Il y a un potentiel énorme que nous peinons à exploiter pour plusieurs raisons”, nuance le DG de la CNAS. Selon le président de la fédération sénégalaise des sociétés d’assurance (FSSA), ce décalage s’explique par plusieurs facteurs, notamment une accessibilité encore limitée des produits, une distribution insuffisamment étendue, mais aussi une compréhension encore partielle de la valeur de l’assurance par les populations.

Au-delà de ces facteurs, il a également été relevé le manque de confiance des consommateurs envers les assureurs. Le président de la FSSA précise : “Au-delà des mécanismes techniques, l’assurance repose avant tout sur une promesse. Or, la perception de cette promesse par les consommateurs demeure parfois fragile. Elle dépend étroitement de la transparence des produits, de la qualité de l’expérience client, notamment lors du règlement des sinistres, ainsi que du sentiment réel de valeur apportée.”

La nécessité de restaurer la confiance

C’est la raison pour laquelle, estime-t-il, il devient indispensable d’évoluer vers des modèles véritablement centrés sur le client, où les résultats concrets pour l’assuré priment, poursuit le président El hadji Amar Kébé. Cela est d’autant plus vrai, selon lui, que les assureurs sont amenés évoluer dans un environnement en profonde mutation. L’objectif étant de satisfaire les besoins immenses, “qu’il s’agisse de la protection des ménages, de la couverture des risques climatiques, de l’accompagnement des entreprises ou encore du soutien au développement économique”.

Le même constat a été fait par le Coordonnateur de la Direction générale du Secteur financier, Ange Mancabou, qui en appelle à la mobilisation de toutes les composantes du secteur. “Même si nos Etats travaillent à remédier à cette faiblesse par la mise en œuvre de stratégies d'inclusion financière, il n'en demeure pas moins que l'assurance reste le parent pauvre du secteur financier sur notre continent. Nous en appelons donc à un engagement collectif de toutes les composantes du secteur pour nous apporter des solutions d'assurance innovantes, adaptées à nos réalités africaines”, a-t-il préconisé.

Pour renverser la pente, certains intervenants ont souligné la nécessité d’améliorer le taux de paiement. Si certains rechignent encore à souscrire à une police d’assurance, pensent-ils, c’est aussi parce que les expériences ne sont pas toujours concluantes. Le DG de la CNAS explique : “Il y a un moment, où on pouvait valablement reprocher aux assureurs de ne pas payer ; mais beaucoup d’efforts ont été faits ces dernières années. Aussi bien chez les acteurs qu’au niveau de la supervision qui est devenue beaucoup plus exigeante. La réalité a donc beaucoup changé. Il y a des motifs d’avoir confiance aux assureurs.” 

L’exemple Sénégalais en matière d’assurance agricole

Réunis à Dakar depuis hier et pour deux jours, les assureurs se penchent également sur les défis de leur secteur face aux changements climatiques. De l’avis du coordonnateur de la direction générale du secteur financier, cette problématique, induite par le bouleversement environnemental, devrait constituer une préoccupation fortement partagée dans les réflexions, pour garantir la résilience de nos économies.

“En effet, les catastrophes naturelles impactent lourdement nos économies africaines et entrainent pour nos gouvernements des surcoûts budgétaires, constituant ainsi des contraintes réelles à nos perspectives de développement; ils sont autant de rappels qui devraient nous alerter sur notre capacité de résilience”, a indiqué M. Mancabou.  

Pour lui, la contribution du secteur des assurances est essentielle, afin de gérer les expositions aux risques climatiques, par la disponibilité de couvertures adaptées et abordables. Il a donné l’exemple du Sénégal avec la Compagnie Nationale d'Assurances Agricoles du Sénégal (CNAAS), qui a pu innover en mettant en place des produits d'assurance basés sur des indices météorologiques.

Le directeur du CNAS est revenu plus amplement sur ce mécanisme qui a été très bien acquis par les producteurs agricoles. “Pour l’assurance classique, quand le sinistre survient, on va sur le terrain, on constate et on évalue le sinistre. Dans le cas d’espèce, au lieu d’aller sur le terrain, on convient, à travers un indice, que si cet indice atteint tel niveau, ça déclenche automatiquement l’indemnisation. Cela facilite non seulement le paiement, mais aussi la prime à payer également est moindre. Je pense que ce type d’assurance indiciaire peut être dupliqué”, prêche le DG Fall.

Dans le domaine agricole où elle est en vigueur au Sénégal, les résultats sont assez satisfaisants, avec plus de 840 000 souscriptions, un chiffre d’affaires de plus de deux milliards, des prestations payées estimées à 1 milliard 500 millions de francs CFA. “Nous nous basons sur la pluviométrie. On voit avec la météo si la pluie a atteint 100mm. Si ce n’est pas le cas, on est obligé d’indemniser. On ne va pas dans les champs pour voir si l’assuré a perdu ou pas”, renseigne Mouhamadou M. Fall, convaincu que ce type de réponses peut aider à surmonter les réticences à l’assurance des risques liés aux changements climatiques.

L’impact timide du secteur pétrolier

Dans un contexte marqué par l’exploitation du pétrole, le secteur des assurances se bat également pour capter les dividendes de ce secteur très dynamique. Depuis plusieurs années, les acteurs Sénégalais essaient de mettre en place un Pool des assureurs capable de capter la part de contenu local dans ce secteur, mais les résultats restent encore très timides. Les initiatives restent toujours bloquées par les logiques concurrentielles et égoïstes.

Interpellé sur l’évolution du dossier, une source précise : “…Jusqu’à présent, le problème est là. On a créé un pool mais il n’arrive pas à être opérationnel. Cela n’avance pas du tout”, se désole la source.

Faute d’organisation, des flux importants qui auraient pu être captés échappent au secteur. “L’impact est très timide. Comme nous ne sommes pas organisés, les compagnies font recours à des assureurs extérieurs alors qu’il y a la part de local content que nous aurions pu capter”, regrette notre interlocuteur. Pour lui, ces regroupements sont indispensables compte tenu de l’importance des enjeux financiers.

C’est en 2018 que plusieurs assureurs s’étaient réunis dans l’optique de mettre en place un Pool de coassurance pour aspirer à profiter pleinement des retombées du secteur pétrolier. L’acte fondateur portant création du pool a été adopté à l’unanimité, le 30 août 2018. L’objectif de cette organisation, informait EnQuête à l’époque, était de parler d’un seul nom dans le secteur pétrolier et gazier, afin de proposer une offre globale et unitaire. L’initiative était fortement soutenue par l’État, mais bloquée pendant longtemps par Amsa.

Par Mor Amar

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