Publié le 20 Apr 2026 - 18:36
SOUVERAINETÉ PHARMACEUTIQUE ET VACCINALE

Le casse-tête du financement

 

Alors que tous les ingrédients semblent réunis pour engager la dernière ligne droite dans la production de vaccins à Diamniadio, des contraintes financières risquent de plomber les efforts jusque-là réalisés par l’Institut Pasteur de Dakar et ses équipes.

 

C’est une véritable mutation en cours dans le domaine de la souveraineté pharmaceutique, en particulier en matière de production de vaccins. En fin de semaine dernière, une importante délégation composée de responsables du ministère de la Santé, des techniciens ainsi que des partenaires ont été reçus dans sites de production de l’Institut Pasteur au niveau de Diamniadio, pour constater de visu l’état d’avancement des travaux, enclenchés depuis le Covid.

Le constat est unanime : le projet avance à un niveau satisfaisant. Secrétaire général du ministère de la Santé, Serigne Mbaye se réjouit : “Ce que nous avons vu sur place nous rassure. Cela a permis aussi de rassurer les partenaires qui nous accompagnent dans le cadre de ce projet ambitieux. Les conditions sont en train d’être remplies pour passer à l’échelle.”

Du côté de l’Institut Pasteur, la priorité a été fixée dès le départ. Il s’agit de la reprise de ce qu’il a toujours fait de très bien et qui a été arrêté depuis 2019. C’est-à-dire la production de vaccins contre la fièvre jaune. Aujourd’hui, tout semble fin prêt pour relancer la machine. “C’est une question de crédibilité pour nous. Si on ne peut pas reprendre la fièvre jaune comment on peut convaincre sur d’autres produits. C’est pourquoi cela a été une priorité depuis que nous avons pris fonction”, souligne l’administrateur général de l’IPD.

Des progrès satisfaisants

Aujourd’hui, le vaccin est disponible, prêt à aller sur le marché national et régional. Il reste à passer à la production de routine et de remplir les dernières formalités pour aller sur le marché international, avec notamment le marché des nations unies. La prochaine étape c’est le transfert vers Diamniadio avec AfricAmaril, qui permettra d’atteindre des capacités de production bien plus importantes. “Avec AfricAmaril, l’IPD va contribuer à l’objectif de l’Union africaine de produire 60% de vaccins au niveau local d’ici 2040. Nous allons passer à 50 millions de doses de vaccin par an contre 5 millions aujourd’hui à Dakar. Avec cette capacité, nous allons couvrir tout le besoin de l’Afrique qui est de 50 millions”, souligne le responsable de la production Patrick Eloundou.

À en croire le chef de la production, les bâtiments sont quasi finalisés. Aussi, l’essentiel des équipements critiques ont été installés et les personnels recrutés. Autrement dit, tous les ingrédients pour passer à la production sont déjà réunis, mais il y a encore un frein. “C’est comme pour préparer un bon cebu jeun. Tout est prêt, mais il vous faut une allumette pour mettre le feu. Et cette petite allumette, c’est un financement complémentaire de 9 millions d’euros. Il en dépend le respect de tout ce planning”, indique l’industriel qui lance le plaidoyer pour la mobilisation des partenaires potentiels.

Les ambitions du Sénégal

Le défi, selon Patrick, c’est d’accélérer le processus, de faire en 4 trimestres ce qui est habituellement fait en deux ans dans des projets similaires. Pour lui, le retour d’investissement est garanti parce que très rentable. “Cette petite allumette va nous permettre de démarrer cette machine qui va nous permettre, en un an et demi, de générer 25 millions d’euros de revenus. C’est un projet viable et nous lançons cet appel à tous ceux qui peuvent contribuer pour qu’on ait cette petite allumette pour déclencher cette fusée qui va monter pour nourrir l’Afrique”, plaide l’industriel.      

À côté d’AfricAmaril, l’IPD met aussi en œuvre le projet Madiba avec des ambitions encore plus grandes. Pour ce projet, le démarrage de la production est projeté en 2030. Le responsable Youssouph Baldé déclare : “Nous visons avec Madiba la production de 300 millions de doses par an. Les premiers vaccins ciblés sont la rougeole, la rubéole…. Le début de production des substances actives est prévu pour le T3 en 2028, pour le début de production des produits finis en T4 2030.”

À terme, le Sénégal entrera définitivement dans la cour des grands en matière de production de vaccins. “C’est vraiment ce qui se fait de mieux partout dans le monde”, magnifie Monsieur Baldé.

Les contraintes budgétaires

Pour atteindre ces niveaux de performance, le pays a su compter sur sa diaspora et sur la diaspora africaine. Il pourra ainsi compter sur ce vivier ainsi que sur les experts partenaires pour opérer un véritable transfert de technologie. “Les intervenants viennent essentiellement de la diaspora. En même temps que les bâtiments, il s’agira de bâtir tout un écosystème, en formant sur place les compétences dont nous aurons besoin. Le transfert de technologie se fait donc au quotidien”, insiste le responsable de la production.

L’objectif de Pasteur c’est de construire une véritable machine industrielle et d’aller à l’assaut du marché mondial. Outre les vaccins, l’Institut compte également aller vers la production de tests de diagnostic rapide pour la rougeole. “C’est le premier test de diagnostic rapide pour la rougeole. Et ce sont des pays qui ne sont pas en Afrique qui demandent ce test. Cela veut dire que la donne est en train de changer”, a expliqué l’administrateur général, qui a également insisté sur la recherche développement.

 “L’enjeu n’est plus simplement scientifique, il est stratégique. Il faut transformer la recherche en des solutions de santé équitables, abordable, accessibles rapidement depuis l’Afrique et pour l’Afrique”, a précisé un de ses collaborateurs.

L’UE a dégagé plus de 150 millions d’euros depuis 2021

Chez les partenaires européens, on salue les progrès réalisés depuis le démarrage de cet ambitieux projet. À ce jour, la team Europe a dégagé plus de 150 millions d’euros dans le cadre de l’accompagnement du programme. “Je dois dire que la visite que nous avons fait ce matin nous rassure. Nous avons vu le vrai potentiel pour que le Sénégal puisse devenir un grand joueur non seulement sur le continent, mais aussi au plan mondial”, se réjouit le Chef de coopération à l’ambassade de Belgique, qui s’est exprimé au nom de la délégation .

Les membres de la délégation européenne ont insisté sur l’engagement de Bruxelles dans le cadre de ce projet. La priorité, selon la délégation, c’est de voir débuter la production industrielle d’un vaccin commercialisable dans les délais. “Je rappelle à cet égard qu’il y a 30 millions d’euros disponibles auprès de la BEI. Comme vous le savez, pour permettre le décaissement, on compte sur le ministère de la Santé qui devra pleinement appuyer l’inscription de ce montant dans la prochaine loi de finances rectificative”, a informé un membre de la délégation lors des échanges.

La levée de ces contraintes semble indispensable pour respecter le calendrier. Pour le représentant du bureau de l’OMS, ces obstacles sont loin d’être insupportables

Le défi du marché

Produire c’est une chose mais écouler la production c’en est une autre. “Est ce que le marché existe ? Y a-t-il des engagements d’achats avec les grandes institutions ?” Voilà entre autres interrogations soulevées par les participants. Jusque-là, le Sénégal a été très dépendant en matière d’approvisionnement en produits pharmaceutiques.

Selon les présentations qui ont été faites, 16,24% des achats de la Sen-PNA ont été faits au niveau des fabricants locaux en 2023. Pour 2024, plus de 15% ont été faits auprès des fabricants locaux, pour 2025, c’est 14%. L’objectif pour 2026, c’est d’aller à 20% des achats prévus.

Ce qui semble dérisoire pour booster une véritable industrie. Les participants ont insisté sur la nécessité d’aller vers des réformes pour non seulement protéger l’industrie contre les importations, mais aussi se projeter sur le marché africain et mondial pour gagner des parts de marchés.

Pour le président de la fédération nationale des industriels du Sénégal, il faudra prendre en charge cette problématique pour éviter les mauvaises surprises. “Il ne faut pas oublier que Pfizer était là, Sanofi aussi était là…. Il faut voir pourquoi ces entreprises ont quitté pour apporter des solutions adéquates. Je pense que c’est très important. La première chose à faire c’est de mettre en place les barrières, si on veut une industrie forte”, plaide Monsieur Gueye.

MOR AMAR

Section: