Macky Sall, le parrainage national et l’arithmétique de New York

« L’hôte que l’on accueille debout, on ne le congédie pas assis. »
Sagesse wolof, librement adaptée
Certaines visites referment des dossiers. Celle-ci vient d’en rouvrir un — et c’est le seul qui comptait. Depuis le 2 mars, la candidature de Macky Sall au Secrétariat général des Nations unies souffrait d’une anomalie unique dans l’histoire de l’Organisation : elle avait été déposée à New York par le Burundi, au nom de l’Union africaine, sans passer par l’État que le candidat avait dirigé douze années durant. Tout le reste — le silence rompu d’Addis-Abeba en mars, la prudence des chancelleries, l’ironie des commentateurs — découlait de cette seule case laissée vide. Ce vendredi 17 juillet, à seize heures, au Palais de la République, cette case s’est ouverte.
Elle n’est pas encore remplie. Mais celui qui ouvre une porte à son prédécesseur, après vingt-sept mois de silence, ne l’ouvre pas pour lui montrer le mur.
Nous l’écrivions ici en mars, puis en avril : la faiblesse de cette candidature ne tenait ni à l’homme, ni à son projet, ni même à sa vision — elle tenait à cette case vide, celle de son pays, et derrière elle celle de son continent. Le diagnostic n’appelait aucune satisfaction. Il appelait exactement ce qui vient de se produire. Reste à en tirer les conséquences, qui ne sont pas celles que l’on croit.
I. LIRE UN ÉVÉNEMENT SANS COMMUNIQUÉ
L’objection viendra vite : rien n’a été signé, donc rien n’a été dit. Elle repose sur une conception naïve de la parole publique, et Paul Watzlawick l’a démontée il y a un demi-siècle. Deux de ses axiomes suffisent ici. Le premier : on ne peut pas ne pas communiquer — l’absence de communiqué est elle-même un énoncé, et il faut l’interpréter, non le déplorer. Le second, plus décisif : toute communication comporte un niveau de contenu et un niveau de relation, et c’est le second qui qualifie le premier.
Appliquons-le au 17 juillet. Le contenu de la journée est nul : aucune décision rendue publique. La relation, elle, est dense. Un chef d’État reçoit son prédécesseur pour la première fois depuis la passation d’avril 2024. En tête-à-tête. Cordialement. Au Palais. Tout indique qu’un pouvoir soucieux de laisser cette candidature s’éteindre aurait choisi une autre séquence : laisser filer, ne pas répondre, faire durer — trois conduites qui ne coûtent rien et qui n’engagent à rien. Le vide du contenu ne prouve pas grand-chose ; la densité de la relation, elle, oriente.
Le même outil éclaire l’autre geste de la semaine. Le ministre des Forces armées, Yankhoba Diémé, a établi publiquement, sur la télévision nationale, que l’ancien président « ne fait l’objet d’aucune accusation, d’aucune poursuite, encore moins d’une condamnation », et qu’il est libre d’entrer et de sortir du territoire — garantie rattachée explicitement au président de la République. Le contenu est judiciaire ; la relation est régalienne. Ce n’est pas la justice qui parle, c’est la souveraineté qui rassure. Autrement dit : un État qui voulait se tenir à distance de cette candidature n’avait aucun besoin d’en dire autant, et surtout pas par cette bouche-là. On ne blinde pas la venue d’un homme dont on compte ignorer la demande.
Ajoutons-y le climat : Karim Wade reçu à Doha, une recomposition politique méthodique, un pouvoir qui s’installe dans la stature plutôt que dans le contentieux. Les images de ce vendredi étaient belles, et l’opposition à la visite, réelle dans les communiqués, est restée marginale dans la rue.
Encore faut-il éprouver ces signaux contre les lectures adverses. Un indice ne vaut que si l’on a tenté de l’expliquer autrement.
La courtoisie. On reçoit un ancien chef d’État parce qu’il en est un : le geste serait protocolaire, non politique. L’hypothèse explique l’audience ; elle n’explique pas son moment. Vingt-sept mois sans elle, et la voici six jours avant la tribune de New York. Le protocole n’a pas de calendrier ; celui-ci en a un.
L’apaisement institutionnel. La réception relèverait d’une politique d’ouverture générale et ne dirait rien du parrainage. L’objection est sérieuse. Elle bute cependant sur un fait : le visiteur avait publiquement inscrit son déplacement dans le cadre de sa candidature, et l’État a accepté de le recevoir sur cette base annoncée. On ne reçoit pas par distraction un homme qui a dit pourquoi il venait.
L’ambiguïté délibérée. Dakar entretiendrait le flou pour conserver une option monnayable — auprès de l’Union africaine, de partenaires, du candidat lui-même — quitte à ne jamais la lever. Celle-là, disons-le franchement, aucune exégèse ne l’écarte : elle est compatible avec tout ce que nous avons observé, et elle a pour elle de ne rien coûter. Nous ne la trancherons pas ici. Le calendrier s’en chargera, et il ira vite.
II. CE QUE LE PARRAINAGE CHANGERAIT — ET CE QU’IL NE CHANGERAIT PAS
Supposons donc que Dakar franchisse le pas — non par optimisme, mais parce qu’une hypothèse ne s’évalue qu’à ses conséquences. Que gagne exactement le candidat ?
Max Weber est ici indispensable, à condition de le prendre au sérieux plutôt que de le citer. Sa thèse centrale n’est pas que la domination repose sur la force, ni sur le mérite. Elle repose sur la croyance en la légitimité — un fait qui ne loge pas dans le dominant, mais dans la tête des autres.
La conséquence est immédiate, et contre-intuitive. Le parrainage sénégalais ne rendrait pas Macky Sall meilleur candidat. Il ne modifierait ni son bilan, ni sa vision, ni son réseau. Il modifierait ce que les autres peuvent croire de lui. Et comme la légitimité est faite de cela seulement, c’est tout ce qui compte.
Quatre effets en découlent, dans l’ordre de leur poids.
La règle non écrite tombe. Aucun Secrétaire général n’a jamais été élu sans le soutien du gouvernement de son propre pays. Cet argument permettait de rayer Macky Sall de la liste sans ouvrir son dossier. Il disparaît. Le candidat ne devient pas favori ; il redevient candidat — ce qu’il n’était plus tout à fait.
Le dossier africain se rouvre. Le désaveu de mars ne portait pas sur l’homme mais sur la méthode : on demandait à cinquante-cinq États d’adouber en quarante-huit heures un candidat que son propre pays n’avait pas présenté. L’objection était procédurale ; elle devient sans objet. Rien n’oblige l’Union africaine à revenir sur sa non-décision. Mais les capitales qui s’abritaient derrière l’anomalie sénégalaise n’auront plus d’abri.
Un homme seul devient une machine d’État. Une candidature portée par un État, ce n’est pas quelqu’un qui voyage : c’est un réseau diplomatique qui travaille en amont. Des ambassades qui plaident, une mission permanente qui compte, un ministère qui négocie. Beijing, Athènes, New York, Banjul : jusqu’ici le candidat démarchait seul. Demain, il pourrait être précédé.
La conversation avec les P5 devient possible. Aucun membre permanent ne s’engage sur un candidat que son propre pays n’assume pas — non par scrupule, par prudence : on ne mise pas sur un dossier qui peut se retourner. Le parrainage n’apporte pas une voix. Il rend l’échange concevable. Dans une négociation où l’on ne compte que ce qui tient, c’est le passage de zéro à un.
III. SIX JOURS, PAS TROIS MOIS
Le temps que l’on croyait son ennemi pourrait devenir son allié — à une condition : la vitesse. Et pour comprendre pourquoi, il faut une distinction que Ruth Amossy a rendue opératoire : celle de l’ethos préalable et de l’ethos discursif. Le premier est ce que l’auditoire sait de vous avant que vous n’ouvriez la bouche ; le second, ce que votre parole parvient à construire. Le premier commande le second bien plus qu’il ne le suit.
Le 23 juillet, la présidente de l’Assemblée générale réunira les six candidats — Michelle Bachelet, Rafael Grossi, Rebeca Grynspan, María Fernanda Espinosa, Carolyn Rodrigues-Birkett et Macky Sall — pour un débat devant les cent quatre-vingt-treize États membres. Puis s’ouvriront, de fin juillet à octobre, les straw polls du Conseil de sécurité. Le mandat d’António Guterres s’achève le 31 décembre.
On croit que l’échéance est octobre. Elle est le 23 juillet, et voici pourquoi. En avril déjà, à la tribune, le candidat avait déployé un ethos discursif honorable et n’avait rien renversé : trois heures d’audition ne réécrivent pas ce que la salle sait de vous en entrant. Mais un communiqué de Dakar, lui, réécrit l’ethos préalable d’un trait — et il le fait avant le premier mot. C’est là toute l’asymétrie : ce qu’un discours met des années à construire, un État l’accorde en une phrase. Six jours séparent le Palais de l’Assemblée. Ils valent les trois mois qui suivront.
Reste Banjul, aussitôt après le Palais. Un voisin, une voix parmi cent quatre-vingt-treize, rien qui pèse au Conseil. Mais l’ordre est enfin juste : le pays, le voisinage, le continent, le monde. C’est tardif. Ce n’est pas vain.
IV. LE PRÉSIDENT, LE PARTI, LA RÉPUBLIQUE
On aura beaucoup parlé du visiteur. On n’aura pas assez parlé de celui qui ouvrait la porte. Recevoir Macky Sall n’allait pas de soi. Une part considérable du Pastef y était hostile, et cette hostilité n’a rien d’illégitime : elle procède d’une mémoire, de morts, d’un contentieux que nul n’a soldé. Bassirou Diomaye Faye pouvait s’y adosser sans effort ; c’eût même été, à court terme, la position la plus confortable. Il a choisi l’autre.
Weber, encore, et sur son autre versant : l’éthique de conviction juge l’acte à sa pureté, l’éthique de responsabilité le juge à ses conséquences. La première est celle du militant, et elle est honorable — elle est même ce qui fait tenir un parti. La seconde est celle du chef d’État, et elle n’est pas plus noble : elle est simplement d’un autre ordre, parce qu’elle engage non pas une famille politique mais une nation entière, y compris ceux qui n’en font pas partie.
En recevant un fils du Sénégal contre l’avis d’une partie des siens, le président de la République a fait exactement ce que sa fonction lui commandait et que sa base ne lui demandait pas. Il a refusé de s’enfermer dans la logique de la confrontation permanente, qui a ceci de confortable qu’elle dispense de gouverner. Il a signifié que l’État n’est pas la propriété du parti qui l’occupe — et que le Sénégal, quand il parle au monde, ne parle pas au nom d’une majorité mais au nom de tous.
C’est là, plus que dans toute déclaration, que ce vendredi prend sa hauteur. Une République n’a ni amis ni adversaires : le parti en a, et c’est à cela qu’on les distingue. On ne la juge donc pas à ses affections, qu’elle n’éprouve pas, mais à sa constance — celle qui lui fait ouvrir la même porte à celui que l’on acclame et à celui que l’on récuse.
V. CE QUI RESTE À GAGNER
Rigueur oblige : rien n’est acquis, et deux réserves doivent être posées — non pour brider l’élan, mais pour savoir où il peut buter.
La première est intérieure. Hirschman en donne la grammaire : qui fait défection perd la parole, et seule la loyauté la restitue. Macky Sall était sorti en avril 2024 ; ce vendredi est une demande de réintégration. Le pouvoir peut l’accorder — à condition de se souvenir que d’autres réclament la parole dans le même pays, sur 2021-2024, et qu’un État ne peut la rendre à l’un en la retirant aux autres.
La seconde est arithmétique — mais l’arithmétique ne dit pas tout, et c’est ici qu’il faut quitter la sociologie pour les relations internationales. Ian Hurd l’a établi en prolongeant Weber jusqu’au Conseil de sécurité : cet organe ne dispose ni d’armée, ni de trésor, ni de police. Son pouvoir tient à ce que ses décisions soient reçues comme légitimes — et cette légitimité est un capital qu’il dépense ou qu’il épargne.
Deux conséquences, et elles sont contraires. Contre le candidat : quatre des six prétendants sont latino-américains, la revendication rotationnelle du GRULAC ne s’est pas affaiblie depuis mars, elle s’est épaissie — et il faudra neuf voix sur quinze sans qu’aucun permanent oppose son veto. Pour lui : un Conseil qui écarterait le seul candidat africain d’un continent dont il prétend porter les intérêts paierait cette décision en crédit — et il le sait mieux que quiconque.
Encore faut-il, pour lui présenter cette facture, que le continent et le pays parlent. Le parrainage sénégalais ne fait pas gagner cette bataille. Il autorise à s’y présenter. La nuance est décisive, dans les deux sens.
Venu chercher ce qui lui manquait, il n’est pas reparti les mains vides : il est reparti avec une porte ouverte, ce qui, en diplomatie, vaut souvent mieux qu’une promesse.
L’Afrique cherchait une voix et n’en trouvait pas. Elle vient de comprendre qu’elle ne la trouverait nulle part ailleurs que là où elle avait oublié de la chercher : chez elle, dans le pays du candidat, à la seule table qui ne pouvait pas être contournée. Reste à savoir si Dakar dira tout haut ce que ce vendredi a dit tout bas. Il lui reste six jours.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com






