Publié le 31 Aug 2026 - 22:54
POLITIQUE

Hamidou Dème ou le politiquement invisible ? 

 

Ancien magistrat, syndicaliste, membre élu du Conseil supérieur de la magistrature puis démissionnaire de la magistrature par principe, Ibrahima Hamidou Dème a progressivement transposé son combat pour l’intégrité et la réforme de la justice dans le champ politique. Pourtant, près d’une décennie après son entrée en politique, il excelle sous le sceau du politiquement invisible.

 

Le parcours politique d’Ibrahima Hamidou Dème ne commence pas avec une ambition électorale classique. Il commence par une rupture avec son propre univers professionnel. Engagé dans le mouvement syndical de la magistrature – co-créateur du SYTJUST en 1999 et secrétaire général adjoint de l’UMS entre 2009 et 2011 – il est élu en 2016 par ses pairs au Conseil supérieur de la magistrature. Mais sept mois seulement après son élection, il démissionne du CSM, dénonçant notamment certaines pratiques qu’il considère comme contraires aux règles de fonctionnement de l’institution. Cette démission constitue le premier acte d’une trajectoire politique fondée sur le principe.

Le 26 mars 2018, il franchit un pas supplémentaire : « Je démissionne d’une magistrature qui a démissionné. » Ce choix est important parce qu’il permet de comprendre la logique de son engagement ultérieur. Dème ne vient pas en politique pour prolonger une carrière administrative ou rechercher immédiatement un mandat. Il vient avec une conviction : les dysfonctionnements institutionnels qu’il dénonçait dans la justice sont le produit d’un problème plus large de gouvernance politique.

Il crée alors le mouvement « Ensemble », qui deviendra quelques années plus tard le parti ETIC (Ensemble pour le Travail, l’Intégrité et la Citoyenneté). Le passage du juge au politique apparaît donc comme une continuité. Le magistrat qui dénonçait certaines pratiques de l’institution judiciaire devient le responsable politique qui entend dénoncer les pratiques de gouvernance de l’État. Son capital initial n’est donc pas électoral. C’est un capital de compétence, de probité et de parole. C’est ce qui va faire toute la singularité – mais aussi toute la difficulté – de son parcours politique.

La transformation du mouvement « Ensemble » en parti politique en 2022 marque la volonté de franchir une nouvelle étape. ETIC se présente comme un parti fondé sur la citoyenneté, l’intégrité, la transparence et la transformation de la gouvernance politique et institutionnelle.

Cette orientation est cohérente avec le parcours de son fondateur. Mais elle pose déjà une première difficulté. Un parti politique ne vit pas seulement de principes. Il vit aussi d’implantation, d’organisation, de militants et de résultats électoraux. D’où les prémices du décalage entre Dème le juriste et Dème le politique. Le premier possède une expertise avérée dans son domaine. Le second doit encore démontrer sa capacité à transformer cette expertise en rapport de forces électoral.

L’absence institutionnelle et politique produit une invisibilité…

Sa candidature à la présidentielle de février 2024 devait précisément constituer ce test. En août 2023, depuis Thiès, il annonce sa candidature en insistant sur la fatigue des Sénégalais et sur la nécessité d’une rupture dans la gouvernance. Mais son dossier n’est finalement pas retenu par le Conseil constitutionnel.

Cet épisode est important. Il prive Dème de la possibilité de mesurer son poids électoral à l’échelle nationale au moment où l’espace politique sénégalais connaît une recomposition majeure. Il demeure donc visible dans le débat public, mais sans mandat électif et sans représentation parlementaire. Cette situation va progressivement produire ce que l’on pourrait appeler le « politiquement invisible ».

Il ne faut évidemment pas comprendre cette expression comme une absence totale dans l’espace public. Hamidou Dème intervient régulièrement. Il prend position sur la gouvernance, la justice, la transparence, les fonds politiques, l’accès à l’information ou encore les institutions. Il saisit les juridictions, publie, interpelle et commente l’actualité politique.

Mais il ne dispose pas des principaux instruments institutionnels permettant de transformer cette parole en pouvoir. Il n’est ni député, ni maire, ni membre d’une coalition parlementaire influente. ETIC ne dispose ni d’une représentation parlementaire, ni d’une base politique significative. Cette absence institutionnelle et politique produit mécaniquement une forme d’invisibilité.

Dans un système politique où la visibilité dépend largement de la capacité à occuper des positions institutionnelles, celui qui n’est pas dans l’hémicycle est condamné à parler depuis l’extérieur de l’hémicycle.

Il serait cependant trop facile de considérer cette situation uniquement comme un échec. Il existe une autre lecture. Dème a fait le choix d’une politique relativement éloignée des mécanismes classiques de conquête du pouvoir. Il privilégie le contre-pouvoir au pouvoir. Ses démarches concernant les fonds politiques sont révélatrices. Après avoir contesté devant les juridictions nationales l’opacité entourant ces fonds, il annonce une saisine de la Cour de justice de la CEDEAO afin d’obtenir la publication des montants alloués au président de la République et au Premier ministre.

Le paradoxe de la légitimité : beaucoup de compétence, peu de capital électoral…

Cette stratégie révèle une conception particulière de l’action politique. Dème cherche moins à occuper le pouvoir qu’à obliger le pouvoir à rendre des comptes. Il se positionne ainsi davantage comme un juriste-citoyen que comme un politicien traditionnel. C’est sa force. Mais c’est également son piège. Car le contre-pouvoir possède une visibilité médiatique ponctuelle, alors que le pouvoir possède une visibilité structurelle. Une conférence de presse peut faire parler pendant vingt-quatre heures. Un mandat électif permet d’imposer un agenda pendant plusieurs années.

Hamidou Dème dispose d’une légitimité technique importante. Son parcours de magistrat, son engagement syndical, son expérience au CSM, ses activités d’enseignement et son expertise en matière de droits humains lui donnent une crédibilité particulière. Mais cette légitimité ne s’est pas encore transformée en légitimité électorale.

Or, en politique, les deux ne se confondent pas. On peut être respecté sans être élu. On peut être écouté sans être suivi. On peut être régulièrement invité dans les médias sans disposer d’une véritable base électorale. C’est exactement le problème auquel semble confronté ETIC.

Le parti dispose d’une doctrine. Il mène des actions de formation citoyenne. Hamidou Dème intervient dans le débat public. Mais il n’a pas encore réussi à produire un rapport de forces électoral suffisamment important pour sortir du statut de parti d’opinion. C’est ici que l’on peut parler d’une invisibilité par construction institutionnelle.

La situation est devenue encore plus complexe depuis l’alternance de 2024. L’arrivée au pouvoir du tandem Diomaye-Sonko a profondément restructuré l’espace politique. PASTEF occupe désormais une position centrale dans le système politique. Face à lui, les anciennes forces politiques tentent de se recomposer. Dans cet environnement polarisé, les petites formations qui ne disposent ni d’un appareil électoral important ni d’un ancrage institutionnel solide éprouvent davantage de difficultés à exister.

Une visibilité thématique réelle, mais une faible capacité d’entraînement…

C’est précisément la situation d’ETIC. Le problème n’est donc pas seulement Hamidou Dème. Il est également structurel. Le système politique récompense les coalitions capables de rassembler des voix et d’obtenir des sièges. Or Dème, lui, semble avoir privilégié jusqu’ici une autre ressource : la crédibilité individuelle. Mais une démocratie électorale ne fonctionne pas uniquement au capital moral. Elle fonctionne aussi au nombre. Et c’est là que se trouve le principal chantier politique de Dème.

Il serait toutefois injuste de dire que Dème est totalement marginal. Certains dossiers lui permettent de conserver une présence régulière dans l’espace médiatique. La transparence des fonds politiques, l’accès à l’information, la réforme de la justice, le fonctionnement des institutions ou encore certaines décisions du pouvoir constituent autant de sujets sur lesquels sa parole est relayée. Il dispose donc d’une visibilité thématique.

Mais celle-ci ne doit pas être confondue avec une capacité d’entraînement politique. C’est toute la différence. Un homme politique peut réussir à imposer un sujet dans le débat sans réussir à imposer son organisation dans les urnes. Hamidou Dème se situe actuellement dans cet entre-deux.

Il peut contribuer au débat sans encore peser suffisamment sur le rapport de forces. Et c’est précisément ce qui justifie le titre de cette analyse. Il n’est pas politiquement absent du débat public. Il est « politiquement invisible » dans le rapport de forces.

Hamidou Dème devra donc répondre à une question simple, mais décisive : veut-il continuer à être une conscience critique du système ou veut-il devenir un acteur capable d’en modifier le rapport de forces ? Car entre les deux, il y a toute la différence entre être visible dans le débat et exister politiquement.

Khaly Sarr

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