La vérité, l’exigence de cohérence et la responsabilité de gouverner

Le Sénégal traverse une séquence économique et financière qui exige moins de slogans que de lucidité, moins de procès d’intention que de faits, moins de promesses que de décisions mesurables et utiles aux populations. Le récent accord de principe conclu avec les services du Fonds monétaire international doit être analysé avec sérieux : il constitue une étape, mais il est aussi l’aveu que les réalités économiques finissent toujours par s’imposer aux discours.
Être dans l’opposition ne dispense pas de rigueur. Au contraire, cela commande de dire toute la vérité : sur les insuffisances passées, sur les responsabilités présentes et sur les conséquences concrètes des retards, des hésitations et des contradictions qui pèsent sur l’économie nationale.
Nul ne peut réclamer l’impunité pour les irrégularités, les opacités ou les défaillances qui auraient marqué la gestion antérieure. Toute dette non retracée, tout engagement hors des circuits normaux de transparence, toute faiblesse de contrôle ou toute violation des règles de bonne gouvernance doivent être établis, documentés, publiés et, le cas échéant, sanctionnés.
Mais il faut dire l’autre vérité : on ne gouverne pas durablement un pays en transformant l’héritage reçu en alibi permanent. Depuis 2024, les nouvelles autorités disposent des leviers de la décision publique. Elles définissent les priorités, préparent les lois de finances, conduisent la politique budgétaire, organisent le financement de l’État, orientent les relations avec les partenaires et construisent, ou déconstruisent, la confiance indispensable à l’investissement.
Le Chef de l’État définit la politique de la Nation. Le Premier ministre propose le Gouvernement et conduit l’action gouvernementale. La responsabilité ne peut donc être ni diluée ni déplacée : ceux qui fixent le cap et conduisent l’équipe chargée de l’exécuter répondent des résultats, des retards, des arbitrages et de leurs conséquences.
Le retour au réel
L’accord intervenu avec les services du FMI porte sur un programme de 36 mois, au titre de la Facilité élargie de crédit, d’un montant annoncé d’environ 2,2 milliards de dollars. Il reste toutefois soumis à l’approbation de la direction et du Conseil d’administration du FMI, ainsi qu’à la réalisation de mesures correctrices et à l’obtention d’assurances de financement. Ce n’est donc pas encore un décaissement, ni une victoire acquise, ni une solution automatique aux difficultés des Sénégalais.
Cet accord prévoit précisément ce que l’opposition responsable réclame depuis longtemps : un effort de transparence budgétaire, une meilleure gestion de la dette, un suivi accru des arriérés intérieurs, une supervision renforcée des entreprises publiques, une mobilisation plus efficace des recettes et une rationalisation des dépenses.
Autrement dit, après avoir entretenu l’illusion qu’une souveraineté de proclamation permettrait de s’affranchir des contraintes de financement, de crédibilité, de transparence et de soutenabilité, le pouvoir revient aux exigences mêmes qu’il prétendait pouvoir contourner. Il revient à la discipline budgétaire, au dialogue avec les partenaires, à la consolidation de la dette, à l’audit des engagements publics et à la nécessité de restaurer la confiance.
Il ne faut pas s’en réjouir. Il faut en tirer une leçon : la souveraineté sérieuse n’est pas le refus de toute règle, de toute expertise ou de toute coopération. Elle consiste à négocier avec compétence, à défendre l’intérêt national avec méthode, à produire des comptes sincères et à empêcher que la dépendance financière ne dicte demain des choix plus douloureux encore.
Le coût du temps perdu
Le gouvernement doit expliquer aux Sénégalais pourquoi il aura fallu autant de temps pour revenir à une démarche de coopération structurée avec le FMI et les partenaires financiers. Durant cette période, l’incertitude s’est installée, les besoins de financement se sont aggravés, la confiance a été fragilisée et l’économie réelle a payé le prix des hésitations.
Aucun responsable ne peut ignorer qu’un État qui tarde à honorer ses engagements envers les entreprises dégrade leurs trésoreries, met sous pression les sous-traitants, ralentit les investissements et menace les emplois. C’est précisément pourquoi le suivi et l’apurement des arriérés intérieurs figurent désormais parmi les priorités identifiées dans le cadre du futur programme.
Aucun responsable ne peut ignorer non plus que lorsque l’État mobilise excessivement les ressources disponibles sur le marché financier régional pour couvrir ses besoins immédiats, il accroît le risque d’éviction du secteur privé. Le crédit devient plus rare ou plus coûteux pour les PME, les commerçants, les agriculteurs, les artisans, les industriels et les porteurs de projets.
Le temps perdu n’est pas une abstraction. Il se mesure dans les factures impayées, les projets reportés, les investissements suspendus, les emplois non créés, les jeunes laissés sans perspective et les familles confrontées à la cherté de la vie.
La vérité est que la dénonciation ne refinance pas une dette. L’annonce ne paie pas les salaires. La communication ne règle pas les fournisseurs. Et l’incantation souverainiste ne crée ni usine, ni emploi, ni école, ni centre de santé, ni accès au crédit.
Une dette vulnérable
La question n’est pas idéologique. Aucun État moderne ne se développe sans emprunter à certaines étapes de son histoire. La seule question sérieuse est de savoir pour quoi l’on emprunte, à quel coût, avec quelle transparence, pour quelle durée et avec quelle capacité réelle de remboursement.
Les données révisées avaient déjà fait apparaître une dette de l’administration centrale de 118,8% du PIB à fin 2024. Les estimations plus larges intégrant certains engagements parapublics ont ensuite alimenté des évaluations encore plus élevées de l’endettement public.
Le gouvernement annonce désormais son intention de solliciter un traitement de la dette afin d’en restaurer la viabilité. Cette décision confirme la gravité de la situation et contredit l’idée selon laquelle la seule révélation des difficultés suffisait à les résoudre.
Il faut être clair : demander un traitement de dette n’est pas, en soi, un renoncement à la souveraineté. Mais y être conduit après avoir rejeté les cadres de discussion et de coopération que l’on jugeait incompatibles avec cette souveraineté pose une question politique majeure : pourquoi avoir fait perdre autant de temps au pays avant d’admettre que la négociation, la crédibilité et la discipline sont des instruments de défense de l’intérêt national ?
La souveraineté n’est pas l’isolement. Elle ne consiste pas à fermer les portes, puis à revenir plus tard les ouvrir dans une position fragilisée. Elle consiste à anticiper, à négocier tôt, à préserver ses marges de manœuvre et à éviter que l’urgence ne devienne le principal décideur de la politique économique.
Croître pour employer
Le Sénégal peut enregistrer une croissance globale portée par les hydrocarbures tout en laissant persister une croissance trop faible dans les secteurs qui emploient réellement la majorité des Sénégalais. Le FMI a relevé une croissance de 6,7% en 2025, soutenue par une année complète de production pétrolière, mais une croissance hors hydrocarbures limitée à 2,2%.
Cette distinction est décisive. Une hausse de la production pétrolière améliore les agrégats macroéconomiques, les exportations et les recettes potentielles. Elle ne garantit pas automatiquement l’amélioration des revenus des ménages, la baisse du chômage, le développement de l’industrie, le financement des PME, la sécurité alimentaire ou la qualité des services publics.
Le vrai test d’une politique économique est ailleurs :
- Combien d’emplois stables sont créés pour les jeunes ?
- Combien de PME survivent, investissent et se développent ?
- Quel délai de paiement l’État s’impose-t-il envers ses fournisseurs ?
- Quel volume de production locale remplace effectivement les importations ?
- Quelle part des revenus extractifs finance l’école, la santé, l’eau, la formation, l’agriculture, la mobilité et les territoires ?
- Quels résultats concrets sont obtenus pour le pouvoir d’achat et la vie quotidienne des familles ?
Le Sénégal ne doit pas devenir une économie dont les chiffres progressent pendant que les ménages s’épuisent. La croissance doit être productive, territorialisée et redistributive. Elle doit transformer les ressources du sous-sol en compétences, en infrastructures, en emplois et en dignité.
Ni amnésie, ni alibi
Notre devoir d’opposants n’est ni de nier les fragilités antérieures ni de contester par principe tout dialogue avec les institutions financières internationales. Il est de refuser que les difficultés héritées deviennent une rente politique et que les engagements nouvellement souscrits soient présentés comme une fin en soi.
Nous prenons acte de l’accord de principe conclu avec les services du FMI. Il peut constituer une occasion de remettre de l’ordre, de restaurer de la crédibilité et de mobiliser des financements plus soutenables. Mais il ne vaut ni assainissement accompli, ni arriérés réglés, ni confiance instantanément rétablie, ni emplois créés.
Nous demandons donc que le gouvernement rende publics, dans la transparence, les termes économiques, budgétaires et sociaux du programme : les engagements pris par l’État, le calendrier de mise en œuvre, les objectifs de recettes, les modalités de rationalisation des dépenses, la stratégie de traitement de la dette, le dispositif d’apurement des arriérés intérieurs et les mesures destinées à protéger les ménages vulnérables.
Les Sénégalais ont droit à la vérité complète. Ils ont droit de savoir ce qui a été négocié en leur nom, ce qui sera financé, ce qui sera reporté, ce qui sera réformé et quels sacrifices pourraient leur être demandés.
Gouverner, ce n’est pas seulement révéler un problème. C’est le résoudre. Gouverner, c’est payer ce qui est dû, protéger l’économie réelle, négocier avec compétence, mobiliser les capitaux utiles, maîtriser les dépenses improductives et rendre compte avec exactitude.
La voie socialiste
Le Parti socialiste sénégalais doit offrir une alternative qui ne soit ni une nostalgie sans projet ni une austérité sans humanité. Notre ligne est celle d’un État stratège, social, décentralisé, transparent et productif.
Cette ligne repose sur des engagements concrets :
- Établir une vérité complète sur les finances publiques, par la publication périodique de la dette consolidée, des garanties, des arriérés, des engagements des entreprises publiques et des échéanciers de remboursement.
- Mettre en œuvre un pacte national de paiement afin d’apurer méthodiquement les dettes intérieures de l’État envers les entreprises, particulièrement les PME, les sous-traitants et les secteurs intensifs en emplois.
- Réserver l’endettement aux investissements productifs, évalués avant leur lancement et suivis après leur réalisation : eau, assainissement, santé, école, formation, mobilité, énergie, agriculture irriguée, transformation locale et numérique.
- Protéger le financement de l’économie réelle, en limitant l’éviction du secteur privé, en renforçant les mécanismes de garantie, en facilitant l’accès des PME au crédit et en assurant la prévisibilité fiscale.
- Faire des revenus extractifs un patrimoine national, grâce à une règle transparente d’affectation entre stabilisation budgétaire, réduction de la dette, investissement productif, fonds intergénérationnel et développement des territoires.
- Faire de l’emploi des jeunes une obligation de résultat, avec des objectifs publics, annuels et vérifiables en matière d’apprentissage, de formation professionnelle, d’entrepreneuriat, de transition écologique, de culture, de sport et de chaînes de valeur agricoles.
- Refonder le dialogue social et territorial en associant collectivités locales, syndicats, universités, employeurs, organisations de jeunesse et société civile à un pacte national de production et de justice sociale.
- Présenter régulièrement devant la représentation nationale et l’opinion publique un bilan d’exécution des engagements pris dans le cadre du programme FMI, afin que l’accord ne devienne jamais un chèque en blanc politique.
Une souveraineté de résultats
Le Sénégal n’est pas condamné. Il possède une jeunesse créative, une diaspora puissante, une position géographique remarquable et des ressources agricoles, minières, halieutiques, touristiques et énergétiques considérables. Mais aucun potentiel ne se transforme spontanément en prospérité.
Il faut une méthode, une vision, une discipline budgétaire, une administration performante et une parole publique qui ne promette que ce qu’elle peut financer et réaliser. Le pays n’a pas besoin d’une souveraineté de tribune, fluctuante au gré des circonstances ; il a besoin d’une souveraineté de résultats, fondée sur la production, la transparence, l’anticipation et la justice sociale.
Le moment est venu de sortir de la politique de l’annonce pour entrer dans la politique de l’exécution. Une souveraineté sérieuse ne se contente pas de proclamer : elle négocie avec intelligence, elle protège sans isoler, elle produit sans gaspiller, elle rend compte sans dissimuler et elle transforme les ressources nationales en progrès partagé.
Nous resterons une opposition vigilante, documentée et exigeante. Nous ne ferons pas de la crise un objet de jubilation partisane, car la souffrance des Sénégalais ne saurait être un argument de propagande. Mais nous ne laisserons pas non plus les retards, les contradictions et l’improvisation économique être présentés comme une fatalité.
Le Sénégal mérite une République qui prévoit, qui paie, qui investit, qui protège et qui rend compte. Il mérite un État qui transforme ses ressources en progrès partagé. Il mérite surtout un pouvoir qui mesure enfin que gouverner ne consiste pas à annoncer l’avenir, mais à le construire.
LIOUNE NDOYE
Maire de Dakar-Plateau - Membre du SEN et
du BP – Secrétaire National à la Formation
Permanente et à l’Education Politique -
Directeur de l’Ecole du Parti - SG du Département de Dakar






