Oumou Wane retrouve son groupe

Le Tribunal de commerce de Dakar a tranché vendredi en faveur d’Oumou Yaya Wane dans le contentieux qui l’opposait à Alioune Ndiaye autour du contrôle du groupe audiovisuel Africa 7. La juridiction a constaté que ce dernier n’avait « ni qualité ni intérêt à agir » au nom de la société, et a ordonné la radiation pure et simple de la procédure de redressement judiciaire ouverte sous le RG n°1520/2023. Pour la patronne de Citizen Media Group, c’est l’épilogue judiciaire d’un combat mené de longue date, sans tapage, mais avec une obstination qui force le respect.
Elle aura attendu ce moment près de deux ans. Vendredi matin, lorsque le délibéré est tombé au Tribunal de commerce de Dakar, Oumou Wane n’a fait ni déclaration tonitruante, ni conférence de presse improvisée. C’est dans son style. Discrète, presque effacée dans l’espace public, mais redoutablement tenace, la présidente de Citizen Media Group a laissé parler la décision. Le dispositif, lu d’une traite par le tribunal, suffit à dire l’ampleur du retournement.
Au visa de l’acte de cession du 12 mai 2023 passé devant Maître Bassirou Diallo, notaire à Dakar, et du procès-verbal de l’assemblée générale mixte du 21 août 2023, le juge constate qu’à la saisine de la juridiction, le sieur Alioune Ndiaye « n’avait ni qualité ni intérêt à agir au nom de la société Africa 7 ». Sur cette base, il ordonne la radiation de la procédure de redressement judiciaire objet du RG n°1520/2023 en tant qu’elle concerne Africa 7.
La décision va plus loin. Elle met fin aux missions du syndic Idrissa Niang et du juge-commissaire Ibra Mass Ndiaye, et annule comme non avenus tous les actes passés durant ladite procédure, notamment l’ordonnance n°1051/25 du 12 août 2025 portant convention de partenariat entre Alioune Ndiaye et Amadou Ndiaye, ainsi que l’état des créances et l’inventaire des biens de la société Africa 7. Les dépens sont mis à la charge d’Alioune Ndiaye.
Tout l’édifice juridique construit autour du redressement – nominations, conventions, inventaires, états de créances – s’effondre d’un seul coup, comme s’il n’avait jamais existé.
Une bataille menée sur plusieurs fronts
Ceux qui connaissent le dossier savent ce que cette décision a coûté. Pendant deux ans, Oumou Wane a vu son groupe lui échapper par morceaux. Le signal coupé sur ordre, des avis administratifs défavorables, une procédure de redressement engagée à son insu et à laquelle elle se trouvait juridiquement extérieure, des « repreneurs » désignés sans son accord, jusqu’à la nomination publique d’un directeur général d’une « radio Africa 7 » qu’elle ne reconnaissait pas. À chaque étape, la machine institutionnelle semblait avancer sans elle, voire contre elle.
Elle n’a pas plié. Là où d’autres auraient cédé à la lassitude ou négocié à perte, elle a tenu sa ligne avec une constance presque méthodique : revenir, encore et toujours, aux deux actes fondateurs – la cession de mai 2023 et l’assemblée générale d’août 2023 – qui établissaient, en droit, sa qualité de propriétaire majoritaire à 51 %, son associé Moussa Faye détenant les 49 % rachetés à Alioune Ndiaye. Plainte pour trafic d’influence et escroquerie déposée auprès du procureur, recours devant le CNRA, communications publiques mesurées mais fermes, batailles d’écritures devant le juge commercial : elle a méthodiquement remis chaque pièce à sa place.
Femme d’influence dans un secteur où les rapports de force se jouent souvent à voix basse, Oumou Wane appartient à cette catégorie d’acteurs qui pèsent sans s’exposer. Pionnière du paysage audiovisuel privé sénégalais, longtemps présente sur la scène culturelle et entrepreneuriale, elle a construit Africa 7 avec une vision éditoriale assumée et un réseau qui dépasse largement les frontières du Sénégal. Cette discrétion n’a jamais été synonyme de fragilité. Le jugement de vendredi en est, en un sens, la démonstration la plus éclatante.
Le retour aux deux actes fondateurs
Le raisonnement du tribunal épouse précisément la ligne défendue par ses conseils depuis le début. La cession du 12 mai 2023, puis l’assemblée générale du 21 août de la même année, ont transféré les 49 % détenus par Alioune Ndiaye à la société MF Corporation représentée par Moussa Faye, Oumou Wane conservant ses 51 %. À partir de cette date, Alioune Ndiaye n’est plus associé d’Africa 7. Il ne pouvait donc, en bonne logique sociétaire, ni demander l’ouverture d’une procédure collective au nom de la société, ni se prévaloir d’une quelconque représentation de celle-ci.
C’est précisément ce vice initial – l’absence de qualité du requérant – que le tribunal sanctionne en aval, en faisant tomber l’ensemble de la procédure et de ses effets.
Une décision lourde de conséquences institutionnelles
L’annulation de l’ordonnance du 12 août 2025 est sans doute l’aspect le plus saillant du jugement. Cette ordonnance avait servi de base à une convention de partenariat conclue entre Alioune Ndiaye et un certain Amadou Ndiaye, dans le cadre du redressement supervisé par le syndic. Sa mise à néant fragilise tous les actes d’exploitation qui ont pu être posés depuis sur le fondement de cette procédure.
Elle pose aussi la question de la chaîne de responsabilités dans le traitement administratif et régulatoire du dossier. On se souvient qu’en juillet 2025, le CNRA, alors présidé par Mamadou Oumar Ndiaye, avait jugé recevables les recours déposés à la fois par Oumou Wane et par Alioune Ndiaye, tout en se déclarant incompétent pour trancher le fond, renvoyé au juge commercial. La diffusion du signal d’Africa 7 par TDS SA avait, dans le même temps, été réorganisée dans des conditions vivement contestées par la propriétaire majoritaire, qui dénonçait depuis des mois une « usurpation » de sa fréquence.
Le jugement du Tribunal de commerce vient donc clarifier un point essentiel que ni le régulateur, ni le diffuseur ne pouvaient trancher : qui parle au nom d’Africa 7. Et la réponse, désormais, ne souffre plus d’ambiguïté.
Un dossier pénal toujours ouvert
Sur le plan civil et commercial, la décision pourrait paraître définitive. Elle ne clôt pourtant pas le dossier dans son ensemble. La plainte pour trafic d’influence et escroquerie déposée en 2025 par Oumou Wane et Moussa Faye contre X et contre Alioune Ndiaye suit son cours – ce dernier ayant déjà connu, en 2023, une détention préventive de plus de cinq mois ordonnée par le juge d’instruction de la 5e chambre du Tribunal de grande instance de Dakar, avant une remise en liberté sous caution.
De son côté, Alioune Ndiaye conteste depuis le début la régularité de l’assemblée générale du 21 août 2023 et la chaîne de cession qui en découle, soutenant n’avoir jamais perçu l’intégralité du prix convenu dans le protocole signé devant le notaire de Guédiawaye, Me Mouhamadou Bachir Diallo. Cette contestation, désormais privée de son principal levier procédural, devra, le cas échéant, emprunter d’autres voies de recours.
Un signal envoyé au secteur
Au-delà du seul cas Africa 7, la décision du Tribunal de commerce envoie un signal aux acteurs du paysage médiatique sénégalais, où les conflits d’actionnaires se multiplient à mesure que les groupes de presse se restructurent. Elle rappelle d’abord que les actes notariés de cession et les délibérations sociales régulièrement enregistrées constituent le socle objectif sur lequel le juge fonde sa lecture de la propriété d’une entreprise de presse. Elle souligne ensuite les limites de l’instrumentalisation possible des procédures collectives lorsqu’elles sont engagées par une partie dépourvue de qualité.
Pour Oumou Wane, c’est plus qu’une victoire judiciaire : c’est la reconnaissance, noir sur blanc, qu’elle avait raison depuis le début. Reste désormais le plus difficile, peut-être : remettre le signal à l’antenne, reconstituer une rédaction, relancer une chaîne abîmée par deux années de turbulences. Ceux qui la connaissent ne doutent pas qu’elle s’y attelle déjà – avec la même discrétion, et la même obstination.
AMADOU FALL







