Publié le 17 Sep 2022 - 00:26
AU BURKINA FASO, LES PEULS DE PLUS EN PLUS STIGMATISÉS

“Nous sommes devenus les premiers suspects”

 

Dans ce pays longtemps considéré comme un modèle de vivre-ensemble mais confronté à la montée du djihadisme, les amalgames se multiplient, virant parfois au massacre.

 

A Ouagadougou, Amadou* avait appris à oublier les regards insistants qui le poursuivent dans la rue, fixant son visage au teint clair et son turban enroulé autour de la tête. Mais depuis quelque temps, cet étudiant de 27 ans originaire de Dori, dans la région du Sahel (nord-est), ne parvient plus à échapper aux invectives à l’université et jusque dans son cercle d’amis. « On me répète que je ressemble à un terroriste. Un professeur m’a même exhorté devant la classe à convaincre mes parents d’arrêter leurs attaques », raconte le jeune Burkinabé issu de la communauté peule, un groupe ethnique majoritaire dans sa région d’origine ravagée par les violences djihadistes. Pour une partie de l’opinion, le raccourci est vite fait. « Nous sommes devenus les premiers suspects », regrette Amadou, amer.

Au Burkina Faso, la stigmatisation et la discrimination ne cessent de s’aggraver contre la communauté peule depuis que certains de ses membres se sont enrôlés au sein de groupes djihadistes. Lundi 12 septembre, l’ONU a exprimé son inquiétude devant « l’augmentation des discours de haine et d’incitation à la violence contre les minorités ethniques », qui se propagent dans ce pays pourtant longtemps considéré comme un modèle de tolérance et de vivre-ensemble dans la région.

Depuis l’apparition, il y a six ans, du premier groupe djihadiste burkinabé, fondé par le prédicateur peul Ibrahim Malam Dicko, Amadou a vu les messages de haine se multiplier sur son compte Facebook. Insultes, menaces, appels au meurtre… Avant, il les effaçait ; désormais, il garde tout. Pas pour porter plainte, mais « pour apprendre à vivre avec, puisque le pire est à venir », présage-t-il tristement, en montrant les messages d’un inconnu qui le harcèle depuis un mois, l’appelant « monsieur le terroriste » et le sommant de quitter le pays.

« Il faut exterminer, il faut tuer »

En août, Amadou n’a pas pu dormir après avoir écouté un enregistrement devenu viral sur WhatsApp. Dans un message de quatorze minutes, un homme appelait à une « épuration ethnique » en réaction à l’irruption d’hommes armés dans le village de Yerefoula (région du Sud-Ouest). « Il faut exterminer, il faut tuer », martelait-il froidement, invitant les habitants à s’unir pour chasser une « minorité complice », accusée de soutenir les terroristes. Au Burkina Faso, où les mariages mixtes sont nombreux et où parler des problèmes entre ethnies reste tabou, le document audio a horrifié. Le gouvernement a aussitôt condamné « des propos d’une extrême gravité, qui n’ont d’équivalence que les dérives de Radio Mille Collines qui ont conduit au génocide rwandais ».

Fin juillet, après un massacre de civils à Seytenga (région du Sahel) qui a fait 86 morts, selon le bilan officiel, un autre usager de WhatsApp appelait les Mossis, l’ethnie majoritaire, à « prendre les armes » contre les Peuls. C’est la première fois qu’autant d’appels à des tueries de masse lancés par des Burkinabés circulent sur les réseaux sociaux.

L’inquiétude est immense dans ce pays où cohabitent une soixantaine d’ethnies et diverses confessions religieuses. Les autorités craignent une flambée des violences et multiplient les appels au calme, exhortant à « ne pas faire écho aux chants des sirènes de la haine et de la division ». Fin août, la Fédération des associations islamiques du Burkina, qui regroupe les imams et prêcheurs du pays, a dénoncé une montée de « l’intolérance religieuse et ethnique » et appelé à « se surpasser pour donner une chance de survie à la nation », qui « vit les jours parmi les plus sombres de son histoire ».

Sauf que, dans les villages, le poison de la défiance intercommunautaire et de la vengeance s’est dangereusement répandu. En janvier 2019, le massacre de Yirgou (région du Centre-Nord) avait provoqué une onde de choc. Une attaque terroriste avait entraîné une sanglante vendetta des villageois contre des campements peuls voisins. Bilan : 49 morts officiellement, plus de 200 selon le décompte du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC), une organisation de défense des droits humains créée au lendemain du drame.

Dans les villages, le poison de la défiance intercommunautaire et de la vengeance s’est dangereusement répandu

Jamais les Burkinabés ne pensaient un tel bain de sang possible dans leur pays. Sur place, le président de l’époque, Roch Marc Christian Kaboré, s’était contenté de prêcher le pardon plutôt que la justice, rencontrant même des membres des milices d’autodéfense soupçonnés d’avoir perpétré la tuerie, leur fusil toujours à l’épaule. « Sur 180 suspects, seuls une dizaine ont été interpellés et emprisonnés. Les commanditaires, eux, sont dans la nature et continuent leurs exactions. Tous les Peuls ont fui la zone », fustige Daouda Diallo, le secrétaire général du CISC.

« Entre le marteau et l’enclume »

L’impunité a alimenté le cercle vicieux des représailles et des violences. Pendant ce temps, la junte au pouvoir depuis le coup d’Etat de janvier, qui a promis la « reconquête » du territoire, intensifie ses opérations antiterroristes, appuyée par des groupes de « volontaires pour la défense de la patrie », les VDP, des supplétifs civils recrutés par l’armée. Mais les bavures se multiplient.

Début août, plus de 50 corps ont été retrouvés, les mains ligotées et les yeux bandés, le long d’une route à Tougouri (Centre-Nord). « Plusieurs témoins affirment que ces personnes, quasiment toutes peules, ont été arrêtées au marché par des éléments des forces de sécurité et des volontaires », assure Daouda Diallo, dont l’organisation a documenté plus d’une centaine d’exécutions extrajudiciaires depuis janvier. Les autorités ont réfuté ces accusations et promis « une enquête pour vérifier la véracité » des allégations à Tougouri.

Dans la région du Sahel, les exactions ont poussé certains Peuls à prendre les armes pour défendre leur famille et leurs troupeaux ou par esprit de vengeance. Des foyers entiers sont aussi recrutés de force dans les villages passés sous l’emprise des djihadistes, qui y imposent la charia et exécutent les « traîtres ». « Les populations se retrouvent prises entre le marteau et l’enclume. La lutte antiterroriste a jeté de nombreux candidats dans les rangs des combattants », pointe le chercheur Modibo Ghaly Cissé, qui étudie les trajectoires de radicalisation des pasteurs peuls au Sahel.

« J’ai peur d’être arrêté. Demain, si on retrouve mon cadavre, on dira que j’étais terroriste »

Il est difficile cependant d’estimer la proportion que représente cette communauté dans les groupes armés, qui instrumentalisent le sentiment d’injustice pour recruter. « Ils promettent de nous défendre contre l’armée, moi-même j’ai déjà pensé à partir les rejoindre », souffle Amadou, l’étudiant en droit, qui raconte avoir été expulsé de son studio par son bailleur, ce dernier prétextant ne plus se sentir « en sécurité » en sa présence. Depuis, le jeune homme se sent de plus en plus menacé à Ouagadougou, mais surtout lorsqu’il prend le bus pour le Sahel. Aux checkpoints, les policiers le retiennent plus longtemps que les autres voyageurs. On lui demande où il va et pourquoi. « J’ai peur d’être arrêté. Demain, si on retrouve mon cadavre, on dira que j’étais terroriste. »

Au sein des organisations de défense des communautés peules, certains regrettent une « mauvaise communication » des autorités. A l’image du trombinoscope des djihadistes les plus recherchés, diffusé par l’armée : sur la liste, actualisée en juin, la quasi-totalité des noms sont d’origine peule. Insidieusement, les amalgames se multiplient dans les médias, les discussions et jusque dans les propos de certaines personnalités politiques. De leur côté, les leaders de la communauté peule, critiqués pour leur silence, craignent de « mettre de l’huile sur le feu » ou d’être taxés d’ethnicisme. « Il faut sensibiliser, déconstruire les clichés et rappeler que les Peuls sont les premières victimes », prône Daouda Diallo.

* Le prénom a été changé.

Sophie Douce (Ouagadougou, correspondance)

 

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