Publié le 8 Jul 2020 - 23:58
CRIMINALITE ET LEVEE ETAT D’URGENCE ET COUVRE-FEU

Les agresseurs s’enhardissent

 

Le retour à la normale, après la levée des mesures restrictives contre la propagation de la Covid-19, n’est pas profitable à tous dans la sécurité et la sérénité. Un sentiment d’insécurité s’installe de plus en plus, depuis la levée du couvre-feu. Deux spécialistes analysent cette situation nouvelle au Sénégal.

      

Après trois mois passés en mode ‘’confinement’’, dans le but de ralentir l’avancée du coronavirus au Sénégal, le président de la République a décidé de lever les mesures restrictives sur les déplacements des personnes, pour redonner de l’élan à l’activité économique. L’opportunité a été ainsi offerte de reprendre du service à la majeure partie des travailleurs, incluant malheureusement ceux, peu recommandables, de l’industrie du crime. De sorte que plusieurs cas d’agression ont été notés dans les semaines écoulées. Fruit du hasard, ou conséquence de la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu y afférent ? Un sentiment d’insécurité s’est installé chez une partie de la population, à l’idée de ne plus voir les forces de sécurité et de défense circuler chaque nuit dans les rues.

Pour le criminologue Papa Khaly Niang, le pays traverse une période marquée par une criminalité de profit pour les délinquants : ‘’L’état d’urgence et le couvre-feu ont engendré des pertes pour ceux qui vivaient de cela. Si des dispositions idoines n’accompagnent pas la levée des restrictions, les délinquants auront un boulevard pour faire ce qu’ils veulent. Ils vivent cette levée des mesures restrictives comme une libération. Il y a un rattrapage du temps perdu des acteurs de l’industrie du crime.’’  

Il y a une semaine, plusieurs cas d’agression ont été rapportés entre 23 h et 5 h du matin, entre l’avenue Bourguiba, le rond-point Jet d’Eau, Liberté 6, les HLM, etc. Le 4 juillet dernier, c’est le département de Sécurité des Nations Unies au Sénégal qui sonnait l’alerte au sein de son personnel. Dans une note interne, la conseillère en chef à la Sécurité pour le Système des Nations Unies (SNU) avertissait ses collègues : ‘’Avec la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu, l’UNDSS enregistre une forte recrudescence des incidents criminels impactant le personnel des Nations Unies : vols à l’arraché dans la rue, cambriolages des résidences... Ces phénomènes sont connus et les moyens de limiter votre exposition et celle des membres de votre famille vous ont été signalés par le passé.’’

‘’La police est déjà fatiguée par l’état d’urgence. Et les délinquants et criminels le savent très bien’’

Cette insécurité est-elle en relation avec la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu en vigueur durant trois mois ? Le titulaire d’une thèse de Doctorat en droit et sciences criminelles de la faculté de Droit de l’université de Poitiers (France) en est persuadé. Lui qui avait déjà alerté sur les conséquences d’une levée de ces mesures exceptionnelles sans accompagnement.

En plus de cela, ‘’la police est déjà fatiguée par l’état d’urgence. Et tout cela, les délinquants et criminels le savent très bien. Avec une capacité intellectuelle orientée vers le passage à l’acte, ils sont conscients des moments propices pour commettre leur forfait. Et la période que nous traversons en fait partie’’, ajoute-t-il.  

Dans son livre ‘’1 000 crimes en Afrique’’, l’ancien directeur de l'Agence nationale d'assistance à la sécurité de proximité (ASP) y développait la thèse de la criminalité querelleuse. Celle qui pense que, ‘’lorsque que les gens se côtoient trop longtemps, comme cela a été le cas dans les maisons pendant l’état d’urgence et le couvre-feu, il y a naturellement des conflits’’. Et ces conflits peuvent être reportés sur la rue, si les populations sont laissées à elles-mêmes. Une manière de lutter contre cette montée de la violence est, selon lui, la mise en place de politiques de prévention dans les quartiers, car la police ne peut pas être partout.

Toutefois, la psychologue Ndèye Khaïra Thiam reste mesurée, en l’absence de statistiques officielles sur la question. Selon elle, ‘’on peut poser l’hypothèse qu’avec la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu, qu’il n’y ait plus l’effet dissuasif, pour les auteurs d’agressions, de la présence policière dans les rues, comme cela a été noté dans certaines vidéos lors du couvre-feu. Mais le sentiment d’insécurité est subjectif et peut atteindre n’importe qui. Il suffit qu’il y ait une agression pour que la personne puisse se sentir en insécurité. Cette question est majorée par le fait que les forces de sécurité et de défense ne circulent plus tous les soirs, comme elles le faisaient, laissant les populations dans l’angoisse d’être agressées’’.  

La crise comme facteur d’accentuation de la délinquance

S’il y a un point sur lequel les deux spécialistes se rejoignent totalement, c’est sur la précarité menant à la délinquance. La psychologue, spécialiste de criminologie clinique, retient que les effets de la pandémie de Covid-19 font rentrer le Sénégal dans une crise économique qui peut amener à une hausse des agressions liées à la précarité économique et à la vulnérabilité sociale de couches déjà paupérisées. Et ces dernières, ajoute-t-elle, peuvent utiliser les agressions et les vols, même si cela dépend de la personnalité de chacun, comme des moyens de subsistance que d’autres classes sociales n’ont pas besoin d’avoir.

Une réflexion que partage Papa Khaly Niang, en affirmant, en référence à cette précarité, que celui qui a faim n’est pas forcement enclin à respecter les règles.

A une semaine de la fête du 4 Avril, qui marque l’anniversaire de l’accession à l’indépendance du Sénégal, le président de la République, Macky Sall, avait gracié 2 036 détenus pour lutter contre la propagation de la maladie à coronavirus. Lors de la célébration de la fête de Korité, 1 021 autres détenus avaient été aussi graciés par le chef de l’Etat. Parmi eux, un malfaiteur surnommé ‘’Assassin’’, jugé et condamné pour meurtre. Il a été arrêté à nouveau et accusé d’avoir tué un jeune homme, aux HLM, avec une paire de ciseaux.

Suffisant pour s’interroger sur l’impact des grâces accordées par le président. Mais là aussi, la psychologue se veut prudente. Si Ndèye Khaïra Thiam préfère se fonder sur des études sur le taux de récidive des anciens condamnés, avant d’avancer des conclusions, elle reconnait que ‘’remettre en liberté des délinquants qui ont eu des peines sèches, sans une prise en charge psychosociale qui leur permet de réfléchir à leurs actes, peut augmenter le nombre de délinquants dans les rues’’.

Un problème qui reste entier, puisque la réinsertion des prisonniers est encore très peu encadrée au Sénégal.

Lamine Diouf

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