Le rôle du critique revisité face aux enjeux du documentaire

Au Festival Saint-Louis Docs 2026, une masterclass a réuni critiques, journalistes et cinéastes autour du rôle du regard critique face aux images documentaires. Entre responsabilité publique, exigence d’analyse et puissance de l’émotion, les échanges ont mis en lumière les défis d’une pratique essentielle.
À Saint-Louis, le cinéma ne se limite pas à l’écran. Il se prolonge dans des espaces de réflexion où les images sont interrogées, décortiquées et remises en perspective. C’est dans cette dynamique qu’une masterclass a rassemblé critiques de cinéma, journalistes culturels, cinéastes et festivaliers autour d’une question centrale : comment regarder un film, et surtout, comment en parler avec justesse ? Au cœur de cette rencontre, des regards croisés : ceux des journalistes Mame Woury Thioubou et Ana Rocha, membres de l’Association sénégalaise des critiques de cinéma, et celui du cinéaste Jean-François Ravagnan, venu présenter son film La Dernière Rive. Une discussion dense, portée par une conviction commune : la critique n’est ni un jugement arbitraire ni une opinion instantanée, mais un acte de responsabilité.
D’emblée, Ana Rocha pose les bases : « Le public nous fait confiance ». Une affirmation qui redéfinit la fonction du critique dans un contexte marqué par la prolifération des avis rapides sur les réseaux sociaux. Pour elle, la critique exige rigueur, contextualisation et pédagogie. Elle ne se limite pas à dire si un film est « bon » ou « mauvais », mais consiste à accompagner le spectateur dans la compréhension des choix esthétiques et du propos de l’œuvre. Le critique devient ainsi un médiateur entre le film et son public. Cette posture reste pourtant fragile. Elle évoque les réactions parfois hostiles suscitées par les avis critiques, révélant une difficulté persistante à accepter la contradiction. « Il y a une difficulté à accepter le regard critique », souligne-t-elle, tout en rappelant que cette confrontation est nécessaire à l’évolution du cinéma.
Au fil des échanges, un constat s’impose : la critique de cinéma demeure peu valorisée dans de nombreux contextes africains. Faute de cadres formels et d’espaces dédiés, elle se développe souvent de manière autodidacte. Ana Rocha insiste sur l’urgence de structurer cette pratique : intégrer davantage la critique dans les médias, créer des espaces réguliers d’analyse et former de nouvelles voix. Elle évoque notamment l’idée d’une rubrique dédiée, capable d’ancrer durablement la critique dans le paysage médiatique.
La Dernière Rive, une éthique du regard
Par ailleurs, avant cette discussion, a été projeté le film, La Dernière Rive de Jean-François Ravagnan. Ce documentaire revient sur la mort de Pateh Sabally, un jeune Gambien noyé à Venise, dont la vidéo avait suscité une vive indignation à l’échelle internationale. Plutôt que de reproduire ces images violentes, le réalisateur fait le choix d’un contre-champ : celui de la famille restée en Gambie. Une approche saluée par Mame Woury Thioubou, qui met en avant « le respect profond accordé aux proches » et la manière dont le film redonne une humanité à une histoire réduite à un fait divers. Dans un univers saturé d’images brutales, ce choix apparaît comme un geste éthique fort : privilégier la parole, la mémoire et l’écoute. Jean-François Ravagnan revient sur la genèse du film, née d’une obsession : comprendre ce que la vidéo virale ne montrait pas. Son enquête le conduit en Gambie, auprès de la famille du disparu. Là, son regard évolue. Porté initialement par une volonté de dénonciation, son projet se transforme au contact des proches. Il découvre une parole collective, une temporalité différente, et une exigence de confiance. Avant de filmer, il doit d’abord écouter. Ce renversement marque un tournant dans sa démarche : le cinéaste n’est plus celui qui impose un récit, mais celui qui accompagne une parole.
Un incident technique va profondément orienter le film. Lors d’une interview, la caméra cesse de fonctionner à cause de la chaleur. Privé d’image, le réalisateur poursuit l’enregistrement sonore. Cette contrainte devient une révélation. Il découvre une parole plus libre, plus intime. Pendant plus d’un an, le film existe uniquement sous forme sonore, avant que les images ne viennent, plus tard, accompagner le récit. Ce choix donne naissance à une esthétique singulière, où le son devient central. « L’image doit soutenir le son, jamais le dominer », explique le cinéaste, revendiquant une approche qui interroge les codes traditionnels du documentaire.
Revenant à la critique, Jean-François Ravagnan souligne son importance dans son propre parcours. Avant de devenir réalisateur, il s’est formé en lisant des analyses, qui lui permettaient de mieux appréhender les œuvres. Aujourd’hui encore, il considère la critique comme un outil de compréhension. Mais il alerte sur une évolution préoccupante : la réduction des espaces de réflexion et l’uniformisation des discours. Dans certains contextes, la critique tend à se transformer en simple avis rapide, au détriment de l’analyse. Une dérive qui fragilise la pensée critique et limite le débat. Cette masterclass a finalement mis en lumière un dialogue essentiel entre deux univers : celui des critiques, qui cherchent à structurer le regard, et celui des cinéastes, qui interrogent la représentation du réel.
Au croisement de ces approches, une exigence commune se dégage : donner du sens aux images. Au terme des échanges, une idée s’impose : regarder un film ne suffit pas. Il faut apprendre à le lire, à le questionner, à en saisir les enjeux.
Fatou Bâ (envoyée spéciale à Saint-Louis)






